{"id":1533,"date":"1999-07-01T00:00:00","date_gmt":"1999-06-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1533\/"},"modified":"1999-07-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-06-30T22:00:00","slug":"collage1533","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1533","title":{"rendered":"COLLAGE"},"content":{"rendered":"<p>Andr\u00e9 Dimanche, \u00e9diteur marseillais qui publie les livres qu&#8217;il aime, a fait retraduire (par Michel Fabre) un roman de 1928 de l&#8217;\u00e9crivain noir am\u00e9ricain Claude McKay, Banjo qui se passait \u00e0 Marseille. On s&#8217;\u00e9tonne que personne n&#8217;y ait song\u00e9 avant. Ce livre se trouvait parfois chez un bouquiniste, \u00e0 Marseille, \u00e9videmment. On l&#8217;avait achet\u00e9, il y a de cela bien des ann\u00e9es, sans avoir jamais entendu parler de l&#8217;auteur, alors bien oubli\u00e9. Mais l&#8217;\u00e9dition \u00e9tait de 1931 (MCMXXXI sur la couverture jaune o\u00f9 bondissait un cerf de ce petit in-16), chez Rieder, qui avait publi\u00e9 les premi\u00e8res oeuvres de pas mal d&#8217;auteurs \u00e9trangers, de Babel \u00e0 Moravia pour donner une id\u00e9e. La traduction \u00e9tait d&#8217;Ida et Paul Vaillant-Couturier (\u00e0 vrai dire, c&#8217;est pour \u00e7a qu&#8217;on l&#8217;avait achet\u00e9e), la pr\u00e9face de Georges Friedman, sociologue qui devait comme personne d&#8217;autre parler du travail &#8220;d\u00e9shumanisant&#8221; et qui \u00e9tait en ces ann\u00e9es trente communiste. Pour lui, Banjo \u00e9tait un &#8220;extraordinaire prisme&#8221;, et il ajoutait : &#8220;Il ne refl\u00e8te pas seulement la vie des Fr\u00e8res-du-Port et des autres gars noirs de la Joliette, il nous apprend aussi comment ils voient, eux, les Blancs et leur soci\u00e9t\u00e9. Et c&#8217;est peut-\u00eatre un des aspects les plus curieux de ce livre. Ah ! Une grande civilisation, songe Ray (l&#8217;un des h\u00e9ros du livre, \u00e9crivain, et l&#8217;un des deux doubles de l&#8217;auteur, avec Banjo, le vagabond, NDLR), c&#8217;est bien trop cocasse pour qu&#8217;un sauvage y rencontr\u00e2t l&#8217;ennui.&#8221; Ce qui \u00e9tait tr\u00e8s justement souligner le c\u00f4t\u00e9 &#8220;ethnographie invers\u00e9e&#8221; du roman.<\/p>\n<p>Aussi entrait-on dans la lecture avec au moins de la curiosit\u00e9. On en sortait enchant\u00e9. C&#8217;est qu&#8217;il y avait bien cette r\u00e9flexion, une des plus avanc\u00e9es \u00e0 cette \u00e9poque de la &#8220;Renaissance de Harlem&#8221; sur la &#8220;question noire&#8221;, mais on y d\u00e9couvrait aussi une ville extraordinaire, Marseille d&#8217;avant guerre, ses vieux quartiers de la prostitution et de tous les trafics, la &#8220;fosse&#8221; que les Allemands allaient faire sauter \u00e0 la dynamite en 1943, une ville o\u00f9 la place de Lenche \u00e9tait devenue la place de l&#8217;Ange, et o\u00f9 la rue Bouterie avait \u00e9t\u00e9 rebaptis\u00e9e Booty Lane. &#8220;C&#8217;\u00e9tait le port, disait ce roman, dont parlaient tous les matelots du monde, le port merveilleux, dangereux, attirant, \u00e9norme, o\u00f9 tout \u00e9tait possible.&#8221; Et puis, un Noir am\u00e9ricain qui, comme Banjo, avalait coup sur coup deux plat\u00e9es de pieds paquets, \u00e7a m\u00e9ritait le respect, non ? Bref, un roman qu&#8217;on ne manquait pas de pr\u00eater aux amis, en esp\u00e9rant qu&#8217;il reviendrait.