{"id":1438,"date":"1999-05-01T00:00:00","date_gmt":"1999-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/arnaud-spire-y-a-t-il-une-pensee1438\/"},"modified":"1999-05-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-04-30T22:00:00","slug":"arnaud-spire-y-a-t-il-une-pensee1438","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1438","title":{"rendered":"Arnaud Spire, y a-t-il une &#8216;pens\u00e9e Prigogine&#8217; ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le 25 mars 1999 le philosophe Arnaud Spire pr\u00e9sentait son dernier livre, la Pens\u00e9e Prigogine (Ed. Descl\u00e9e de Brouwer), dont nous avons d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 dans regards , et d&#8217;en d\u00e9battre avec le public. L&#8217;invit\u00e9 avait saisi l&#8217;occasion de cette soir\u00e9e pour r\u00e9diger un expos\u00e9 original, sur au moins deux points qui compl\u00e9taient la lecture de l&#8217;ouvrage lui-m\u00eame : le pourquoi de son int\u00e9r\u00eat pour les travaux de Prigogine, et les premiers prolongements de ces travaux. <\/p>\n<p>Arnaud Spire commence par raconter les raisons pour lesquelles il a crois\u00e9 le chemin th\u00e9orique des travaux de Prigogine. A la fin des ann\u00e9es soixante-dix, il recherchait un &#8220;garde-fou&#8221; contre les interpr\u00e9tations dogmatiques du marxisme qui avaient pu le s\u00e9duire. Relisant le Capital de Marx, il r\u00e9alisa que les lois de l&#8217;\u00e9conomie politique qu&#8217;on y trouvait &#8220;\u00e9taient impensables dans le cadre \u00e9troit de la causalit\u00e9 m\u00e9canique&#8221; et ne permettaient pas de pr\u00e9voir d&#8217;effets \u00e0 partir de la connaissance des causes. Arnaud Spire prend l&#8217;exemple de la loi de la valeur, celle de l&#8217;accumulation capitaliste et de la baisse tendancielle du taux de profit, pour montrer que &#8220;le marxisme ne doit pas \u00eatre con\u00e7u comme un d\u00e9terminisme&#8221;.<\/p>\n<p>C&#8217;est dans ce contexte qu&#8217;en 1979 il lit la Nouvelle Alliance d&#8217;Ilya Prigogine et Isabelle Stengers (1). Il y d\u00e9couvre un d\u00e9passement de l&#8217;opposition lois de la nature\/lois de l&#8217;histoire, les premi\u00e8res n&#8217;\u00e9tant plus n\u00e9cessairement pens\u00e9es comme r\u00e9versibles. &#8220;La nature est d\u00e9sormais int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 l&#8217;histoire. La d\u00e9couverte de \u00ab structures dissipatives \u00bb accr\u00e9dite l&#8217;id\u00e9e que \u00ab loin de l&#8217;\u00e9quilibre \u00bb les crises sont d&#8217;avantage porteuses d&#8217;innovation que de d\u00e9clin.&#8221; Arnaud Spire y voit aussi une voie de d\u00e9passement des interpr\u00e9tations dogmatiques de Marx. Il pr\u00e9cise aussit\u00f4t que sa pr\u00e9occupation personnelle d&#8217;alors n&#8217;avait rien \u00e0 voir avec celle des auteurs de la Nouvelle Alliance. Prigogine et Stengers ne d\u00e9fendent ni illustrent la pens\u00e9e de Marx, et se m\u00e9fient plut\u00f4t de l&#8217;id\u00e9e m\u00eame d&#8217;une dialectique qui constituerait une vision g\u00e9n\u00e9rale du devenir. Il s&#8217;agit pour eux d&#8217;ouvrir les sciences au probl\u00e8me du devenir et d&#8217;\u00e9tablir que l&#8217;ordre, \u00e9tat d&#8217;\u00e9quilibre, ne peut \u00eatre que le produit d&#8217;un d\u00e9sordre pr\u00e9alable (2).<\/p>\n<p>Ainsi, pour Arnaud Spire, &#8220;certains concepts prigoginiens invitent \u00e0 modifier notre mode d&#8217;appr\u00e9hension mentale de la r\u00e9alit\u00e9&#8221;, en harmonie avec les efforts : partiellement r\u00e9compens\u00e9s : de Marx pour d\u00e9construire la notion classique de &#8220;loi&#8221;. Du m\u00eame coup, poursuit le conf\u00e9rencier, l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une libert\u00e9 humaine n&#8217;a plus \u00e0 \u00eatre pens\u00e9e en contradiction avec la nature, ni comme une pure &#8220;intellection de la n\u00e9cessit\u00e9&#8221; selon les mots d&#8217;Engels. Arnaud Spire d\u00e9c\u00e8le ainsi, dans la pens\u00e9e de Prigogine, les \u00e9l\u00e9ments d&#8217;un v\u00e9ritable bouleversement philosophique. C&#8217;est le sens du titre de l&#8217;ouvrage, la Pens\u00e9e Prigogine : comme on peut parler d&#8217;une &#8220;pens\u00e9e Mandela&#8221;, ou d&#8217;une &#8220;pens\u00e9e Arafat&#8221; : pour d\u00e9signer quelque chose au-del\u00e0 de sa pens\u00e9e, une pens\u00e9e plus g\u00e9n\u00e9rale qui monte, celle d&#8217;une coexistence des contraires qui ne signifie pas pour autant un statu quo.