{"id":1436,"date":"1999-05-01T00:00:00","date_gmt":"1999-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/une-phase-tiede-du-developpement1436\/"},"modified":"1999-05-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-04-30T22:00:00","slug":"une-phase-tiede-du-developpement1436","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1436","title":{"rendered":"Une phase ti\u00e8de du d\u00e9veloppement durable"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Riccardo Petrella <\/p>\n<p><strong> Malgr\u00e9 leurs positions favorables aux mesures de protection de l&#8217;environnement, les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes ne font rien pour \u00e9liminer les logiques qui font vraiment obstacle au d\u00e9veloppement durable. Zoom sur la situation. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Qu&#8217;en est-il du d\u00e9veloppement durable en Europe ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Riccardo Petrella : <\/strong> Les Europ\u00e9ens essaient d&#8217;appliquer concr\u00e8tement, dans diff\u00e9rents domaines, le concept de d\u00e9veloppement durable. Ils tentent d&#8217;adapter les l\u00e9gislations actuelles pour l\u00e9guer un monde vivable aux g\u00e9n\u00e9rations suivantes. Cette pr\u00e9occupation a un peu modifi\u00e9 les mentalit\u00e9s europ\u00e9ennes. L&#8217;opinion publique est favorable aux mesures qui, par exemple, am\u00e9liorent l&#8217;organisation des transports urbains, la gestion de l&#8217;eau et des rivi\u00e8res, r\u00e9duisent les \u00e9missions de CO2 et les infiltrations de nitrate et d&#8217;azote dans les sols et les nappes phr\u00e9atiques&#8230; L&#8217;Europe est disponible pour minimiser les impacts n\u00e9gatifs sur l&#8217;environnement des activit\u00e9s humaines. Des actions ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es et des progr\u00e8s accomplis. On constate que le d\u00e9veloppement durable fait partie int\u00e9grante des discours ; et un peu des pratiques politiques.<\/p>\n<p>Mais cette \u00e9volution positive n&#8217;a pas la force n\u00e9cessaire pour modifier r\u00e9ellement la situation. La d\u00e9gradation des sols, par exemple, se poursuit dans certains pays d&#8217;agriculture intensive, les Pays-Bas ou la France. On n&#8217;a pas su, on n&#8217;a pas pu ou on n&#8217;a pas voulu modifier le mode d&#8217;exploitation agricole qui utilise massivement les produits chimiques. Des \u00e9tudes montrent que vers 2030, l&#8217;\u00e9tat des sols de r\u00e9gions enti\u00e8res d&#8217;Allemagne, de France, des Pays-Bas sera catastrophique.<\/p>\n<p>Les r\u00e8gles du jeu industriel n&#8217;ont pas davantage \u00e9t\u00e9 chang\u00e9es. L&#8217;application du principe pollueur-payeur est tr\u00e8s limit\u00e9e, et ce n&#8217;est d&#8217;ailleurs pas, \u00e0 mon avis, un bon outil de d\u00e9veloppement durable. Une entreprise qui en a les moyens est dispos\u00e9e \u00e0 payer cher le droit de polluer si l&#8217;enjeu est de gagner des march\u00e9s. Elle continuera \u00e0 le faire. Ensuite, pourquoi aurait-on, en payant, le droit de polluer ou d&#8217;abuser des ressources naturelles ? L&#8217;esprit du d\u00e9veloppement durable n&#8217;a pas r\u00e9ussi \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer les entreprises. L&#8217;internalisation des co\u00fbts environnementaux n&#8217;a pratiquement pas \u00e9t\u00e9 obtenue, les \u00e9cotaxes ne sont pas vraiment op\u00e9rantes.