{"id":14250,"date":"1995-06-01T00:00:00","date_gmt":"1995-05-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/de-gaulle-le-grandhomme-et-le003\/"},"modified":"1995-06-01T00:00:00","modified_gmt":"1995-05-31T22:00:00","slug":"de-gaulle-le-grandhomme-et-le003","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=14250","title":{"rendered":"De Gaulle, le grandhomme et le peuple"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Charles de Gaulle, ses id\u00e9es, ses actes n&#8217;ont pas fini de susciter les commentaires. Deux ouvrages r\u00e9cents approfondissent la r\u00e9flexion sur &#8221; une certaine id\u00e9e de la France &#8220;. <\/p>\n<p>Qu&#8217;est-ce qu&#8217;un grand homme ? Maurice Barr\u00e8s, cit\u00e9 par Alain Peyrefitte (1) indiquant que de Gaulle n&#8217;a pas manqu\u00e9 de le lire, nous en donne une d\u00e9finition dans ses Cahiers de 1920: &#8221; Certains hommes sont un accident heureux pour leur pays. Ils sont l&#8217;inattendu intervenant au milieu de toutes les n\u00e9cessit\u00e9s sociologiques; ils agissent; leur \u00e9tat de conscience individuel balance, retarde, pr\u00e9cipite, modifie un ensemble de faits sociaux.&#8221; Citation \u00e0 laquelle Alain Peyrefitte fait \u00e9cho quand il \u00e9crit, le 4 septembre 1958: &#8221; Pourtant, l&#8217;homme qui nous parle n&#8217;est-il pas en train de faire basculer l&#8217;Histoire dans un sens diff\u00e9rent de celui vers lequel elle allait sans lui ? Une premi\u00e8re fois, dix-huit ans plus t\u00f4t, il a pris la France en charge alors qu&#8217;elle gisait \u00e0 terre, humili\u00e9e, et l&#8217;a hiss\u00e9e au nombre des vainqueurs.&#8221;<\/p>\n<p> <strong> Une vision de l&#8217;\u00e9volution politique globale et prospective  <\/strong><\/p>\n<p>Et de Gaulle de conclure sur lui-m\u00eame et sur son influence: &#8221; J&#8217;ai toujours fait comme si.\u00e7a finit souvent par arriver.&#8221; (note du 6 juillet 1962, lors de la r\u00e9ception d&#8217;Adenauer en la cath\u00e9drale de Reims) (p.156 AP). Certes, dans la sph\u00e8re relativement autonome du politique, de Gaulle a eu une influence incontestable sur les \u00e9v\u00e9nements et les structures. Qui peut douter, en effet, que la position politique au sommet de l&#8217;Etat, l&#8217;acc\u00e8s imm\u00e9diat aux dossiers br\u00fblants et aux documents secrets assurent immanquablement au chef de l&#8217;Etat une vision globale de l&#8217;\u00e9volution politique ? N&#8217;oublions pas, par exemple, que de Gaulle annonce d\u00e8s le 18 juin 1940 le caract\u00e8re mondial d&#8217;une guerre dans laquelle ni les Etats-Unis, ni l&#8217;Urss, ni le Japon ne sont encore entr\u00e9s. Et quand cet homme d&#8217;Etat a des id\u00e9es, une personnalit\u00e9 telle qu&#8217;il est en mesure de les imposer, quand son action politique s&#8217;appuie sur un projet construit au fil de ses exp\u00e9riences historiques, cette vision globale est aussi prospective. Comment alors le simple citoyen, le salari\u00e9 dont la vie quotidienne occupe le plus clair du temps, peuvent-ils acc\u00e9der \u00e0 cette clairvoyance politique ? Sans doute collectivement et \u00e0 partir pr\u00e9cis\u00e9ment des conditions de vie de tous les jours. Mais ce lien du social au politique est le plus difficile \u00e0 construire. Or, curieusement, dans la sph\u00e8re du social, de Gaulle n&#8217;est pas toujours en mesure de ma\u00eetriser le mouvement ni les \u00e9volutions. Ainsi en est-il d&#8217;un projet qui lui tenait particuli\u00e8rement \u00e0 coeur: l&#8217;int\u00e9gration ouvri\u00e8re, autrement dit la participation des ouvriers \u00e0 la prise de d\u00e9cision au sein de l&#8217;entreprise. Quand il fait ses recommandations au gouvernement \u00e0 ce propos, le 12 d\u00e9cembre 1962, voil\u00e0 comment il justifie un tel projet: &#8221; Il ne doit plus y avoir de question sociale en France. Je ne dis pas qu&#8217;il ne doit plus y avoir des questions d&#8217;int\u00e9r\u00eat. Il y en aura toujours. Mais il ne faut plus qu&#8217;il y ait des questions de classes sociales &#8221; (p.440, AP). La logique capitaliste de