{"id":152,"date":"1995-12-01T00:00:00","date_gmt":"1995-11-30T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-exclu-est-toujours-l-autre152\/"},"modified":"1995-12-01T00:00:00","modified_gmt":"1995-11-30T23:00:00","slug":"l-exclu-est-toujours-l-autre152","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=152","title":{"rendered":"L&#8217;exclu est toujours l&#8217;autre, irr\u00e9ductiblement"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">  Chez ceux qui ne conna\u00eetront vraisemblablement jamais l&#8217;exclusion, n&#8217;y a-t-il pas comme une volont\u00e9 de maintenir hors champ du langage la question, la plupart du temps informul\u00e9e, que pose l&#8217;existence m\u00eame des exclus ?  <\/p>\n<p>Exclusion: un mot qui fait peur, tant par la dramatique r\u00e9alit\u00e9 qu&#8217;il recouvre que par le sentiment d&#8217;impuissance devant ce ph\u00e9nom\u00e8ne d&#8217;une ampleur jusqu&#8217;alors in\u00e9gal\u00e9e et qui vient peser sur nos consciences comme une sourde menace. Il convient n\u00e9anmoins en la mati\u00e8re de porter une attention particuli\u00e8re sur cette troublante \u00e9vidence que l&#8217;exclusion ne concerne jamais directement et comme par d\u00e9finition ceux qui en parlent. Comme si l&#8217;exclu ne pouvait \u00eatre que l&#8217;autre, irr\u00e9ductiblement.<\/p>\n<p>Force est donc de constater que l&#8217;exclu est avant tout et fondamentalement un exclu du champ de la parole et du discours. Et s&#8217;il est celui sur lequel une porte s&#8217;est referm\u00e9e (\u00e9tymologiquement le mot vient du latin ex, hors de, et claudere, fermer) chez les &#8221; inclus &#8220;, ou tout au moins chez ceux pour qui, en tout \u00e9tat de cause, la question de l&#8217;exclusion ne se posera vraisemblablement jamais, n&#8217;existe-t-il pas comme une volont\u00e9 souterraine de maintenir au dehors, hors champ du langage, la question la plupart du temps informul\u00e9e que posent les exclus par leur existence m\u00eame ?<\/p>\n<p>Il conviendrait qu&#8217;un autre angle de vision soit parfois utilis\u00e9 pour comprendre des ph\u00e9nom\u00e8nes qui \u00e9chappent aux analyses &#8221; classiques &#8220;, lesquelles ne tiennent compte en g\u00e9n\u00e9ral que de la partie visible des \u00e9v\u00e9nements. Il serait peut-\u00eatre grand temps que, selon la m\u00e9taphore consacr\u00e9e, l&#8217;on ne se contente plus d&#8217;observer uniquement la part visible de l&#8217;iceberg. Or, cette part invisible ne peut s&#8217;appr\u00e9hender qu&#8217;en acceptant de porter un peu plus de cr\u00e9dit aux histoires individuelles, rompant ainsi une sorte de tabou des analyses socio-politiques qui ont pour cons\u00e9quence de faire de l&#8217;individu en tant que tel un \u00e9ternel absent. Lorsqu&#8217;on ne souhaite pas voir quelque chose qui pourrait se r\u00e9v\u00e9ler d\u00e9plaisant, il n&#8217;est pas rare que l&#8217;on utilise, pour ne pas voir, un instrument inad\u00e9quat. Que penserait-on d&#8217;un biologiste qui utiliserait un t\u00e9l\u00e9scope pour l&#8217;observation d&#8217;un virus ?<\/p>\n<p>La famille, cellule de base de toute soci\u00e9t\u00e9, peut offrir un terrain d&#8217;observation privil\u00e9gi\u00e9 pour qui veut comprendre &#8221; autrement &#8221; certains ph\u00e9nom\u00e8nes de soci\u00e9t\u00e9. Peu de familles \u00e9chappent \u00e0 l&#8217;existence en leur sein de tabous insidieux qui pourraient se d\u00e9crire comme une volont\u00e9 tacite de faire silence autour de certains \u00e9v\u00e9nements, voire autour de certains de leurs membres. Il n&#8217;est pas rare en effet qu&#8217;un sujet \u00e9tiquet\u00e9 malade psychique, ou &#8221; marginal &#8220;, pour une raison ou une autre, soit en r\u00e9alit\u00e9 le r\u00e9v\u00e9lateur d&#8217;un dysfonctionnement familial et le signe d&#8217;une incommunicabilit\u00e9 profonde. En effet, il ne suffit pas d&#8217;\u00e9changer des propos sur tel ou tel sujet pour que cela constitue un &#8221; dire &#8221; r\u00e9el, d&#8217;\u00eatre \u00e0 \u00eatre.