<\/p>\n<p>Aussi se r\u00e9jouira-t-on de cette r\u00e9\u00e9dition, dans une collection \u00e9l\u00e9gante et une traduction renouvel\u00e9e qui sacrifie moins au parler &#8220;petit-n\u00e8gre&#8221; pour traduire l&#8217;argot de Harlem que la pr\u00e9c\u00e9dente, encore qu&#8217;on e\u00fbt aim\u00e9 que le traducteur, dans sa postface, ait signal\u00e9 qu&#8217;avant lui, et en un temps o\u00f9 il s&#8217;agissait d&#8217;une vraie d\u00e9couverte, deux traducteurs, dont l&#8217;un \u00e9tait r\u00e9dacteur en chef de l&#8217;Humanit\u00e9 avaient offert aux Fran\u00e7ais ce joyau que Louis Guilloux devait saluer dans la revue Europe (f\u00e9vrier 1932) \u00e0 sa parution, et \u00e0 laquelle Claude McKay avait d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9 deux nouvelles &#8220;Mauvaise t\u00eate&#8221; (1928) et &#8220;Presque blanche&#8221; (1931).<\/p>\n<p>Puisqu&#8217;il est question de cette revue : il vaut mieux ne pas attendre de la trouver chez les bouquinistes pour acheter le num\u00e9ro qu&#8217;elle vient de consacrer \u00e0 Pouchkine. M\u00eame si, comme le rappelle dans un des articles Marc Weinstein, l&#8217;on est de l&#8217;avis de cet &#8220;illustre personnage (que l&#8217;auteur, charitable, ne cite pas) de la culture fran\u00e7aise confessant discr\u00e8tement de passage en Russie qu&#8217;il ne comprenait pas ce qu&#8217;on lui trouvait, \u00e0 ce Pouchkine&#8221;, on lira Europe. Pour, justement, comprendre qu&#8217;il reste, dit L\u00e9on Robel dans son \u00e9clairante ouverture \u00e0 ces 350 pages de texte, &#8220;beaucoup \u00e0 faire pour que Pouchkine soit n\u00f4tre. Il reste \u00e0 faire voir son travail dans son ampleur et sa diversit\u00e9, \u00e0 faire entendre sa voix nonpareille&#8221;. C&#8217;est \u00e0 quoi s&#8217;emploie ce num\u00e9ro. Textes traduits, et semble-t-il avec bonheur, malgr\u00e9 la r\u00e9putation d'&#8221;intraduisibilit\u00e9&#8221; de la po\u00e9sie de Pouchkine, r\u00e9flexions sur ces questions de traduction, articles d&#8217;\u00e9crivains contemporains, \u00e9tudes th\u00e9oriques, on peut grappiller dans la carte, on trouvera nourriture \u00e0 son go\u00fbt. Et envie de poursuivre, si riches sont cette vie, cette oeuvre. Ainsi, rappelant sa mort en duel, \u00e0 trente-huit ans sous la balle d&#8217;un intrigant fran\u00e7ais pr\u00eat \u00e0 tout pour \u00eatre bien en cour, le baron d&#8217;Anth\u00e8s, Iouri Lotman \u00e9crit : &#8220;Une nouvelle vie commen\u00e7ait, dans l&#8217;immortalit\u00e9 de la culture russe. La biographie r\u00e9elle, la vie de Pouchkine-homme prenait fin, une seconde biographie, posthume, commen\u00e7ait.&#8221;<\/p>\n<p>C&#8217;est bien de cette biographie-l\u00e0 qu&#8217;il est question, que le po\u00e8te Guennadi A\u00efgui dise comment son &#8220;enfance tchouvache toute p\u00e9trie de folklore fut travers\u00e9e comme la foudre par la premi\u00e8re personnalit\u00e9 po\u00e9tique rencontr\u00e9e dans [sa] vie : Alexandre Pouchkine&#8221; ou que le traducteur fran\u00e7ais Jean-Louis Back\u00e8s r\u00e8gle leur compte aux contempteurs du po\u00e8te, en partant de la &#8220;Moustache de Mazepa&#8221;. Et, des &#8220;Br\u00e8ves remarques sur la strophe d&#8217;Eug\u00e8ne On\u00e9guine&#8221; de Jacques Roubaud, montrant par quoi, dans sa m\u00e9trique m\u00eame, ce po\u00e8me \u00e0 la fois se rattache aux exp\u00e9riences qui l&#8217;ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et s&#8217;en diff\u00e9rencie, au texte de Jean-Claude Lanne &#8220;Pouchkine dans le contexte de l&#8217;avant-garde russe&#8221;, c&#8217;est \u00e0 une inscription dans