{"id":1481,"date":"1999-06-01T00:00:00","date_gmt":"1999-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-art-de-mourir1481\/"},"modified":"1999-06-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-05-31T22:00:00","slug":"l-art-de-mourir1481","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1481","title":{"rendered":"L&#8217;art de mourir"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Des tombeaux des souverains aux s\u00e9pultures priv\u00e9es, l&#8217;Ancienne Egypte a honor\u00e9 ses d\u00e9funts avec une ferveur proprement esth\u00e9tique. Avec faste et raffinement. Un \u00e2ge d&#8217;or de cinq si\u00e8cles, de 2700 \u00e0 2200 av. J-C. <\/p>\n<p>La mort int\u00e9resse, depuis toujours, les vivants. Dans l&#8217;Egypte ancienne, elle constitue un art \u00e0 part enti\u00e8re. Les hi\u00e9roglyphes peints sur les parois des tombes ne sont-ils pas destin\u00e9s \u00e0 la seule vue de l&#8217;\u00e2me du d\u00e9funt, maintenu comme vivant sous son r\u00e9seau de bandelettes ? Authentique monde \u00e0 l&#8217;envers o\u00f9 l&#8217;art, visible par les seuls morts, est aussi \u00e9labor\u00e9 pour eux, n&#8217;\u00e9voluant gu\u00e8re, en plus de cinq cents ans, eu \u00e9gard \u00e0 sa perfection initiale. De quoi bouleverser notre lecture de la religion, de l&#8217;histoire, du savoir. A Paris, au Grand-Palais, au fil d&#8217;un travail de dix ans, sous la houlette mus\u00e9ographique de Jean-Fran\u00e7ois Bodin : lequel restaure actuellement le mus\u00e9e Guimet : l&#8217;Ancienne Egypte reprend du service. On ne la r\u00e9sume pas au simple &#8220;temps des pyramides&#8221;, m\u00eame si, de celles-ci, l&#8217;on voit quelques maquettes, ainsi qu&#8217;une vid\u00e9o film\u00e9e d&#8217;h\u00e9licopt\u00e8re sur le site de Saqqara. C&#8217;est tout. L&#8217;exposition est centr\u00e9e sur l&#8217;art de l&#8217;Ancien Empire, avec ses objets, reliefs et bas-reliefs trouv\u00e9s dans les tombes royales, mais aussi dans celles, plus modestes (nomm\u00e9es &#8220;mastabas&#8221;) de hauts dignitaires. Se c\u00f4toient donc, au fil d&#8217;une chronologie de longue haleine : pr\u00e8s de cinq cents ans ! : les quatre grandes dynasties de l&#8217;Egypte. On ne l\u00e9sine pas alors sur la pierre, ni sur l&#8217;ardeur \u00e0 b\u00e2tir d&#8217;un peuple, toute sa vie enr\u00f4l\u00e9 \u00e0 la soulever en masse. Les blocs blancs taill\u00e9s n&#8217;ont-ils pas, depuis, servi \u00e0 construire notamment la mosqu\u00e9e du Caire ? Ainsi la religion des origines poursuivrait souterrainement son cours, en dur&#8230; Au long de la visite, un art fortement codifi\u00e9 semble surgir \u00e0 l&#8217;identique, qu&#8217;il s&#8217;agisse de tombes royales ou de plus humbles. Sur un m\u00eame support, images et hi\u00e9roglyphes paraissent cheminer en bonne intelligence. Des uns aux autres, la convention est s\u00fbre. A telle enseigne que la figure du d\u00e9funt se voit immerg\u00e9e, de plain-pied, au coeur d&#8217;un monde de signes dont elle devient partie int\u00e9grante. Mais le plus apparent demeure cach\u00e9, noy\u00e9 sous la pl\u00e9thore des symboles. L&#8217;existence du mort, litt\u00e9ralement, se rejoue sur les murs de la demeure fun\u00e9raire, o\u00f9 l&#8217;on taille au ciseau de fer, dans l&#8217;ombre, l&#8217;essentiel de son parcours sur la Terre, temps forts, drames. Table des offrandes, autobiographie, incantations, tout est rigoureusement pr\u00e9par\u00e9 pour le grand passage, sur lequel, de nos jours, on ne s&#8217;\u00e9tend plus gu\u00e8re. Ces oeuvres nous parviennent depuis leur fond noir et dangereux. On aime ce furieux rappel d&#8217;un mill\u00e9naire o\u00f9 s&#8217;inventa l&#8217;\u00e9criture, o\u00f9 le temps