<\/p>\n<p>Ce qui bien souvent se trouve exclu, laiss\u00e9 sur le pas des portes familiales sont ces paroles qui risqueraient de toucher au domaine des \u00e9motions, du ressenti profond, de l&#8217;exp\u00e9rience intime. Et c&#8217;est ainsi tout un pan d&#8217;humanit\u00e9 qui se trouve interdit, ignor\u00e9, condamn\u00e9 au plus drastique des silences. Tout ce que sans cesse nous nous interdisons de dire de nous-m\u00eames.<\/p>\n<p>Il est de plus en plus de bon ton dans nos soci\u00e9t\u00e9s de ravaler tous les sentiments jug\u00e9s n\u00e9gatifs, tels la col\u00e8re ou la tristesse par exemple. Mais si les regards ne se tournent plus jamais vers le dedans, de plus en plus d&#8217;individus se verront m\u00e9tamorphos\u00e9s en sympt\u00f4mes vivants de cette incessante fuite hors de soi.<\/p>\n<p>N&#8217;oublions pas que mis\u00e8re psychique et mis\u00e8re mat\u00e9rielle ne vont pas forc\u00e9ment de pair mais que la mis\u00e8re affective qui comble son manque par toujours plus de biens mat\u00e9riels est directement responsable d&#8217;enclaves de pauvret\u00e9 en d&#8217;autres lieux. Par ailleurs, les innombrables solutions d&#8217;urgence propos\u00e9es comme rem\u00e8de \u00e0 l&#8217;exclusion risquent finalement, tout en \u00e9tant plus ou moins efficaces, d&#8217;avoir pour effet essentiel de continuer \u00e0 masquer le fond du probl\u00e8me. D&#8217;autant que, contrairement \u00e0 certaines soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 il est au minimum reconnu au mendiant, au pauvre, une certaine utilit\u00e9 sociale, dans le sens o\u00f9 ils sont les r\u00e9v\u00e9lateurs d&#8217;une certaine s\u00e9cheresse de &#8221; nos &#8221; coeurs, nous sommes loin de consid\u00e9rer que l&#8217;exclu ait une quelconque utilit\u00e9.<\/p>\n<p>L&#8217;empressement \u00e0 en faire au plus vite un inclus, donc un \u00eatre &#8221; normal &#8220;, comme tout le monde, gomme tout le potentiel de remise en cause d&#8217;un certain fonctionnement social que l&#8217;on pourrait qualifier de &#8221; pathologique &#8220;, dont il \u00e9tait porteur.<\/p>\n<p>Si une r\u00e9partition plus juste des fruits de la productivit\u00e9 est bien entendu toujours \u00e0 l&#8217;heure du jour, il s&#8217;agirait de ne pas en oublier pour autant que nous r\u00e9clamons parfois \u00e0 cor et \u00e0 cri au dehors ce qui nous manque \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur. Dans bien des cas, force est de constater que les progr\u00e8s mat\u00e9riels nous ont parall\u00e8lement fait r\u00e9gresser sur un plan spirituel et humain. Et la seule culture se r\u00e9v\u00e8le dans bien des cas impuissante \u00e0 combler cette faim dans la mesure o\u00f9, par un effet de redoublement, elle n&#8217;est bien souvent pas autre chose que le reflet appuy\u00e9 des impasses de notre soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Quoi qu&#8217;il en soit, la mont\u00e9e de la violence issue de l&#8217;exclusion constitue certainement en soi le ph\u00e9nom\u00e8ne le plus redoutable. Mais le fait d&#8217;\u00eatre, comme \u00e0 son insu, porteur de ce que l&#8217;on pourrait appeler des &#8221; d\u00e9chets du verbe &#8220;, selon l&#8217;expression de la psychanalyste Fran\u00e7oise Dolto &#8211; \u00e0 savoir de tout ce qui n&#8217;a pu se dire dans les relations entre \u00eatres humains &#8211; peut provoquer une telle charge de destructivit\u00e9 qu&#8217;il devient alors impossible pour celui qui s&#8217;en est trouv\u00e9 le d\u00e9positaire de &#8221; retraiter &#8221; ces d\u00e9chets de fa\u00e7on ad\u00e9quate. Et c&#8217;est alors la violence qui vient imposer sa loi; non celle que l&#8217;on attendait, celle qui d\u00e9livre des cha\u00eenes et vient faire rena\u00eetre la vie, mais celle qui n&#8217;a pas d&#8217;autre but que le soulagement d&#8217;une insupportable tension.