{"id":1482,"date":"1999-06-01T00:00:00","date_gmt":"1999-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/sollers-un-tigre-et-toutes-ses1482\/"},"modified":"1999-06-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-05-31T22:00:00","slug":"sollers-un-tigre-et-toutes-ses1482","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1482","title":{"rendered":"Sollers, un tigre et toutes ses dents"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Voici Sollers de retour au &#8220;bercail&#8221;, c&#8217;est-\u00e0-dire aux \u00e9ditions du Seuil qui l&#8217;ont d\u00e9couvert et lanc\u00e9 et qui publient aujourd&#8217;hui l&#8217;Ann\u00e9e du Tigre (1). Retour \u00e0 la case d\u00e9part d&#8217;un brouilleur de pistes dont Claude Lanzmann a dit qu&#8217;il &#8220;a beaucoup insult\u00e9 dans sa vie [&#8230;] signe de col\u00e8re vitale [&#8230;] mode de relation au monde ?&#8221; <\/p>\n<p>Et si Sollers \u00e9tait notre dernier \u00e9crivain du XIXe si\u00e8cle ? A notre connaissance, c&#8217;est l&#8217;un des rares \u00e0 exercer, depuis toujours, cette activit\u00e9 \u00e0 temps complet. A titre de comparaison, quelqu&#8217;un comme Georges P\u00e9rec, au moment de sa mort, n&#8217;avait abandonn\u00e9 sa profession de biblioth\u00e9caire que depuis environ trois ans. Cette chance, Sollers la doit \u00e0 sa pr\u00e9cocit\u00e9 : un texte de 30 pages, le D\u00e9fi salu\u00e9 par Fran\u00e7ois Mauriac (&#8220;Philippe Sollers. J&#8217;aurai \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 \u00e9crire ce nom. Trente pages pour le porter, c&#8217;est peu. C&#8217;est assez&#8221;) ; un premier roman publi\u00e9 sous pseudonyme parce qu&#8217;il est mineur au moment des faits : Une curieuse solitude et, cette fois, c&#8217;est Aragon qui ceint de lauriers une t\u00eate si bien faite. Ses laudateurs ont d\u00fb cependant rapidement lever le pied : Sollers affectionne de ne jamais \u00eatre pr\u00e9sent l\u00e0 o\u00f9 on l&#8217;attend. C&#8217;est chez lui une esp\u00e8ce de jeu.<\/p>\n<p><strong> &#8220;Ne seront du XXe que les savants, les artistes et quelques penseurs&#8230;&#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Aussi l&#8217;a-t-on vu, sp\u00e9cialement \u00e0 partir de Drame (1965) s&#8217;engager dans ce qu&#8217;on avait baptis\u00e9 &#8220;avant-garde&#8221;. Il avait m\u00eame reni\u00e9 spectaculairement, \u00e0 l&#8217;occasion de la parution de Une curieuse solitude en livre de poche, ce texte comme appartenant au camp de la bourgeoisie. Du compagnonnage avec le Parti communiste au mao\u00efsme, du mao\u00efsme \u00e0 la Bible et au soutien de Jean-Paul II, quels liens ? Peut-\u00eatre tout b\u00eatement celui-ci : &#8220;je ne suis jamais de votre camp, je suis toujours de celui d&#8217;en face&#8221;, para\u00eet dire \u00e0 ceux qui veulent bien l&#8217;entendre l&#8217;\u00e9crivain Sollers. Roland Barthes, d\u00e8s 1979, nous alertait : &#8220;N&#8217;oublions pas Sollers&#8221;, \u00e9crivain, clamait ce grand amoureux de litt\u00e9rature. C&#8217;est qu&#8217;il avait \u00e9t\u00e9 inqui\u00e9t\u00e9 par la propension qu&#8217;avait l&#8217;int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 se faire d\u00e9tester, comme s&#8217;il s&#8217;ing\u00e9niait \u00e0 s\u00e9lectionner ses lecteurs. Trop press\u00e9s, s&#8217;abstenir. Paradoxale, alors, notre affirmation, Sollers du XIXe si\u00e8cle ? Mais il le dit lui-m\u00eame dans l&#8217;Ann\u00e9e du Tigre : &#8220;L&#8217;ann\u00e9e 1999 sera la derni\u00e8re \u00e0 s&#8217;\u00e9crire avec un 19. Comme si 2000 \u00e9tait enfin la fin du XIXe si\u00e8cle.