{"id":1486,"date":"1999-06-01T00:00:00","date_gmt":"1999-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-image-mobile-du-temps1486\/"},"modified":"1999-06-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-05-31T22:00:00","slug":"l-image-mobile-du-temps1486","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1486","title":{"rendered":"L&#8217;image mobile du temps"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Leos Carax, 39 ans, cin\u00e9aste \u00e0 part, un peu maudit, exigeant, n&#8217;a r\u00e9alis\u00e9 que quatre films. Apr\u00e8s le c\u00e9l\u00e8bre Amants du Pont-Neuf (1991), voici Pola X. <\/p>\n<p>Au commencement, jaillissent des images de guerre. Des plans d&#8217;avions, en noir et blanc, larguant des bombes. Une voix d&#8217;outre-tombe psalmodie. Le nouveau Leos Carax, Pola X, d\u00e9marre dans un climat d&#8217;oppression. Quel est ce conflit dont on ne sait rien ? Qui sont ces gens attaqu\u00e9s ?<\/p>\n<p>In\u00e9vitablement, la comparaison avec le conflit serbe s&#8217;impose. Cette analogie n&#8217;est pas simplement circonstancielle. Plus tard, appara\u00eetra une femme, peut-\u00eatre en provenance des Balkans. Carax ne cherche pas \u00e0 t\u00e9moigner ou \u00e0 faire un acte politique. Son film devait sortir en d\u00e9cembre dernier. Cependant, d&#8217;une mani\u00e8re plus ou moins d\u00e9tourn\u00e9e, il est toujours en phase avec l&#8217;actualit\u00e9. Contrairement \u00e0 ce que pensent ses d\u00e9tracteurs, il ne vit pas dans une tour d&#8217;ivoire, baignant dans un narcissisme affich\u00e9. Pola X vit du bruissement de l&#8217;existence, de l&#8217;incoh\u00e9rence des comportements et de la faiblesse de croire en ses propres fautes.<\/p>\n<p><strong> Le passage de la lumi\u00e8re \u00e0 l&#8217;obscur <\/strong><\/p>\n<p>Si l&#8217;on veut simplifier \u00e0 l&#8217;extr\u00eame, on pourrait r\u00e9sumer l&#8217;intrigue en parlant du passage de la lumi\u00e8re \u00e0 l&#8217;obscur. Ou affirmer que le cin\u00e9aste a construit son film en r\u00e9action \u00e0 cette phrase de Robert Musil : &#8220;La morale est l&#8217;organisation des \u00e9tats momentan\u00e9s de notre vie en \u00e9tats durables.&#8221;<\/p>\n<p>Pierre (Guillaume Depardieu) est un jeune \u00e9crivain sur le point de se marier. Il vit avec sa m\u00e8re (Catherine Deneuve) dans une belle propri\u00e9t\u00e9 au sein de la campagne normande. Ces images choquent. Carax fait porter \u00e0 ses personnages des tenues blanches. Ils parlent un langage presque ampoul\u00e9. Le titre de l&#8217;ouvrage de Pierre est A la lumi\u00e8re. Les m\u00e9dias l&#8217;enferment sous l&#8217;\u00e9tiquette &#8220;\u00e9crivain culte de sa g\u00e9n\u00e9ration&#8221;. Cette succession de clich\u00e9s oblige au d\u00e9cryptage. Pourquoi le r\u00e9alisateur accumule-t-il les poncifs ? Mais, chez Carax, la v\u00e9rit\u00e9 est rarement ce qu&#8217;elle croit \u00eatre. Pierre d\u00e9sire rester anonyme. Il se cache sous le pseudonyme \u00e0 la fois ridicule et ironique d&#8217;Aladin. Dans ce conte des Mille et Une Nuits, le h\u00e9ros voit tous ses voeux exauc\u00e9s par une lampe magique. Gr\u00e2ce \u00e0 elle, il deviendra riche. Pola X peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un additif au r\u00e9cit. Pierre est un Aladin moderne \u00e0 qui tout r\u00e9ussit. Il va se marier avec la femme de ses r\u00eaves et il est un artiste reconnu. La suite du film nous montre que cette fameuse lampe avait \u00e9galement pour effet de d\u00e9voiler les zones d&#8217;ombre. Pierre\/Aladin est oblig\u00e9 de payer les cons\u00e9quences de ses actes.