{"id":1540,"date":"1999-07-01T00:00:00","date_gmt":"1999-06-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/hemingway-la-vie-comme-chef-d1540\/"},"modified":"1999-07-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-06-30T22:00:00","slug":"hemingway-la-vie-comme-chef-d1540","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1540","title":{"rendered":"Hemingway, la vie comme chef-d&#8217;oeuvre"},"content":{"rendered":"<p>L&#8217;ann\u00e9e 1999 marque le centenaire de la naissance d&#8217;Ernest Hemingway. Cette comm\u00e9moration, le 21 juillet, suscite des r\u00e9actions diverses. Le monde litt\u00e9raire pol\u00e9mique encore en confondant l&#8217;homme et l&#8217;\u00e9crivain, tandis que d&#8217;autres exploitent \u00e9conomiquement le mythe, partout dans le monde. A Paris, \u00e0 La Havane et \u00e0 Key West. Co\u00efncidence ? L&#8217;appartement o\u00f9 v\u00e9cut Hemingway, dans les ann\u00e9es 20, rue du Cardinal Lemoine, est \u00e0 vendre. A Key West, en Californie, o\u00f9 il v\u00e9cut dans les ann\u00e9es 30, on organise la journ\u00e9e du look Hemingway. Le barman du Ritz n&#8217;en finit pas de raconter l&#8217;histoire de sa lib\u00e9ration de la cave, apr\u00e8s le d\u00e9barquement. Et \u00e0 Cuba, &#8220;Papa&#8221; rapporte toujours des devises. Hemingway aurait 100 ans le 21 juillet prochain. Celui qui aimait se faire appeler &#8220;Papa&#8221; est mort le 2 juillet 1961. Us\u00e9, d\u00e9prim\u00e9, les neurones d\u00e9truits par l&#8217;alcool et les \u00e9lectrochocs, il s&#8217;est lev\u00e9 \u00e0 l&#8217;aube comme \u00e0 l&#8217;accoutum\u00e9e, mais au lieu de se mettre \u00e0 \u00e9crire, il s&#8217;est port\u00e9 l&#8217;estocade \u00e0 coup de fusil dans la bouche. Quarante ans apr\u00e8s, son cadavre bouge encore.<\/p>\n<p><strong> Temps de l&#8217;action&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Gallimard publie un recueil de nouvelles et de correspondances et un essai de J\u00e9r\u00f4me Charyn (1). Et on annonce un ouvrage in\u00e9dit, intitul\u00e9 True at First ligtht, r\u00e9cit in\u00e9dit d&#8217;un safari en Afrique, \u00e9dit\u00e9 par son fils, Patrick, aux Etats-Unis, cet \u00e9t\u00e9. La traduction (Une v\u00e9rit\u00e9 imm\u00e9diate) sortira \u00e0 la rentr\u00e9e prochaine, toujours chez Gallimard.<\/p>\n<p>Fin avril, \u00e0 la biblioth\u00e8que Kennedy de Boston, une quarantaine d&#8217;\u00e9crivains, dont quatre prix Nobel, ont lanc\u00e9 quelques piques \u00e0 celui qui les avait devanc\u00e9s en 1954, pour le Vieil Homme et la mer. &#8220;Hemingway n&#8217;a jamais vraiment compris l&#8217;Afrique&#8221; d\u00e9clarait Nadine Gordimer (prix Nobel 1991). &#8220;Certaines choses sont intol\u00e9rables dans ses \u00e9crits, d\u00e9clarait Derek Walcot (prix Nobel 1992) comme le racisme et l&#8217;antis\u00e9mitisme&#8221;&#8230; tout en le pla\u00e7ant sur le m\u00eame plan que Shakespeare ou Dante. Quant aux romanci\u00e8res Annie Proulx et Francine Prose, elles s&#8217;en sont prises au misogyne en \u00e9voquant &#8220;la pauvret\u00e9 affligeante de ses personnages f\u00e9minins&#8221;. Il y a du vrai mais elles n&#8217;ont sans doute pas lu le Jardin d&#8217;Eden&#8230; roman publi\u00e9 post mortem, o\u00f9 on d\u00e9couvre un Hemingway romantique, d&#8217;une sensibilit\u00e9 quasi f\u00e9minine.