&#8221; (p. 310) Et poursuit : &#8220;N&#8217;auront \u00e9t\u00e9 du XXe, finalement, que les savants, les artistes et quelques penseurs.&#8221; Nous y voici : Sollers \u00e9crivain, donc artiste, donc du XXe. Encore que lui-m\u00eame montre \u00e0 l&#8217;envi, via de nombreux \u00e9crivains ou artistes, qu&#8217;on peut \u00eatre &#8220;attard\u00e9&#8221;, mais en avance. L\u00e0 n&#8217;est pas la question. Ce journal de l&#8217;ann\u00e9e 1998 tombe \u00e0 point pour montrer qu&#8217;un \u00e9crivain peut \u00eatre immerg\u00e9 dans son temps sans en \u00eatre automatiquement solidaire. Il ne parle, finalement, jamais du lieu de son \u00e9poque. Ruse du litt\u00e9rateur parce que &#8220;la v\u00e9rit\u00e9 fait plus peur que n&#8217;importe quelle repr\u00e9sentation.&#8221; Or, non seulement la v\u00e9rit\u00e9 ne se donne jamais spontan\u00e9ment, mais Sollers para\u00eet penser que, \u00e0 supposer qu&#8217;elle le puisse, il ne le faudrait pas. Etre honn\u00eate homme aujourd&#8217;hui est un &#8220;r\u00f4le intenable dans la perversion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et le double langage obligatoire&#8221;. Seul ou presque, l&#8217;artiste peut \u00e9chapper au massacre (&#8220;Dans le monde r\u00e9ellement cingl\u00e9, le roman est la raison m\u00eame.&#8221;)<\/p>\n<p><strong> &#8220;La v\u00e9rit\u00e9 fait plus peur que n&#8217;importe quelle repr\u00e9sentation&#8221; <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est bien l\u00e0 que Sollers appartient au XIXe si\u00e8cle : \u00e9crivain \u00e0 temps complet, il observe le monde \u00e0 distance et \u00e0 l&#8217;aide des instruments indispensables : acquis \u00e0 plein temps : que sont tous les \u00e9l\u00e9ments de la culture. D&#8217;o\u00f9 de nombreuses r\u00e9f\u00e9rences : autres textes (Kafka, Sade, Rimbaud, Lautr\u00e9amont, Casanova, Voltaire&#8230;), peinture (hymne \u00e0 Picasso dans Vision \u00e0 New York), musique, etc. Le savoir doit-il guider le monde ? Les artistes constituent-ils une classe \u00e0 part enti\u00e8re ? La question n&#8217;est pas de pure forme : &#8220;Les \u00e9crivains doivent \u00eatre solidaires face aux \u00e9diteurs, au march\u00e9, \u00e0 la presse. On n&#8217;a pas \u00e0 r\u00e9gner, donc on ne divise pas.&#8221; Aussi, quelles que soient ses outrances : calcul\u00e9es :, Sollers est-il l&#8217;un des rares \u00e9crivains authentiques, c&#8217;est-\u00e0-dire qui ne jouent pas le jeu de ce qu&#8217;on nomme &#8220;la pens\u00e9e unique&#8221;, cet endoctrinement ordinaire d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 les hommes ne sont que des moyens pour d&#8217;autres fins qu&#8217;eux-m\u00eames. Toujours la m\u00eame Histoire, celle de l&#8217;exploitation.