<\/p>\n<p><strong> Variations imaginaires autour d&#8217;un \u00e9chec <\/strong><\/p>\n<p>Le film est, au d\u00e9part, l&#8217;adaptation d&#8217;un roman d&#8217;Herman Melville, Pierre ou les Ambigu\u00eft\u00e9s. Pola X est form\u00e9 par les initiales du titre. L&#8217;\u00e9crivain l&#8217;a entam\u00e9 apr\u00e8s Moby Dick. Sa sortie fut un v\u00e9ritable d\u00e9sastre critique et financier. On ne vendit m\u00eame pas deux mille exemplaires pendant l&#8217;existence du romancier. Cet \u00e9chec l&#8217;affecte profond\u00e9ment. Par la suite, il abandonne, provisoirement, l&#8217;\u00e9criture. Il a juste le temps de publier un autre chef-d&#8217;oeuvre qui \u00e9claire, r\u00e9trospectivement, le destin de Pierre. Dans Bartleby, Melville nous place en face d&#8217;un curieux personnage incapable de r\u00e9v\u00e9ler son humanit\u00e9. Il n&#8217;a qu&#8217;une phrase \u00e0 la bouche : &#8220;J&#8217;aimerais mieux pas.&#8221; R\u00e9p\u00e9t\u00e9e inlassablement, cette ritournelle existentielle est l&#8217;aveu d&#8217;impuissance du h\u00e9ros de Carax. Pierre tue ce qui vit autour de lui en refusant le monde des apparences. Sa gloire, il la rejette brutalement. Sa famille, il la vomit par la fuite. Pierre &#8220;aimerait mieux pas&#8221; se fondre dans la soci\u00e9t\u00e9 du simulacre. Son geste est celui d&#8217;un artiste. Il se rapproche de celui de Leos Carax. Le cin\u00e9aste &#8220;aimerait mieux pas&#8221; faire des films plus consensuels. Sa marge est d&#8217;accepter la r\u00e9alit\u00e9 telle qu&#8217;il l&#8217;imagine. Sa culture se con\u00e7oit en dehors des sillons bien trac\u00e9s du cin\u00e9ma fran\u00e7ais.<\/p>\n<p><strong> Op\u00e9ra apocalyptique autour de la rencontre de deux solitudes <\/strong><\/p>\n<p>La r\u00e9volte de Pierre va prendre la forme d&#8217;un visage : celui d&#8217;Isabelle (Katerina Golubeva, r\u00e9v\u00e9l\u00e9e chez Sharunas Bartas). Leos Carax construit la confrontation entre ces deux solitudes comme un op\u00e9ra apocalyptique. Il installe sa cam\u00e9ra dans une nuit profonde remplie de cauchemars. Le film bascule \u00e0 cet instant pr\u00e9cis. Isabelle parle. Ou bien murmure-t-elle ? On ne comprend pas tout ce qu&#8217;elle dit. Elle \u00e9voque un myst\u00e8re. Pierre la suit. Ce secret est douloureux. Il respire la souffrance. Carax nous coupe du monde. Le spectateur redevient un enfant apeur\u00e9. Isabelle est la soeur de Pierre. Melville fera sortir, plus tard, cet aveu de la bouche du jeune homme : &#8220;l&#8217;id\u00e9al supr\u00eame de la perfection morale, chez l&#8217;homme, est bien loin du but. Les demi-dieux foulent des d\u00e9chets, et Vice et Vertu ne sont que des d\u00e9chets !&#8221; Tous les r\u00eaves d&#8217;Aladin se sont envol\u00e9s en fum\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette dichotomie narrative est un risque. L\u00e0 encore, Carax maltraite son auditoire. Il l&#8217;oblige \u00e0 prendre parti, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur ce qu&#8217;il voit. Le cin\u00e9ma devient une forme d&#8217;exp\u00e9rimentation extr\u00eame. Le signifiant est \u00e0 l&#8217;\u00e9cran. Paradoxalement, son message est simple : &#8220;Ne cherchez pas \u00e0 me saisir.&#8221; Leos Carax rejoint la d\u00e9marche d&#8217;un Jacques Lacan lorsque ce dernier d\u00e9clare : &#8220;au nom de l&#8217;intelligence, il y a simplement \u00e9lusion de ce qui doit nous arr\u00eater, et qui n&#8217;est pas compr\u00e9hensible.