{"id":1483,"date":"1999-06-01T00:00:00","date_gmt":"1999-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/on-ne-revient-jamais-au-pays-d1483\/"},"modified":"1999-06-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-05-31T22:00:00","slug":"on-ne-revient-jamais-au-pays-d1483","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1483","title":{"rendered":"On ne revient jamais au pays d&#8217;autrefois"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> En 1998, apr\u00e8s neuf mois de Chine, Suzanne Bernard nous donnait de ses nouvelles. Depuis, Mademoiselle Su (Bartillat) a obtenu le prix &#8220;Renaissance de la nouvelle&#8221;. Elle \u00e9crivait aussi Nouveau Voyage au pays d&#8217;autrefois ( Payot), compos\u00e9 de lettres imaginaires. <\/p>\n<p>A premi\u00e8re vue, ce livre ne fait gu\u00e8re myst\u00e8re de ses intentions : Suzanne Bernard a compos\u00e9 cette mosa\u00efque de lettres pour nous faire sentir la Chine actuelle par petites touches color\u00e9es, comme Mademoiselle Su l&#8217;avait r\u00e9ussi sur le mode des nouvelles litt\u00e9raires. Et, de fait, nous retrouvons ces dislocations intimes du pass\u00e9 lointain, du pass\u00e9 r\u00e9volutionnaire proche et du pr\u00e9sent saccageur sous l&#8217;embl\u00e8me des lois du profit et de l&#8217;enrichissement rapide ; dislocations dans le tissu urbain, culturel, mental d&#8217;un si vaste pays, dislocations dans les sentiments, les id\u00e9es, les r\u00eaves, les amours des individus pris dans ce tourbillon de l&#8217;histoire. Une fois encore, qui veut s&#8217;y retrouver devra lire l&#8217;ouvrage. C&#8217;est pourquoi il serait hors de propos de s&#8217;y \u00e9tendre ici. Et, apr\u00e8s tout, si tel \u00e9tait le seul int\u00e9r\u00eat du livre, on regretterait que Suzanne Bernard ait \u00e0 nouveau fait oeuvre litt\u00e9raire, quand un bon reportage e\u00fbt mieux fait l&#8217;affaire.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, comme le titre le sugg\u00e8re, Suzanne Bernard a cette fois choisi d&#8217;exprimer l&#8217;exp\u00e9rience intime du temps que son retour en Chine lui a impos\u00e9e \u00e0 son coeur d\u00e9fendant. Du nouveau dans l&#8217;autrefois ? Ou bien un pr\u00e9sent, toujours un pr\u00e9sent, o\u00f9 s&#8217;arc-boutent trop de temporalit\u00e9s contraires pour que le tout soit vivable ? Pour le comprendre, il faut rappeler que la romanci\u00e8re retournait en Chine apr\u00e8s plus de dix ans d&#8217;absence. Autrefois, cet &#8220;autrefois&#8221; du titre, elle y avait v\u00e9cu de nombreuses ann\u00e9es, enflamm\u00e9e par l&#8217;id\u00e9al r\u00e9volutionnaire pur, ayant tout sacrifi\u00e9 pour lui, afin de traduire en fran\u00e7ais, modeste, dans l&#8217;ombre, de la litt\u00e9rature chinoise dans la plus c\u00e9l\u00e8bre revue culturelle d&#8217;alors. Elle y avait sa chambre dans un h\u00f4tel d&#8217;Etat pour \u00e9trangers, o\u00f9 une petite navette venait la conduire \u00e0 la revue. Elle y avait ses amis, artistes, militants, intellectuels, travailleurs divers, tous d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s, tous artisans de l&#8217;humain, tous ignorants des futurs possibles, bien s\u00fbr. Et c&#8217;est toujours le cas. Elle y avait enfin l&#8217;amour de sa vie, de corps et d&#8217;esprit, l&#8217;amour comme on le vit en Chine, sans compter les si\u00e8cles, donc pas les ann\u00e9es. Un amour comme l&#8217;Occident n&#8217;a pu en vivre qu&#8217;\u00e0 certaines p\u00e9riodes du Moyen Age (Suzanne Bernard ne m&#8217;a pas attendu pour faire le lien !), par-del\u00e0 les mots, par-del\u00e0 m\u00eame : s&#8217;il le faut : les corps. Mais, surtout, dans ces ann\u00e9es qui suivirent la &#8220;r\u00e9volution culturelle&#8221;, un amour est bien vite &#8220;impossible&#8221; en Chine. Surtout avec une ou un \u00e9tranger. Alors, si l&#8217;homme est mari\u00e9, en plus&#8230; Suzanne Bernard avait po\u00e9tiquement exprim\u00e9 cette magnifique et douloureuse histoire dans Automne chinois (1994, Scand\u00e9ditions).