<\/p>\n<p>Ne retenir que le fanfaron, chantre de la virilit\u00e9, amateur de chasse, de p\u00eache et de tauromachie, est une h\u00e9r\u00e9sie. C&#8217;est oublier que l&#8217;auteur de Pour qui sonne le glas s&#8217;est engag\u00e9 aupr\u00e8s des R\u00e9publicains espagnols. Et surtout que ses personnages ne repr\u00e9sentent pas l&#8217;arch\u00e9type du hard-boiled (dur \u00e0 cuire) repris par les auteurs de polars. Comme chez Dashiell Hammet et Raymond Chandler, qui se sont engouffr\u00e9s dans la br\u00e8che de l&#8217;\u00e9criture coup de poing (avant lui, Henry James dominait la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine), ses h\u00e9ros ont des faiblesses. Ils trompent la mort pour mieux l&#8217;apprivoiser.<\/p>\n<p>En fait, Hemingway est un dandy au sens o\u00f9 il a voulu faire de sa vie un chef-d&#8217;oeuvre. Il a br\u00fbl\u00e9 son existence toute en s&#8217;\u00e9chinant \u00e0 \u00e9crire le mieux possible : &#8220;Je veux \u00eatre connu comme \u00e9crivain et non comme un homme qui est all\u00e9 \u00e0 plusieurs guerres et non plus comme boxeur de bar, pas plus que comme tireur, pas plus que comme turfiste, pas plus que comme buveur. J&#8217;aimerais \u00eatre simplement un \u00e9crivain et \u00eatre jug\u00e9 comme tel.&#8221; L&#8217;\u00e9crivain Hemingway a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9 par l&#8217;homme &#8220;Papa&#8221;, sa propre cr\u00e9ation : &#8220;Une vie d&#8217;action est beaucoup plus facile pour moi que l&#8217;\u00e9criture. J&#8217;ai de plus grandes dispositions pour l&#8217;action que pour l&#8217;\u00e9criture. Dans l&#8217;action, je ne me fais plus de souci. M\u00eame quand elle tourne plut\u00f4t mal, on \u00e9prouve une sorte d&#8217;exultation parce qu&#8217;il n&#8217;y a rien qu&#8217;on ait pu faire d&#8217;autres que ce qu&#8217;on est en train de faire et qu&#8217;on n&#8217;a aucune responsabilit\u00e9. Mais \u00e9crire est quelque chose qu&#8217;on ne peut jamais faire aussi bien que cela pourrait \u00eatre fait.&#8221;<\/p>\n<p><strong> &#8230; et temps de l&#8217;\u00e9criture <\/strong><\/p>\n<p>Que n&#8217;a-t-on pas dit et \u00e9crit, sous pr\u00e9texte de d\u00e9gonfler la baudruche ! Durant sa vie, davantage encore qu&#8217;apr\u00e8s sa mort. &#8220;Quel livre ce serait que la v\u00e9ritable histoire d&#8217;Hemingway, non pas ce qu&#8217;il a \u00e9crit mais la confession du v\u00e9ritable Ernest Hemingway !&#8221; \u00e9crivait Gertrude Stein, qui l&#8217;accueillit peu apr\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 Paris. C&#8217;est elle qui surnomma le groupe de jeunes \u00e9crivains am\u00e9ricains immigr\u00e9s la &#8220;g\u00e9n\u00e9ration perdue&#8221;.