<\/p>\n<p>Il faut \u00eatre honn\u00eate : Sollers ne se fait pas faute de donner des pistes. T\u00e9moin cette Vision \u00e0 New York qui repara\u00eet avec une pr\u00e9face de Philippe Forest, l&#8217;historiographe de la revue Tel Quel (2). Qui veut conna\u00eetre vraiment la pens\u00e9e de l&#8217;auteur doit se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 ce type de textes, plut\u00f4t qu&#8217;\u00e0 des romans, en d\u00e9pit de l&#8217;importance que son auteur leur accorde. Ou a-t-il, mieux que d&#8217;habitude, brouill\u00e9 les pistes ? Dans l&#8217;Ann\u00e9e du tigre, il s&#8217;attaque, en tout cas, \u00e0 nos soci\u00e9t\u00e9s du mensonge, \u00e0 ces individus s&#8217;apparentant par trop aux autruches, aux historiens dont la t\u00e2che consiste \u00e0 masquer les faits plut\u00f4t qu&#8217;\u00e0 les d\u00e9couvrir contre une doxa unanime. Une loi absolue, en fin de compte : l&#8217;\u00e9criture, et tant pis pour ceux qui n&#8217;y entravent que couic. Ce n&#8217;est pas son probl\u00e8me. Tant pis, donc, pour qui Joyce, Artaud ou Bataille ne sont pas la tasse de th\u00e9. Que faire pour en sortir ? On ne le saura pas. Quel dommage. Car, plus que romancier, Sollers est peut-\u00eatre un poseur de probl\u00e8mes, y compris quand il se trompe, et c&#8217;est fr\u00e9quent. Mais on vous a dit qu&#8217;il le fait expr\u00e8s !<\/p>\n<p><strong> &#8220;Dans le monde &#8230; cingl\u00e9, le roman est la raison m\u00eame&#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Tout cela pour ne pas \u00e9pouser une &#8220;p\u00e9riode d&#8217;anesth\u00e9sie&#8221;, mais au contraire pour &#8220;sonder syst\u00e9matiquement, dans cette mutation de culture que nous vivons, toutes les formes, y compris les plus anciennes&#8221;. Pourquoi la culture n&#8217;a-t-elle pas l&#8217;audience qu&#8217;elle m\u00e9rite ? Pourquoi ses d\u00e9fenseurs sont-ils si peu nombreux ? Quelles solutions apporter \u00e0 cela ? Sollers n&#8217;a qu&#8217;une r\u00e9ponse, en fin de compte : celle du renfermement d&#8217;une \u00e9lite sur soi. Et quant \u00e0 ceux qui s&#8217;efforcent de sortir du cercle, plus ou moins maladroitement, ils se font vertement tancer : Bourdieu ? Un m\u00e9diocre et stalinien reconverti ! P\u00e9guy et Bernanos ? Des nains compar\u00e9s \u00e0 Claudel ! Ah, que l&#8217;auteur de Femmes se pla\u00eet, depuis toujours, \u00e0 cet exercice : donner les bons et les mauvais points ; \u00e9craser et m\u00e9priser&#8230; Lanzmann nous l&#8217;a dit : c&#8217;est un besoin pour lui.<\/p>\n<p>Il est pourtant des moments o\u00f9 Sollers cesse de jouer. Vision \u00e0 New York (3) et aussi cet entretien donn\u00e9e aux Temps modernes, dans le num\u00e9ro consacr\u00e9 \u00e0 Georges Bataille (n\u00b0 603, d\u00e9cembre 1998), dont il faut bien consid\u00e9rer que Tel Quel a jou\u00e9 un r\u00f4le actif en faveur de sa lecture. Alors, baisse de masque et dire explicite : &#8220;ce qui m&#8217;int\u00e9resse, c&#8217;est de parler du dedans et de contaminer le m\u00e9talangage suppos\u00e9, c&#8217;est-\u00e0-dire la r\u00e9flexion elle-m\u00eame.&#8221; Voil\u00e0 qui rappelle l&#8217;interview donn\u00e9e en 1965 aux Lettres Fran\u00e7aises o\u00f9 il constatait que &#8220;nous sommes parl\u00e9s, nous sommes \u00e9crits&#8221;.