<\/p>\n<p>Les transports urbains et l&#8217;organisation de la ville ne connaissent pas non plus de grands progr\u00e8s. Le choix de la mobilit\u00e9 permanente comme mode urbain g\u00e9n\u00e8re l&#8217;\u00e9talement g\u00e9ographique de la ville et l&#8217;\u00e9clatement de ses fonctions, donc la multiplication des transports. Dans ces conditions, dire que la ville est le &#8220;lieu central du d\u00e9veloppement durable&#8221; reste un discours creux. Nos soci\u00e9t\u00e9s se situent donc dans une phase &#8220;ti\u00e8de&#8221; du d\u00e9veloppement durable. Rien n&#8217;est fait pour \u00e9liminer les logiques qui lui font vraiment obstacle.<\/p>\n<p><strong> De quelles logiques s&#8217;agit-il ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Riccardo Petrella : <\/strong> La primaut\u00e9 du march\u00e9, l&#8217;id\u00e9ologie de la comp\u00e9titivit\u00e9, la limitation du d\u00e9veloppement durable \u00e0 la gestion des ressources naturelles sont les trois obstacles majeurs au d\u00e9veloppement durable en Europe.<\/p>\n<p>Toutes les politiques de d\u00e9veloppement durable, nationales et europ\u00e9ennes, se sont ralli\u00e9es aux m\u00e9canismes du march\u00e9. L&#8217;adh\u00e9sion grandissante au march\u00e9 comme instrument de r\u00e9alisation du d\u00e9veloppement durable est \u00e0 mes yeux un contresens qui limite toute progression de ce d\u00e9veloppement durable : chaque mesure concernant l&#8217;industrie ou les transports passera par le filtre de la pertinence financi\u00e8re !<\/p>\n<p>La logique de la comp\u00e9titivit\u00e9 de l&#8217;industrie et de l&#8217;agriculture est le deuxi\u00e8me obstacle. L&#8217;une et l&#8217;autre sont dispos\u00e9es \u00e0 faire quelque chose pour le d\u00e9veloppement durable \u00e0 condition que leur comp\u00e9titivit\u00e9 sur les march\u00e9s mondiaux ne soit pas diminu\u00e9e. Selon leur raisonnement, une bonne politique environnementale est favorable \u00e0 la comp\u00e9titivit\u00e9 des entreprises, que le d\u00e9veloppement durable doit favoriser. Or, au moindre risque, elles abandonneront toute vell\u00e9it\u00e9 de d\u00e9veloppement durable.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8me difficult\u00e9 : faire accepter le d\u00e9veloppement durable comme un enjeu qui d\u00e9passe la gestion des ressources naturelles. Pour le grand public, il se r\u00e9sume souvent \u00e0 pr\u00e9server les plantes et les animaux. Il va bien au-del\u00e0 : c&#8217;est une autre mani\u00e8re de produire, une autre organisation de la soci\u00e9t\u00e9, la d\u00e9finition d&#8217;autres priorit\u00e9s. Il s&#8217;agit de &#8220;vivre ensemble&#8221;, de cr\u00e9er des structures de participation d\u00e9mocratique. Mais cet aspect primordial n&#8217;est pas mis en oeuvre.<\/p>\n<p><strong> Les indicateurs de d\u00e9veloppement durable et les indicateurs de pauvret\u00e9 cr\u00e9\u00e9s par les Nations unies existent-ils en Europe? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Riccardo Petrella : <\/strong> Des d\u00e9bats ont lieu au sein des instances europ\u00e9ennes. Des experts : souvent les experts : soul\u00e8vent de temps en temps la question de l&#8217;application des indicateurs mis au point par le PNUD. Mais il n&#8217;existe pas d&#8217;application r\u00e9elle en Europe.<\/p>\n<p><strong> Ne manque-t-on pas de v\u00e9ritables d\u00e9bats, d&#8217;informations? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Riccardo Petrella : <\/strong> L&#8217;information existe. On manque surtout de luttes, de stimulant pour un d\u00e9bat politique et un engagement. Je le r\u00e9p\u00e8te, on est dans une phase &#8220;ti\u00e8de&#8221;. L&#8217;id\u00e9e est accept\u00e9e que le d\u00e9veloppement durable consiste \u00e0 s&#8217;occuper des arbres, des lacs&#8230; La vraie mesure pour que le d\u00e9veloppement durable soit compris comme un autre mod\u00e8le de d\u00e9veloppement \u00e9conomique et social serait la lutte, pr\u00e9cis\u00e9ment politique et sociale, qui utilise les instruments de la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative.<\/p>\n<p><strong> Existe-t-il un apport de l&#8217;Europe aux autres continents dans le domaine du d\u00e9veloppement durable ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Riccardo Petrella : <\/strong> Le d\u00e9veloppement durable sera limit\u00e9 tant que le monde entier ne pourra contrecarrer le pouvoir extr\u00eame des Etats-Unis de d\u00e9finir les probl\u00e8mes \u00e0 l&#8217;ordre du jour et d&#8217;imposer les d\u00e9cisions. Le pr\u00e9sident Bush ne voulait pas se rendre \u00e0 Rio en 1992, m\u00eame 48 heures avant la Conf\u00e9rence ! Il a accept\u00e9 seulement quand il a eu l&#8217;assurance qu&#8217;aucune r\u00e9solution ne remettrait en cause le niveau de vie des Etats-Unis, leur d\u00e9veloppement industriel et leurs grandes exploitations agricoles. A Kyoto, les Etats-Unis ont impos\u00e9 leur solution aux probl\u00e8mes climatologiques et des \u00e9missions de CO2 : elle passe par le march\u00e9 et par la vente du droit de polluer !<\/p>\n<p>Le d\u00e9veloppement durable est structurellement emp\u00each\u00e9 sous la pression des Etats-Unis. Par exemple, la g\u00e9n\u00e9ralisation du principe de droit de propri\u00e9t\u00e9 intellectuelle entra\u00eene la transformation de toute chose en marchandise. Cette g\u00e9n\u00e9ralisation a donn\u00e9 au capital priv\u00e9 la capacit\u00e9 de s&#8217;approprier toutes les ressources mat\u00e9rielles et immat\u00e9rielles : le sol, l&#8217;eau, les semences, le g\u00e9nome, le vivant, les esp\u00e8ces.<\/p>\n<p>Toutes les recherches sur le g\u00e9nome sont libres depuis 1996 aux Etats-Unis. L&#8217;Etat ne les finance plus, le priv\u00e9 se les approprie. Par un vote du Parlement europ\u00e9en du 18 mai 1998, l&#8217;Europe a laiss\u00e9 la porte ouverte \u00e0 la gestion priv\u00e9e du g\u00e9nome humain. Elle a introduit un certain nombre de contraintes et de restrictions mais en insistant sur la victoire probable des entreprises am\u00e9ricaines si les entreprises europ\u00e9ennes n&#8217;\u00e9taient pas aussi libres que leurs concurrentes. Dans ces conditions, si les int\u00e9r\u00eats priv\u00e9s s&#8217;approprient le capital biologique microbien, v\u00e9g\u00e9tal, animal, humain, le d\u00e9veloppement durable ne sera plus qu&#8217;une rh\u00e9torique. Il risque de n&#8217;\u00eatre appliqu\u00e9 nulle part ! Pour en limiter les effets, un code de conduite impos\u00e9 aux entreprises pharmaceutiques et chimiques dans le monde entier, susceptible d&#8217;\u00e9valuation publique, assorti d&#8217;un pouvoir d&#8217;interdiction en cas d&#8217;infraction, serait vraiment un minimum. La lutte contre la privatisation des ressources de la plan\u00e8te me semble la condition du d\u00e9veloppement durable.<\/p>\n<p>* Professeur \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 catholique de Louvain, conseiller \u00e0 la Commission de l&#8217;Union europ\u00e9enne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Riccardo Petrella <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1436","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1436","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1436"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1436\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1436"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1436"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1436"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}