<\/p>\n<p><strong> Son intimit\u00e9 intacte devant un monde qui a chang\u00e9&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>On devine ais\u00e9ment ce qu&#8217;a pu repr\u00e9senter ce &#8220;nouveau voyage au pays d&#8217;autrefois&#8221;, de janvier \u00e0 septembre 1997. Je m&#8217;attendais \u00e0 une sorte de m\u00e9lancolie, comme Henry James sut la faire sentir dans Retour \u00e0 Florence. Son personnage \u00e0 lui revenait plus de vingt ans apr\u00e8s \u00e0 Florence, o\u00f9 il avait aim\u00e9 une tr\u00e8s jeune femme morte depuis, laissant une fille devenue son sosie, impatiente de conna\u00eetre l&#8217;homme dont sa m\u00e8re lui avait tant parl\u00e9. L&#8217;homme est l\u00e0, dans la Cit\u00e9 intacte, avec ses lieux \u00e9ternels, ses sentiments d&#8217;hier, et : folie : la m\u00eame jeune fille que celle d&#8217;hier. Mais c&#8217;est en lui que le temps avait modifi\u00e9 plus que le monde, la fa\u00e7on de vivre le monde. Lui diff\u00e9rent, dans un monde immobile.<\/p>\n<p>C&#8217;est, en un sens, le contraire qu&#8217;a pu ressentir Suzanne Bernard : son intimit\u00e9 intacte, sa passion aussi vive, amoureuse et r\u00e9volutionnaire (qui pourrait dans son cas d\u00e9m\u00ealer les fils ?), en elle l&#8217;autrefois reste pr\u00e9sent. Alentour, tout a chang\u00e9 : d\u00e8s la sortie de l&#8217;a\u00e9roport, les voitures, les gratte-ciel, les filles, les fa\u00e7ons de parler, les rapports humains&#8230; &#8220;le pr\u00e9sent, pour exister, devait lutter avec la m\u00e9moire&#8221;. &#8220;Les rares rappels du pass\u00e9 qui subsistent apparaissent comme des bizarreries, des incongruit\u00e9s, vraiment des \u00ab chinoiseries \u00bb &#8230;&#8221; Tout le livre est meubl\u00e9 de ces chocs. Les &#8220;idoles&#8221; modernes, les nouveaux riches, les filles aguicheuses, la mis\u00e8re et les ch\u00f4meurs, la tournure en d\u00e9rision des id\u00e9aux solidaires, l&#8217;indiff\u00e9rence \u00e0 l&#8217;humain, \u00e0 la culture cr\u00e9ative, sans oublier les mille et une fa\u00e7ons de soutirer l&#8217;argent des visiteurs. L&#8217;argent, m\u00e9diateur entre les autres et moi-m\u00eame, puis en moi et moi-m\u00eame.<\/p>\n<p><strong> &#8230; entre pass\u00e9 n\u00e9antis\u00e9 et pr\u00e9sent en perte de sens&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Il y a, dans cette destruction sauvage de l&#8217;\u00eatre, une sorte de paradoxale r\u00e9signation au changement, que symbolise fortement l&#8217;\u00e9pisode des peupliers de P\u00e9kin : en mars 1997, jour et nuit, sur plusieurs kilom\u00e8tres, des tron\u00e7onneuses se mirent \u00e0 couper tous les arbres de la grande avenue o\u00f9 logeait Suzanne Bernard. Ici, et un peu partout. &#8220;Un immense cimeti\u00e8re d&#8217;arbres&#8221;, d\u00e9cid\u00e9 sans \u00e9tat d&#8217;\u00e2me et au d\u00e9sespoir des habitants, pour accro\u00eetre encore la circulation des voitures.