nous observe depuis la brillante pupille d&#8217;un scribe un peu gras. On se demande comment tel r\u00e8gne a pu s&#8217;\u00e9teindre, les pyramides rapetissant \u00e0 mesure, perdant progressivement leur beau volume \u00e0 degr\u00e9s : devenu lisse, autant dire inaccessible : conquis lors de la IIIe dynastie, sous le r\u00e8gne de Dj\u00e9ser. Le premier de ces monuments, \u00e9rig\u00e9 pr\u00e8s de Memphis, par l&#8217;architecte Imhotep, plus tard divinis\u00e9, n&#8217;aurait pas mesur\u00e9 moins de soixante m\u00e8tres de haut. Rien depuis ne l&#8217;a \u00e9gal\u00e9 vers le ciel, hormis les fl\u00e8ches de nos cath\u00e9drales.<\/p>\n<p><strong> D\u00e9cadence <\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;exposition, sans forcer le trait, propose, semble-t-il, quelques pistes aptes \u00e0 rep\u00e9rer les traces de d\u00e9cadence prochaine. Mais il revient finalement \u00e0 chacun d&#8217;entrevoir ce qu&#8217;il veut et de l&#8217;interpr\u00e9ter. Les \u00e9nigmes ne manquent pas, \u00e0 commencer par les blancs respect\u00e9s entre les fragments qui nous restent. Cela n&#8217;ouvre-t-il pas une voie royale \u00e0 l&#8217;imagination ?<\/p>\n<p>Sous la IIIe dynastie, appara\u00eet la grande statuaire de pierre. La statue, de facture r\u00e9aliste, est gardienne de l&#8217;\u00e9nergie (le &#8220;ka&#8221;) lib\u00e9r\u00e9e par le pharaon au moment du tr\u00e9pas. Ainsi la force vitale est conserv\u00e9e au sein de la pierre. La statue n&#8217;est donc pas un simple monument au mort, bien qu&#8217;elle serve au culte d&#8217;un souverain qui n&#8217;est plus. Dot\u00e9e d&#8217;une vie magique, elle habite la pyramide comme sa propre maison. Offrandes et provisions sont autant d&#8217;aliments destin\u00e9s \u00e0 sa survie. L&#8217;\u00e9nergie d&#8217;un seul pharaon peut ainsi loger en plusieurs statues, lesquelles, au fil des dynasties, se mettent \u00e0 pulluler. Les tombes se peuplent.<\/p>\n<p>Au cours de la Ve dynastie : d\u00e9veloppement de l&#8217;administration oblige : l&#8217;acc\u00e8s aux carri\u00e8res devient possible pour les simples particuliers. La statuaire abonde, le vocabulaire se r\u00e9duit \u00e0 mesure. Les oeuvres, produites en s\u00e9rie, sont gagn\u00e9es par un s\u00fbr st\u00e9r\u00e9otype. Vers la fin de la IVe dynastie, les &#8220;mod\u00e8les&#8221; entrent au tombeau. Ils y assurent la reconstitution souterraine de la vie domestique qui entourait le vivant : femme moulant du grain, potier au visage \u00e9maci\u00e9, aux c\u00f4tes saillantes, aux joues creus\u00e9es, aux mains \u00e9normes. Le r\u00e9alisme du d\u00e9tail n&#8217;\u00e9pargne rien, cerne au plus pr\u00e8s l&#8217;usure de l&#8217;\u00e2ge, la duret\u00e9 du labeur. Les stigmates de l&#8217;effort se lisent m\u00e9thodiquement sur la contracture d&#8217;un talon de boucher \u00e9gorgeant un boeuf. Outre les statues et les &#8220;mod\u00e8les&#8221;, des t\u00eates sans corps, dites &#8220;t\u00eates de rechange&#8221;, font leur entr\u00e9e dans le complexe fun\u00e9raire. On les trouve ensevelies dans le puits qui jouxte la chambre mortuaire. Leur fonction demeure \u00e9nigmatique. Sont-elles lest\u00e9es d&#8217;un pouvoir magique ? Sans doute pas, tant la repr\u00e9sentation de la personne en son entier constitue alors la norme, pour des raisons magico-religieuses. Nous \u00e9tonnent leur cr\u00e2ne glabre, les traits quasi nubiens de certaines, l&#8217;accentuation inhabituelle de la ligne grav\u00e9e entre la jonction du nez et des joues, les mutilations probablement intentionnelles (telle oreille coup\u00e9e net), enfin, subies par ces &#8220;t\u00eates de rechange&#8221;. On n&#8217;a toujours pas perc\u00e9 leur myst\u00e8re. Ne s&#8217;agirait-il pas, en d\u00e9finitive, de simples mod\u00e8les en pl\u00e2tre \u00e0 la disposition du sculpteur pr\u00e9pos\u00e9 \u00e0 l&#8217;ex\u00e9cution des reliefs ? Un aide-m\u00e9moire en somme.