{"id":1462,"date":"1999-05-01T00:00:00","date_gmt":"1999-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/a-propos-de-cannes1462\/"},"modified":"1999-05-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-04-30T22:00:00","slug":"a-propos-de-cannes1462","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1462","title":{"rendered":"A propos de Cannes"},"content":{"rendered":"<p>Une fois de plus, Cannes va affirmer sa spectaculaire pr\u00e9s\u00e9ance dans la ronde annuelle des festivals. Sa position dominante continue \u00e0 susciter des jalousies, comme en t\u00e9moignait encore r\u00e9cemment la pouss\u00e9e de fi\u00e8vre obsidionale du directeur de la Berlinale, le m\u00eame qui, voil\u00e0 quinze ans, a avanc\u00e9 son festival de juin \u00e0 f\u00e9vrier dans le na\u00eff espoir de grappiller au passage quelque production hollywoodienne de prestige attendue par son rival. Le triomphe pour Cannes, cette ann\u00e9e, serait d&#8217;obtenir en premi\u00e8re mondiale le dernier film de Kubrick ; par ailleurs, les candidats \u00e9trangers de poids ne manquent pas.<\/p>\n<p>Pour la France, la comp\u00e9tition semble plus ouverte mais aussi plus al\u00e9atoire par suite de l&#8217;absence de personnalit\u00e9s majeures parmi les possibles pr\u00e9tendants. Ainsi, sauf heureuse r\u00e9v\u00e9lation, on voit mal a priori quel film fran\u00e7ais pourrait \u00eatre en course pour la Palme d&#8217;or, ce qui risque de confirmer la traditionnellement m\u00e9diocre aptitude de notre production \u00e0 d\u00e9crocher la r\u00e9compense supr\u00eame, obtenue seulement quatre fois en quarante ans, pour Orpheo Negro, les Parapluies de Cherbourg, Un homme et une femme et Sous le soleil de Satan. En d\u00e9pit de sa situation de plus en plus difficile quant aux &#8220;parts de march\u00e9&#8221;, malgr\u00e9 la potion magique d&#8217;Ast\u00e9rix, notre cin\u00e9ma continue \u00e0 faire preuve d&#8217;une belle vitalit\u00e9. Mais l&#8217;improbable Palme d&#8217;or semble confirmer, d&#8217;une certaine mani\u00e8re, les raisons des r\u00e9ticences du public fran\u00e7ais lui-m\u00eame \u00e0 l&#8217;\u00e9gard d&#8217;une partie, pourtant loin d&#8217;\u00eatre la moins valable, de la production nationale.<\/p>\n<p>Que penser de cet \u00e9tat de fait ? Mon confr\u00e8re Jean-Michel Frodon a \u00e9labor\u00e9, dans son livre la Projection nationale, un constat qui sugg\u00e8re une raison convaincante \u00e0 cette d\u00e9saffection : nos films seraient en d\u00e9faut d&#8217;universalit\u00e9 parce que d\u00e9pourvus de &#8220;messages \u00e0 d\u00e9livrer au monde&#8221;. Face aux Am\u00e9ricains exaltant l&#8217;esprit de conqu\u00eate et proposant, \u00e0 travers l&#8217;\u00e9pop\u00e9e li\u00e9e au mythe historique de la Fronti\u00e8re r\u00e9activ\u00e9 par la science-fiction, une &#8220;projection&#8221; sur l&#8217;avenir, les Fran\u00e7ais, dont on sait depuis Abel Gance qu'&#8221;ils n&#8217;ont pas la t\u00eate \u00e9pique&#8221;, s&#8217;enfermeraient dans un repli frileux sur l&#8217;analyse psychologique et morale h\u00e9rit\u00e9e de la tradition litt\u00e9raire et th\u00e9\u00e2trale triomphante \u00e0 l&#8217;\u00e9poque o\u00f9 le fran\u00e7ais \u00e9tait la langue universelle. Aujourd&#8217;hui, c&#8217;est le langage hollywoodien qui est le m\u00e9dia universel parce qu&#8217;il r\u00e9pond au besoin des masses de r\u00eaver face \u00e0 un monde inqui\u00e9tant et insaisissable.<\/p>\n<p>Nos cin\u00e9astes, qui ne s&#8217;int\u00e9ressent gu\u00e8re \u00e0 l&#8217;Histoire, pr\u00e9f\u00e8rent l&#8217;introspection \u00e0 la &#8220;projection&#8221; car ils sont trop lucides et trop sceptiques pour proposer une quelconque &#8220;vision&#8221; suppos\u00e9e soulever la ferveur des masses. D&#8217;o\u00f9 leur confinement dans une r\u00e9flexion existentielle non d\u00e9nu\u00e9e, au pire, de narcissisme, mais refuge, au mieux, d&#8217;une authentique cr\u00e9ativit\u00e9 refusant le formatage et le conformisme : et loin d&#8217;ignorer le r\u00e9el quotidien, ils en donnent des t\u00e9moignages qui constituent &#8220;autant d&#8217;\u00e9tats des lieux de notre soci\u00e9t\u00e9&#8221;, comme le soulignait ici m\u00eame Luce Vigo. Loin de l&#8217;optimisme infantile du cin\u00e9ma am\u00e9ricain, de ses certitudes identitaires et de sa dramaturgie anesth\u00e9siante, ces films peuvent captiver un public curieux et ouvert qui, comme Bruno Ganz, saisi au hasard d&#8217;une interview, &#8220;d\u00e9teste se sentir \u00e9cras\u00e9 par la surcharge des sentiments et de l&#8217;action&#8221;.<\/p>\n<p>Dans sa biographie de Ren\u00e9 Clair, Pierre Billard pr\u00e9sente l&#8217;auteur du Million comme l&#8217;incarnation d&#8217;une tradition de la francit\u00e9. On en trouvera la confirmation, au prix d&#8217;un jeu de mots tout \u00e0 fait en situation, dans une formule de Rivarol \u00e0 propos de cette tradition : &#8220;Tout ce qui n&#8217;est pas clair n&#8217;est pas fran\u00e7ais.&#8221; Alors, au diable la Palme d&#8217;or ! Notre cin\u00e9ma a bien d&#8217;autres m\u00e9rites \u00e0 faire valoir que de trompeuses et fragiles victoires remport\u00e9es dans le grand cirque commercial et m\u00e9diatique de la Croisette.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une fois de plus, Cannes va affirmer sa spectaculaire pr\u00e9s\u00e9ance dans la ronde annuelle des festivals. Sa position dominante continue \u00e0 susciter des jalousies, comme en t\u00e9moignait encore r\u00e9cemment la pouss\u00e9e de fi\u00e8vre obsidionale du directeur de la Berlinale, le m\u00eame qui, voil\u00e0 quinze ans, a avanc\u00e9 son festival de juin \u00e0 f\u00e9vrier dans le [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[299],"class_list":["post-1462","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1462","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1462"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1462\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1462"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1462"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1462"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}