<\/p>\n<p>Pour autant, la question de l&#8217;exclusion ne saurait \u00e9chapper aux interrogations sur la responsabilit\u00e9 individuelle. Il convient toutefois, lorsque cette interrogation est tourn\u00e9e en direction des exclus, d&#8217;user de la plus extr\u00eame prudence. La culpabilit\u00e9 parfois \u00e9crasante que l&#8217;on peut ressentir en tant qu&#8217;exclu et qui peut aller jusqu&#8217;\u00e0 la honte d&#8217;exister, ne peut \u00eatre all\u00e9g\u00e9e que par un questionnement qui tienne s\u00e9v\u00e8rement \u00e0 l&#8217;\u00e9cart toute id\u00e9e de jugement, au profit d&#8217;une compr\u00e9hension en profondeur. C&#8217;est avant tout le juge qui doit se taire, qu&#8217;il soit int\u00e9rieur ou ext\u00e9rieur, pour que puisse advenir une v\u00e9rit\u00e9. Il ne saurait en effet y avoir de responsabilit\u00e9 r\u00e9elle sans prise de conscience.<\/p>\n<p>En la mati\u00e8re, il convient donc de lutter contre cette forme particuli\u00e8re de c\u00e9cit\u00e9 qui consiste \u00e0 ne s&#8217;en tenir qu&#8217;\u00e0 la surface des \u00e9v\u00e9nements et \u00e0 ne consid\u00e9rer que les effets au lieu de se pr\u00e9occuper des causes. Bien des incompr\u00e9hensions, des frictions entre les \u00eatres n&#8217;ont pas d&#8217;autre origine. Lorsque dans son entourage, familial ou professionnel, un individu en souffrance ne trouve personne \u00e0 qui parler en v\u00e9rit\u00e9, personne pour l&#8217;accueillir sans le juger, le r\u00e9sultat en est immanquablement une aggravation de son mal, aboutissant parfois d&#8217;ailleurs jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;exclusion.<\/p>\n<p>En la circonstance, il conviendrait de consid\u00e9rer que la difficult\u00e9 \u00e0 parler d&#8217;un v\u00e9cu douloureux a la m\u00eame origine que l&#8217;incapacit\u00e9 \u00e0 \u00e9couter l&#8217;autre, \u00e0 int\u00e9rioriser sa souffrance, sans pour autant fusionner avec elle. Il s&#8217;agit ici et l\u00e0 d&#8217;une sorte de maladie de la parole qui concerne, sans que cela soit visible au sens mat\u00e9riel du terme, un tr\u00e8s grand nombre d&#8217;individus.<\/p>\n<p>Mais tout ceci n&#8217;est pas sans quelque rapport avec ce que l&#8217;on entend dire ici ou l\u00e0, \u00e0 savoir que, dans nos soci\u00e9t\u00e9s, le syst\u00e8me symbolique ne fonctionne plus. Il semble que nous en ayons oubli\u00e9 le sens m\u00eame de ce qu&#8217;est un symbole, \u00e0 savoir l&#8217;union entre une r\u00e9alit\u00e9 visible et une autre r\u00e9alit\u00e9 virtuelle, mais cach\u00e9e. Le mot &#8221; sympt\u00f4me &#8221; a d&#8217;ailleurs la m\u00eame \u00e9tymologie et indique \u00e9galement le lien entre une manifestation visible et un ph\u00e9nom\u00e8ne souterrain. Mais le symbole ne nous sert plus en g\u00e9n\u00e9ral qu&#8217;\u00e0 souligner le lien entre deux r\u00e9alit\u00e9s, visibles l&#8217;une et l&#8217;autre.<\/p>\n<p>Sans nous en rendre compte, nous sommes devenus tributaires d&#8217;une certaine fa\u00e7on d&#8217;appr\u00e9hender le r\u00e9el, qui laisse de c\u00f4t\u00e9 tout ce qui ne se laisse pas directement apercevoir. Modifier son regard sur les \u00e9v\u00e9nements, les \u00eatres, mais \u00e9galement sur soi-m\u00eame est un acte en soi. Consid\u00e9rons que cela peut aussi constituer un acte politique.<\/p>\n<p>* Laurence Savignon est psychanalyste (Montreuil).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>  Chez ceux qui ne conna\u00eetront vraisemblablement jamais l&#8217;exclusion, n&#8217;y a-t-il pas comme une volont\u00e9 de maintenir hors champ du langage la question, la plupart du temps informul\u00e9e, que pose l&#8217;existence m\u00eame des exclus ?  <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-152","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/152","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=152"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/152\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=152"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=152"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=152"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}