<\/p>\n<p><strong> &#8220;Nous sommes parl\u00e9s, nous sommes \u00e9crits&#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Les jeux de Sollers consistent donc \u00e0 essayer de s&#8217;approprier le langage en convoquant tout ce qui y m\u00e8ne : Artaud, Bataille, Sade, mais aussi une relecture des surr\u00e9alistes : notamment Breton : et m\u00eame Pascal Quignard, &#8220;un des seuls vivants avec lequel je puisse parler de la Chine classique&#8221;. Et c&#8217;est bien cela qui agace : on sent que, derri\u00e8re ses pitreries d&#8217;enfant g\u00e2t\u00e9, Sollers tient, en mati\u00e8re de litt\u00e9rature et de pens\u00e9e sur notre pi\u00e8tre XXe si\u00e8cle, un discours rigoureux et exigeant, mais gu\u00e8re optimiste. Comment le serait-on ? Et le r\u00f4le de la litt\u00e9rature n&#8217;est-il pas d&#8217;\u00e9veiller, c&#8217;est-\u00e0-dire de d\u00e9couvrir des r\u00e9alit\u00e9s gu\u00e8re enthousiasmantes ? Ecrire, c&#8217;est mettre \u00e0 nu un corps, un monde, exhiber ce qu&#8217;on cache, ce que les institutions tiennent coi. Alors, n\u00e9cessairement, l&#8217;\u00e9crivain v\u00e9ritable est, d&#8217;une certaine mani\u00e8re, condamn\u00e9 \u00e0 la solitude. Sollers le sait et l&#8217;assume, en toute habilet\u00e9 cependant puisqu&#8217;il est tout de m\u00eame devenu l&#8217;un des &#8220;pontes&#8221; de Gallimard, ce qui n&#8217;est pas si mal pour un incompris. Alors, qui veut d\u00e9passer l&#8217;in\u00e9vitable agacement sera r\u00e9compens\u00e9 par une lucidit\u00e9 accrue et une progression dans sa r\u00e9flexion. L&#8217;essentiel, n&#8217;est-ce pas ?<\/p>\n<p>1. Philippe Sollers, l&#8217;Ann\u00e9e du Tigre. Editions du Seuil, 1999, 330 p., 125 F. Ce livre appartient \u00e0 une collection intitul\u00e9e &#8220;Journal de la fin du si\u00e8cle&#8221;. Elle a \u00e9t\u00e9 inaugur\u00e9e en 1991 par Michel Winock avec les Fronti\u00e8res vives ; viennent ensuite : Fran\u00e7oise Giroud, Journal d&#8217;une Parisienne (1993) ; Edgar Morin, Une ann\u00e9e Sisyphe (1994) ; Jacques Julliard, l&#8217;Ann\u00e9e des dupes (1995) ; Bertrand Poirot-Delpech, Th\u00e9\u00e2tre d&#8217;ombres (1997). L&#8217;ann\u00e9e 1992 est \u00e0 la charge de Jean-No\u00ebl Jeanneney, et reste \u00e0 para\u00eetre.<\/p>\n<p>2. Philippe Forest, Histoire de Tel Quel, 1960-1982. Editions du Seuil, 1995, 654 p., 187 F. Le m\u00eame auteur a aussi consacr\u00e9 une monographie \u00e0 Philippe Sollers (Le Seuil, 1992, 343 p., 155 F).<\/p>\n<p>3. Philippe Sollers, Vision \u00e0 New York, entretiens avec David Hayman ; pr\u00e9face de Philippe Forest. Editions Gallimard-Folio, n\u00b03133 ; 228 p., 35 F.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Voici Sollers de retour au &#8220;bercail&#8221;, c&#8217;est-\u00e0-dire aux \u00e9ditions du Seuil qui l&#8217;ont d\u00e9couvert et lanc\u00e9 et qui publient aujourd&#8217;hui l&#8217;Ann\u00e9e du Tigre (1). Retour \u00e0 la case d\u00e9part d&#8217;un brouilleur de pistes dont Claude Lanzmann a dit qu&#8217;il &#8220;a beaucoup insult\u00e9 dans sa vie [&#8230;] signe de col\u00e8re vitale [&#8230;] mode de relation au monde ?&#8221; <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1482","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1482","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1482"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1482\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1482"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1482"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1482"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}