<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui le mythe Hemingway est exploit\u00e9 par les \u00e9tablissements o\u00f9 il allait se sa\u00f4uler dans le triangle d&#8217;or de Montparnasse (le Select, le D\u00f4me, la Coupole), avec son ami Scott Fitzgerald. La Closerie des lilas et le bar Hemingway du Ritz organisent des soir\u00e9es d&#8217;hommage. A Cuba, papa est consid\u00e9r\u00e9 comme patrimoine national, au m\u00ea<\/p>\n<p>Mais Hemingwayland continue hors de la capitale, du c\u00f4t\u00e9 de San Francisco de Paula, petite ville qui abrite la Finca Vigia, o\u00f9 v\u00e9cut Hemingway une vingtaine d&#8217;ann\u00e9es. Il est possible de visiter sa maison (contre dollars sonnants et tr\u00e9buchants) et de longer sa piscine. Puis \u00e0 Cojimar, le petit port d&#8217;o\u00f9 il partait p\u00eacher au gros \u00e0 bord du Pilar. Le capitaine du bateau, Gregorio Fuentes, porte fi\u00e8rement ses 102 ans. C&#8217;est lui qui inspira le personnage de Santiago, le p\u00eacheur du Vieil homme et la mer. On peut le rencontrer au restaurant la Terraza, o\u00f9 un portrait de l&#8217;incontournable auteur tr\u00f4ne face au bar. A \u00e9viter, la pr\u00e9tendue Marina Hemingway : il n&#8217;y a jamais mis les pieds&#8230;<\/p>\n<p><strong> &#8230; au-del\u00e0 des clich\u00e9s <\/strong><\/p>\n<p>Mais que reste-t-il de l&#8217;\u00e9crivain ? Une oeuvre puissante et prolifique, marqu\u00e9e par l&#8217;obsession de la mort, et dont la th\u00e9matique tourne autour de la perte de l&#8217;innocence, le d\u00e9sespoir et les illusions perdues. Et puis surtout un grand styliste : &#8220;Ce qu&#8217;il faut, c&#8217;est \u00e9crire une phrase vraie, disait-il. Je voudrais d\u00e9pouiller le langage pour le mettre \u00e0 nu jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;os.&#8221; Cela donne des romans et surtout des nouvelles, sans fioritures ni trucs d&#8217;\u00e9crivains. &#8220;C&#8217;\u00e9tait facile d&#8217;\u00e9crire si on utilisait des trucs. Tout le monde s&#8217;en servait. Joyce en avait invent\u00e9 des centaines de nouveaux. Le fait qu&#8217;ils \u00e9taient nouveaux n&#8217;emp\u00eachait pas d&#8217;\u00eatre des trucs, pas meilleurs que les autres. Il deviendraient tous des clich\u00e9s.&#8221; L&#8217;un des siens est sans doute le rythme des phrases bas\u00e9 sur des r\u00e9p\u00e9titions (qui semble nous dire : mettez-vous bien \u00e7a dans le cr\u00e2ne).<\/p>\n<p>&#8220;Tout le monde est sur le ring, \u00e9crit-il. On ne survit que si on rend les coups. Je me battrai jusqu&#8217;au dernier jour et, ce jour-l\u00e0, je me battrait contre moi-m\u00eame, pour accepter la mort, comme quelque chose de beau. La m\u00eame beaut\u00e9 qu&#8217;on voit dimanche apr\u00e8s dimanche dans les ar\u00e8nes.&#8221;<\/p>\n<p><strong> Hemingway, <\/strong><\/p>\n<p>Nouvelles compl\u00e8tes, Quarto Gallimard, 1219 p, 160F.<\/p>\n<p><strong> J\u00e9r\u00f4me Charyn, <\/strong><\/p>\n<p>Hemingway, portrait de l&#8217;artiste bless\u00e9, D\u00e9couvertes Gallimard, 130 p, 73 F.<\/p>\n<p><strong> G\u00e9rard de Cortanze et Jean-Bernard Naudin, <\/strong><\/p>\n<p>Hemingway \u00e0 Cuba, album photos, Le Ch\u00eane, 167 p, 150F.<\/p>\n<p><strong> A. E. Hotchner, <\/strong><\/p>\n<p>Papa Hemingway, r\u00e9\u00e9ditions Calmann-Levy, 396 p, 140F.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;ann\u00e9e 1999 marque le centenaire de la naissance d&#8217;Ernest Hemingway. Cette comm\u00e9moration, le 21 juillet, suscite des r\u00e9actions diverses. 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