l&#8217;histoire de formes litt\u00e9raires qu&#8217;invite ce survol : biographie encore. \u00c0 tout cela, qui n&#8217;est pas rien, on pourra pr\u00e9f\u00e9rer, pourtant, l&#8217;\u00e9tude que Iouri Tynianov (le plus sagace des pouchkinistes, dit son pr\u00e9facier), dont on a pu lire en 1980 dans la tr\u00e8s belle traduction fran\u00e7aise de Lily Denis (Gallimard) le roman-biographie la Jeunesse de Pouchkine. Sans doute parce que c&#8217;est lui qui dit le mieux : et dans le style le plus fluide : &#8220;l&#8217;\u00e9volution litt\u00e9raire d&#8217;une force et d&#8217;une rapidit\u00e9 prodigieuse&#8221; du po\u00e8te. Mais pourquoi Pouchkine aujourd&#8217;hui ? Parce que c&#8217;est le deux centi\u00e8me anniversaire de sa naissance ? Non, r\u00e9pond dans son article &#8220;Le don de la libert\u00e9&#8221; Olga S\u00e9dakova, qui dirigea il y a peu un s\u00e9minaire \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 de Moscou &#8220;L&#8217;oeuvre de Pouchkine et l&#8217;opposition \u00e0 cette oeuvre dans la culture russe&#8221;, mais &#8220;parce qu&#8217;il est remarquable que cette beaut\u00e9 qu&#8217;incarne Pouchkine se fait plus \u00e9vidente et plus n\u00e9cessaire aux \u00e9poques les plus catastrophiques.&#8221;<\/p>\n<p>Il faut dire qu&#8217;en ce domaine nous sommes servis. Le 10 juin, Lib\u00e9ration publiait une page de publicit\u00e9 (la derni\u00e8re) de Vivendi, sobrement intitul\u00e9e &#8220;800 000 fois merci&#8221;, et qui pr\u00e9cisait : &#8220;Vivendi remercie les 800 000 actionnaires qui pensent que l&#8217;environnement doit \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9, que la communication doit \u00eatre libre et facile, et que Vivendi est une valeur d&#8217;avenir.&#8221; Il n&#8217;y a pas si longtemps, les banquiers avaient au moins la franchise de dire dans leur publicit\u00e9 : &#8220;Votre argent m&#8217;int\u00e9resse&#8221; ; Monsieur Jean-Marie Messier, patron de Vivendi, ex-G\u00e9n\u00e9rale des Eaux voudrait nous faire croire que s&#8217;il pompe l&#8217;argent des actionnaires avec la m\u00eame ardeur que les nappes phr\u00e9atiques, c&#8217;est pour le bien de l&#8217;humanit\u00e9. Ayant refil\u00e9 bien cher aux usagers les &#8220;eaux glac\u00e9es du calcul \u00e9go\u00efste&#8221; sur lesquelles il a hardiment navigu\u00e9, il voudrait encore qu&#8217;on le remercie pour le souci qu&#8217;il a de notre sant\u00e9, le saint homme.<\/p>\n<p>Il est temps de reprendre tous ensemble le refrain \u00e9rotico-politique sur lequel Banjo, dans le roman de Claude McKay, faisait se d\u00e9hancher les bars de la Joliette :<\/p>\n<p>&#8220;Old Brother Moses is Sick in Beddoctor says he is almost DeadFrom shaking that ThingHe was a Jelly-roll King. Oh ! Shake thatThing.&#8221;<\/p>\n<p>(&#8220;Vieux fr\u00e8re Mo\u00efse est malade au litLe m\u00e9decin dit qu&#8217;il est presque mortD&#8217;avoir secou\u00e9 \u00e7a, secou\u00e9 \u00e7aC&#8217;\u00e9tait le roi du Jelly-roll. Oh ! Secoue- moi \u00e7a.&#8221;)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Andr\u00e9 Dimanche, \u00e9diteur marseillais qui publie les livres qu&#8217;il aime, a fait retraduire (par Michel Fabre) un roman de 1928 de l&#8217;\u00e9crivain noir am\u00e9ricain Claude McKay, Banjo qui se passait \u00e0 Marseille. On s&#8217;\u00e9tonne que personne n&#8217;y ait song\u00e9 avant. Ce livre se trouvait parfois chez un bouquiniste, \u00e0 Marseille, \u00e9videmment. 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