<\/p>\n<p>C&#8217;est \u00e0 ce niveau qu&#8217;Arnaud Spire situe l&#8217;int\u00e9r\u00eat de cette &#8220;pens\u00e9e Prigogine&#8221; : au niveau des Ptol\u00e9m\u00e9e, Copernic, Galil\u00e9e, Newton ou Einstein, c&#8217;est-\u00e0-dire \u00e0 un tournant de la science, en ce qu&#8217;il met en \u00e9vidence &#8220;le r\u00f4le constructif des processus irr\u00e9versibles&#8221;, et \u00e0 fonder une &#8220;physique des processus de non-\u00e9quilibre&#8221;. On reconna\u00eet ce genre de bouleversement \u00e0 sa f\u00e9condit\u00e9 : ainsi les concepts prigoginiens d&#8217;auto-organisation et de structures dissipatives sont-ils d&#8217;ores et d\u00e9j\u00e0 largement utilis\u00e9s dans des domaines aussi vari\u00e9s que la cosmologie, l&#8217;\u00e9cologie, les sciences sociales, la chimie et la biologie.<\/p>\n<p><strong> Des concepts prigoginiens qui invitent \u00e0 modifier notre mode d&#8217;appr\u00e9hension mentale de la r\u00e9alit\u00e9 <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est \u00e0 la lumi\u00e8re de ces enjeux que l&#8217;on comprend les r\u00e9sistances que ces innovations suscitent (3) : toute conception dialectique du d\u00e9terminisme passe ais\u00e9ment pour dangereuse divagation, pour qui perp\u00e9tue une culture d\u00e9terministe que l&#8217;histoire des sciences : et de la physique tout particuli\u00e8rement : a pu conserver au travers des bouleversements des savoirs.<\/p>\n<p>Arnaud Spire, au cours de son exploration des premiers effets de cette nouvelle pens\u00e9e, oppose aux th\u00e8ses de Sokal et Bricmont, un &#8220;droit \u00e0 la m\u00e9taphore&#8221;, y compris scientifique, pour peu que les modes de contr\u00f4le exp\u00e9rimentaux pr\u00e9viennent les d\u00e9rives sp\u00e9culatives. Et de revenir sur les travaux d&#8217;autres scientifiques aussi cr\u00e9atifs que Stephen Jay Gould et Henri Atlan, avant de conclure sur des r\u00e9flexions originales de Prigogine sur les questions familiales ou sur Dieu (d\u00e9passement de l&#8217;homme par lui-m\u00eame) et de r\u00e9sumer enfin : &#8220;Coexistence, r\u00e9conciliation. Tels sont les ma\u00eetres mots de la pens\u00e9e prigoginienne. R\u00e9conciliation de l&#8217;homme avec la nature, r\u00e9conciliation de la science avec la philosophie. Deux activit\u00e9s qui vont de pair, puisque la science est un dialogue avec la nature qui, en m\u00eame temps, nous renseigne sur la position de l&#8217;homme dans la nature. Ce qui est un probl\u00e8me philosophique.&#8221;<\/p>\n<p>La discussion qui suivait \u00e9tait naturellement aussi diverse que les pistes qu&#8217;ouvre la &#8220;pens\u00e9e-Prigogine&#8221; : questions sur le chaos, l&#8217;id\u00e9e de progr\u00e8s. Interrogation sur la possibilit\u00e9 de sortir du fatalisme sans admettre en m\u00eame temps la possibilit\u00e9 de savoir avec certitude o\u00f9 l&#8217;on va. Relation de cette pens\u00e9e avec les dominations existantes (hommes\/femmes par exemple). Questions plus &#8220;pointues&#8221; sur la conservation de l&#8217;\u00e9nergie, la th\u00e9orie des quanta, la thermodynamique. Relance sur la notion de &#8220;contradiction antagonique&#8221;. Liens entre &#8220;coh\u00e9rence&#8221;, &#8220;chaos-errance&#8221; et &#8220;coexistence&#8221;. Avec, pour finir, une r\u00e9flexion sur ce qui, dans la fa\u00e7on classique de penser la causalit\u00e9, se trouve tendanciellement en voie de d\u00e9passement, et ce qui en elle est conserv\u00e9 dans un ensemble th\u00e9orique plus vaste, en construction.<\/p>\n<p>Ce livre et les questions dont il traite sont d&#8217;assez vaste port\u00e9e pour qu&#8217;on y revienne encore et que le d\u00e9bat se poursuive. Prochaine \u00e9tape : le 3 juin prochain, avec notre invit\u00e9e Isabelle Stengers.<\/p>\n<p>1. Invit\u00e9e de nos &#8220;Rencontres&#8221; , le jeudi 3 juin \u00e0 20 h 30.<\/p>\n<p>2. Il est remarquable que cette id\u00e9e, indissociablement scientifique et philosophique, ait pu \u00eatre explicit\u00e9e il y a exactement deux si\u00e8cles et demi, en 1749, dans la Lettre sur les aveugles de Diderot, lequel inaugurait ainsi, justement, sa critique de la causalit\u00e9 m\u00e9canique, en concevant l&#8217;ordre actuel comme le produit d&#8217;un chaos o\u00f9 r\u00e9gnaient conjointement hasard et n\u00e9cessit\u00e9, et en posant la cr\u00e9ativit\u00e9 de la mati\u00e8re&#8230;<\/p>\n<p>3. Cf. notre article sur la &#8220;Pens\u00e9e Prigogine&#8221; dans le num\u00e9ro de f\u00e9vrier de Regards.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le 25 mars 1999 le philosophe Arnaud Spire pr\u00e9sentait son dernier livre, la Pens\u00e9e Prigogine (Ed. 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