<\/p>\n<p><strong> Dynasties <\/strong><\/p>\n<p>La solitude initiale du tombeau s&#8217;efface, en effet. Des inscriptions, connues sous le nom de &#8220;textes des pyramides&#8221;, ornent les murs. On peut y lire un authentique pr\u00e9cis d&#8217;incantations et de menaces en direction des dieux. Du coup, les tombes, royales ou non, se mettent \u00e0 bruisser de signes, se font circonstanci\u00e9es, narratives, \u00e9loquentes. Est-ce li\u00e9 \u00e0 une appr\u00e9hension nouvelle du grand passage ? Les hi\u00e9roglyphes peuvent combler, par leur profusion, la terreur du vide, du n\u00e9ant pressenti&#8230; Les m\u00e9rites autobiographiques de tel fonctionnaire sont vant\u00e9s sur les parois, comme on brandit un passeport aux portes d&#8217;une ville \u00e9trang\u00e8re. La mont\u00e9e en puissance des notables provinciaux s&#8217;exhibe \u00e0 tombeaux ouverts, au fil d&#8217;un style propre \u00e0 chaque dynastie. Le style, d&#8217;ailleurs, est pour les arch\u00e9ologues l&#8217;un des crit\u00e8res essentiels de datation des oeuvres, m\u00eame si sa valeur demeure subjective. C&#8217;est pourquoi les reliefs sont dat\u00e9s dynastie par dynastie, et non r\u00e8gne par r\u00e8gne, tant les canons demeurent stables sur de tr\u00e8s longues p\u00e9riodes, grav\u00e9s dans les esprits comme dans la pierre. Ainsi, sous la IIIe dynastie, les physionomies sont-elles empreintes de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 et d&#8217;un r\u00e9alisme saisissant. A cela s&#8217;oppose la norme de la IVe dynastie, o\u00f9 les figures gagnent en rondeurs juv\u00e9niles, le d\u00e9tail anatomique perdant en consistance. Des sourires b\u00e9ats animent les faces. Indice d&#8217;un bien-\u00eatre politique ou simple contre-pied de l&#8217;art de l&#8217;\u00e9poque pr\u00e9c\u00e9dente ?<\/p>\n<p>A la Ve dynastie, les visages se font plus m\u00fbrs, plus aust\u00e8res. Une ride l\u00e9g\u00e8re serpente \u00e0 l&#8217;aile du nez, la narine se fronce. Les plis de la peau envahissent les corps. Le sens du model\u00e9 est \u00e0 son apog\u00e9e. Sous la VIe dynastie, la rondeur avenante s&#8217;incarne \u00e0 nouveau, tandis qu&#8217;un certain mani\u00e9risme, jusqu&#8217;alors inusit\u00e9, pince les traits. Sur des t\u00eates assez grosses, les yeux s&#8217;agrandissent et la taille s&#8217;\u00e9trangle, les phalanges s&#8217;effilent. On ignore les causes de ces mutations. D&#8217;aucuns les pensent religieuses. Toujours est-il que le dernier style de l&#8217;Ancien Empire a surv\u00e9cu. Il a inspir\u00e9 les chefs-d&#8217;oeuvres inaugurant le Moyen Empire.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;Art \u00e9gyptien au temps des pyramides, <\/strong>Paris, Grand-Palais, jusqu&#8217;au 12 juillet.Tous les jours sauf le mardi. T\u00e9l : 01.44.13.17.17. M\u00e9tro Champs-Elys\u00e9es-Cl\u00e9menceau. La r\u00e9servation de la visite de l&#8217;exposition peut se faire, notamment, par t\u00e9l\u00e9phone (0 803 808 803), par Minitel (3615 Billetel ou 3615 FNAC) ou encore via Internet (http :\/\/www. fnac. fr). Catalogue \u00e9dit\u00e9 par la R\u00e9union des mus\u00e9es nationaux. 451 pages, 290 francs jusqu&#8217;au 12 juillet, 340 ensuite.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Des tombeaux des souverains aux s\u00e9pultures priv\u00e9es, l&#8217;Ancienne Egypte a honor\u00e9 ses d\u00e9funts avec une ferveur proprement esth\u00e9tique. Avec faste et raffinement. 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