l&#8217;\u00e9conomie de march\u00e9 et du fonctionnement de l&#8217;entreprise a eu raison d&#8217;une int\u00e9gration qui reste encore du domaine de l&#8217;id\u00e9al gaulliste. Les luttes sociales, que ce soit la gr\u00e8ve des mineurs de 1963 ou mai-juin 1968, ont le plus souvent d\u00e9sorient\u00e9 le &#8221; grand homme &#8220;. Bernard Tricot (2) a recueilli cette &#8221; petite phrase &#8221; significative, apr\u00e8s le discours du 24 mai 1968: &#8221; Mais c&#8217;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la situation est d\u00e8s maintenant insaisissable que je ne frappe pas un grand coup. Quand je serai au clair sur ce que je peux faire, je le ferai.&#8221; Et Bernard Tricot d&#8217;ajouter: &#8221; Ce n&#8217;\u00e9tait pas un face \u00e0 face entre la situation et de Gaulle, il faisait lui-m\u00eame partie de cette situation. Elle agissait en lui, elle \u00e9tait en lui &#8221; (p.293 BT). Le grand homme n&#8217;est pas seul \u00e0 ma\u00eetriser le mouvement historique, les peuples ont aussi, et heureusement, leur mot \u00e0 dire. De Gaulle avait une certaine id\u00e9e de la France, mais aussi et surtout une certaine id\u00e9e du peuple. Tous les militants de l&#8217;\u00e9poque ont en t\u00eate des jugements \u00e0 la limite du m\u00e9pris. On en retrouve du m\u00eame acabit dans le livre d&#8217;Alain Peyrefitte, par exemple celui-ci: &#8221; (&#8230;) Les Fran\u00e7ais ont besoin d&#8217;avoir l&#8217;orgueil de la France. Sinon ils se tra\u00eenent dans la m\u00e9diocrit\u00e9, ils se disputent, ils prennent un raccourci vers le bistrot ! &#8221; (p.279, AP). On commence \u00e0 sortir quelque peu de l&#8217;image d&#8217;Epinal, quand de Gaulle \u00e9voque les Fran\u00e7ais qui l&#8217;ont rejoint \u00e0 Londres: &#8221; Ce qui a rendu si rares les Fran\u00e7ais libres, c&#8217;est le fait que tant de Fran\u00e7ais soient propri\u00e9taires. Ils avaient \u00e0 choisir entre leur propri\u00e9t\u00e9 &#8211; leur petite maison, leur petit jardin, leur petite boutique, leur petit atelier, leur petite ferme, leur petit tas de bouquins ou de bons du Tr\u00e9sor &#8211; et la France. Ils ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 leur propri\u00e9t\u00e9. Quels ont \u00e9t\u00e9 les premiers Fran\u00e7ais libres ? Des braves types comme les p\u00eacheurs de l&#8217;\u00eele de Sein, qui ne poss\u00e9daient que leur barque et l&#8217;emmenaient avec eux; des gar\u00e7ons sans attaches, qui n&#8217;avaient rien \u00e0 perdre; des juifs qui se sauvaient parce qu&#8217;ils devinaient qu&#8217;ils allaient tout perdre. Ceux qui avaient \u00e0 choisir entre les biens mat\u00e9riels et l&#8217;\u00e2me de la France, les biens mat\u00e9riels ont choisi \u00e0 leur place. Les poss\u00e9dants sont poss\u00e9d\u00e9s par ce qu&#8217;ils poss\u00e8dent.&#8221; (p.148, AP). Il y a dans ces phrases une \u00e9bauche d&#8217;analyse sociologique qui n&#8217;est plus de l&#8217;ordre du m\u00e9pris mais de la clairvoyance. C&#8217;est dans une note du 19 mai 1962 qu&#8217;Alain Peyrefitte nous livre la cl\u00e9 de la conception gaulliste du peuple: &#8221; De Gaulle, qui affirme n&#8217;avoir que &#8221; la solitude pour amie &#8221; devrait ajouter: &#8221; et la foule &#8220;. Il n&#8217;appr\u00e9cie gu\u00e8re la soci\u00e9t\u00e9 de &#8221; quelques-uns &#8220;. Ne lui donnent une vraie all\u00e9gresse que le t\u00eate \u00e0 t\u00eate silencieux avec lui-m\u00eame, et les masses lui clamant leur amour &#8221; (p.140, AP).