&#8221; Pour la majorit\u00e9 du public, un film a, obligatoirement, un sens. Pola X doit en avoir un. Pierre renonce \u00e0 tout. Il ne sait m\u00eame pas si cette femme est sa soeur. Pourtant, il part avec elle \u00e0 Paris. Son bonheur est tel qu&#8217;il lui dira : &#8220;Toute ma vie, j&#8217;ai attendu quelque chose&#8230; qui me pousserait au-del\u00e0&#8221;. Chercher une r\u00e9ponse \u00e0 son comportement est refuser toute la part d&#8217;ombre du r\u00e9cit. Se replonger dans un confort intellectuel artificiel.<\/p>\n<p>La seconde moiti\u00e9 de Pola X est le reflet invers\u00e9 de la premi\u00e8re. La nuit emplit l&#8217;\u00e9cran. Les \u00eatres ne sont plus de simples \u00e9manations romanesques mais des individus tourment\u00e9s plong\u00e9s dans la r\u00e9alit\u00e9 la plus sordide. Le Paris de Carax est celui des sans-papiers, des h\u00f4tels miteux, de la hantise de tomber entre les mains des policiers. Dans cette ville, les petites filles meurent parce qu&#8217;elles ont os\u00e9 dire &#8220;tu pues&#8221; \u00e0 des hommes. Carax retrouve, dans ces sc\u00e8nes puissantes et proches du documentaire, le ton caract\u00e9ristique des premi\u00e8res s\u00e9quences des Amants du Pont-Neuf. Le personnage de Guillaume Depardieu se m\u00e9tamorphose. Il devient une &#8220;pierre&#8221; lourde et massive. Sa relation avec Isabelle ne cesse d&#8217;\u00eatre ambigu\u00eb. Le metteur en sc\u00e8ne ne l\u00e8ve jamais le voile qui entoure leur lien familial. Sont-ils, v\u00e9ritablement, fr\u00e8re et soeur ? L&#8217;inceste revient, comme un leitmotiv, tout au long de Pola X. Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent dans la relation entre Catherine Deneuve et Guillaume Depardieu. Carax suscite notre impatience mais n&#8217;esquive pas la question. Sa r\u00e9ponse est donn\u00e9e dans une sc\u00e8ne pleine de sensualit\u00e9. Seuls les esprits chagrins y verront autre chose.<\/p>\n<p>La beaut\u00e9 du film r\u00e9side, \u00e9galement, dans le soin apport\u00e9 \u00e0 l&#8217;image et \u00e0 la bande son. Le style de Mauvais Sang ou Boys meets girl est imm\u00e9diatement d\u00e9celable. Sa ma\u00eetrise de la mise en sc\u00e8ne n&#8217;a pas chang\u00e9 depuis son dernier long m\u00e9trage les Amants&#8230; en 1991. Il suffit d&#8217;un mouvement de cam\u00e9ra partant d&#8217;un jardin et aboutissant dans la chambre de Lucie (Delphine Cuillot) la fianc\u00e9e de Pierre pour nous rassurer sur le talent de Carax. Jamais, le cin\u00e9aste ne se sert de son sujet pour se mettre en avant. Le choix des acteurs rel\u00e8ve des m\u00eames pr\u00e9occupations. Guillaume Depardieu prend la lourde succession de Denis Lavant. Ses qualit\u00e9s, d\u00e9j\u00e0 perceptibles chez Pierre Salvadori, lui permettent de s&#8217;\u00e9panouir dans un r\u00f4le difficile, rempli de contradictions. Il lui suffit d&#8217;un regard dans un car de police pour exprimer toute la lassitude de Pierre. Son jeu est comparable \u00e0 celui d&#8217;un pianiste constamment \u00e0 la recherche de la note juste. Il construit son personnage sous nos yeux. Katerina Golubeva impose sa pr\u00e9sence lunaire et sa voix vacillante. Pola X, \u00e0 l&#8217;heure o\u00f9 l&#8217;on parle d&#8217;un d\u00e9sint\u00e9r\u00eat des spectateurs pour les films fran\u00e7ais, est une oeuvre exigeante et spectaculaire et admirable et ambitieuse. Exactement ce que le public attend du cin\u00e9ma. n F.C.<\/p>\n<p>Pola X de Leos Carax avec Guillaume Depardieu, Katerina Golubeva et Catherine Deneuve. Sorti depuis le 13 mai.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Leos Carax, 39 ans, cin\u00e9aste \u00e0 part, un peu maudit, exigeant, n&#8217;a r\u00e9alis\u00e9 que quatre films. 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