<\/p>\n<p>Il faut imaginer Suzanne Bernard malheureuse, dans cette for\u00eat o\u00f9 tous les symboles se mettent \u00e0 mentir. Jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;arriv\u00e9e dans sa chambre de l&#8217;H\u00f4tel de l&#8217;Amiti\u00e9, o\u00f9 rien n&#8217;a chang\u00e9. &#8220;Ici, pass\u00e9 intact&#8221; aurait pu indiquer une pancarte. M\u00eame surprise le lendemain : la petite camionnette qui sert de navette avec la revue, et qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 vieille jadis, intacte elle aussi. Son bureau \u00e0 la revue : intact, encore. Rassurant ? En fait, cette chambre lui est redonn\u00e9e parce que les autres, modernis\u00e9es, sont attribu\u00e9es aux riches visiteurs (rien \u00e0 voir avec les affaires litt\u00e9raires!) ; m\u00eame chose pour la navette : et son chauffeur ! : et pour la revue : comme on se fout d\u00e9sormais de la litt\u00e9rature, le temps s&#8217;est arr\u00eat\u00e9 pour tout ce qui la concerne. Du coup, la pers\u00e9v\u00e9rance dans l&#8217;\u00eatre rend plus douloureux les saccages du devenir, et plus difficile la permanence des sentiments.<\/p>\n<p>Demeurent les amis, essence de ce que la Chine a cr\u00e9\u00e9 de meilleur. M\u00eame la &#8220;vieille Mao&#8221; nostalgique, qui n&#8217;est jamais revenue en France, en ressort authentique. Il y a aussi un reste d&#8217;humain dans les sentiments, m\u00eame flou\u00e9s, que provoquent chez les visiteurs \u00e9trangers les nouvelles fa\u00e7ons de s\u00e9duire des filles ambitieuses.<\/p>\n<p>Et puis, il y a l&#8217;\u00eatre aim\u00e9. Les circonstances cr\u00e9\u00e9es par les amis, sans que rien ne soit jamais dit, pour les retrouvailles. Les promenades pudiques. Les d\u00eeners muets, de folle intensit\u00e9. Amour interdit, dans une culture o\u00f9 bonheurs et souffrances, de toute mani\u00e8re, &#8220;ne doivent pas \u00eatre dits&#8221;. Le fin lettr\u00e9 admir\u00e9 par la narratrice, qui, \u00e0 travers lui, ne sait plus s\u00e9parer l&#8217;amour de la Chine et l&#8217;amour tout court. Des moments inconcevables en Occident, o\u00f9 le v\u00e9cu le plus intense n&#8217;est accessible qu&#8217;au niveau symbolique, quitte \u00e0 raconter n&#8217;importe quoi soudain pour emp\u00eacher qu&#8217;une bouff\u00e9e de bonheur s&#8217;exprime par les mots ou les gestes. En Chine, le non-dit est plus bavard qu&#8217;on ne saurait l&#8217;\u00eatre ailleurs. &#8220;La fa\u00e7on de parler des Occidentaux fait penser \u00e0 un coffre ferm\u00e9. On ne peut rien y introduire de plus.&#8221;<\/p>\n<p><strong> &#8230; en Chine, le non-dit est plus bavard qu&#8217;ailleurs <\/strong><\/p>\n<p>Restera-t-elle finalement \u00e0 P\u00e9kin ? Tous ses amis le souhaitent. Lui aussi, de toute \u00e9vidence. Et Suzanne Bernard vivait mat\u00e9riellement infiniment mieux l\u00e0-bas qu&#8217;en France, o\u00f9 vivre de sa plume est si pr\u00e9caire. C&#8217;est en peu de mots qu&#8217;elle donnera sa r\u00e9ponse. Peu de mots et des montagnes de souffrances.<\/p>\n<p>Les raisons de son retour ? Certes pas la fascination du lib\u00e9ralisme \u00e0 la fran\u00e7aise, m\u00eame si la brutalit\u00e9 du capitalisme chinois rendrait le n\u00f4tre presque doux. Non. L&#8217;impossibilit\u00e9 de rester vient d&#8217;ailleurs. D&#8217;une absurdit\u00e9 : la Chine qu&#8217;elle porte en elle dispara\u00eet autour d&#8217;elle. Entre pass\u00e9 n\u00e9antis\u00e9 et pr\u00e9sent en perte de sens, il n&#8217;y a gu\u00e8re de temps o\u00f9 vivre en restant soi. Pas spectre. Il n&#8217;existe finalement pas de nouveau voyage possible au pays d&#8217;autrefois. Suzanne Bernard ne pouvait le tisser sur le papier qu&#8217;en parlant \u00e0 la premi\u00e8re personne, en lettres lanc\u00e9es \u00e0 une soeur imaginaire qui est une part d&#8217;elle-m\u00eame.<\/p>\n<p><strong> Suzanne Bernard, <\/strong>Nouveau Voyage au pays d&#8217;autrefois,\u00e9ditions Payot<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> En 1998, apr\u00e8s neuf mois de Chine, Suzanne Bernard nous donnait de ses nouvelles. Depuis, Mademoiselle Su (Bartillat) a obtenu le prix &#8220;Renaissance de la nouvelle&#8221;. 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