<\/p>\n<p> <strong> Le chef de l&#8217;Etat face \u00e0 la d\u00e9l\u00e9gation du pouvoir  <\/strong><\/p>\n<p>Ainsi donc, de Gaulle parle du peuple dans les m\u00eames termes ou presque que les communistes, quand, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, ces derniers en appelaient aux masses populaires. Le contenu de la politique, de m\u00eame que la d\u00e9finition de la d\u00e9mocratie \u00e9taient diff\u00e9rents, certes, mais le peuple gaulliste comme les masses communistes dirig\u00e9es par un parti d&#8217;avant-garde laissaient peu de place \u00e0 l&#8217;individualit\u00e9. C&#8217;est peut-\u00eatre pourquoi les communistes ont tant d&#8217;int\u00e9r\u00eat \u00e0 poursuivre le plus loin possible leur analyse d&#8217;une nouvelle citoyennet\u00e9. C&#8217;est d&#8217;ailleurs dans la conception m\u00eame de la d\u00e9mocratie que les communistes s&#8217;opposent le plus \u00e0 de Gaulle. Ecoutons ce dernier en parler, en des termes particuli\u00e8rement significatifs: &#8221; La d\u00e9mocratie exige que l&#8217;on convainque les gens. Quand on peut le faire, c&#8217;est pr\u00e9f\u00e9rable. Il faut prendre le soin de faire \u00e9voluer les esprits. Cela demande du temps. Mais il y a des circonstances o\u00f9 on n&#8217;a pas le loisir de convaincre; alors, il faut commander. C&#8217;est comme avec les enfants. Si on a le temps, on les raisonne, \u00e7a vaut mieux. Si on n&#8217;a pas le temps, on les secoue &#8221; (p.436, AP). Jamais de Gaulle n&#8217;imagine la possibilit\u00e9 d&#8217;une d\u00e9mocratie directe, o\u00f9 le pouvoir serait fr\u00e9quemment exerc\u00e9 par le peuple. Jamais le mot &#8221; citoyen &#8221; n&#8217;appara\u00eet dans aucun des deux ouvrages. Et quand de Gaulle refuse la d\u00e9l\u00e9gation de pouvoir aux partis politiques et aux parlementaires, c&#8217;est pour la transmettre directement au chef de l&#8217;Etat.<\/p>\n<p> <strong> Synth\u00e8se d&#8217;un ex\u00e9cutif fort et de la conqu\u00eate des libert\u00e9s politiques  <\/strong><\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, si de Gaulle a une certaine id\u00e9e de la France, c&#8217;est surtout parce qu&#8217;il a une certaine conception de l&#8217;Etat. Dans ses grandes lignes, elle peut se r\u00e9sumer ainsi: primaut\u00e9 de l&#8217;ex\u00e9cutif avec \u00e0 sa t\u00eate un pr\u00e9sident de la R\u00e9publique &#8221; en charge de l&#8217;essentiel, d\u00e9terminant les grandes orientations, repr\u00e9sentant la France face au monde, chef des arm\u00e9es, disposant de pouvoirs exceptionnels en cas de danger pressant pour la nation, capable de faire appel au peuple par le r\u00e9f\u00e9rendum et la dissolution.&#8221; (p.33, AP). Or cette conception, contrairement \u00e0 ce que laisse entendre le G\u00e9n\u00e9ral lui-m\u00eame au travers des notes d&#8217;Alain Peyrefitte, n&#8217;est pas si nouvelle que cela. Elle a une histoire qui remonte \u00e0 la IIIe R\u00e9publique, puisque, loin d&#8217;\u00eatre des potiches comme on l&#8217;a cru trop souvent, les pr\u00e9sidents de l&#8217;\u00e9poque ont cherch\u00e9 continuellement \u00e0 renforcer les pouvoirs de l&#8217;ex\u00e9cutif. Avec le gouvernement de Vichy, dans un contexte certes bien diff\u00e9rent, elle subit une premi\u00e8re \u00e9preuve du feu. Puis elle continue \u00e0 cheminer dans les esprits sous la quatri\u00e8me R\u00e9publique. L&#8217;apport de De Gaulle a \u00e9t\u00e9, sans aucun doute, d&#8217;avoir r\u00e9ussi la deuxi\u00e8me mise \u00e0 feu. Son acuit\u00e9 intellectuelle, sa perspicacit\u00e9, l&#8217;efficacit\u00e9 des institutions qu&#8217;il a cr\u00e9\u00e9es, tout cela aurait-il \u00e9t\u00e9 possible sans cette \u00e9paisseur historique ?Les carnets d&#8217;Alain Peyrefitte sont pr\u00e9cieux, notamment quand ils r\u00e9v\u00e8lent que de Gaulle, d\u00e8s 1962, con\u00e7oit la Ve R\u00e9publique comme une monarchie r\u00e9publicaine. A nouveau, de Gaulle ne se contente pas d&#8217;innover, il r\u00e9alise la difficile synth\u00e8se, parce qu&#8217;oppos\u00e9e dans les termes, d&#8217;une double tradition historique: la construction d&#8217;un pouvoir ex\u00e9cutif fort et la conqu\u00eate de libert\u00e9s politiques. Ce que note Alain Peyrefitte en 1963, lors d&#8217;un voyage en province du G\u00e9n\u00e9ral, m\u00e9rite r\u00e9flexion: &#8221; De Gaulle aime r\u00e9p\u00e9ter qu&#8217;il incarne la l\u00e9gitimit\u00e9 depuis 1940. Mais ne ressuscite-t-il pas une l\u00e9gitimit\u00e9 mise \u00e0 mal en 1792 ? Depuis que les Fran\u00e7ais ont renvers\u00e9 puis d\u00e9capit\u00e9 leur roi, ils sont \u00e0 la recherche d&#8217;une l\u00e9gitimit\u00e9 perdue. Ils se sentent devenus le souverain, mais veulent aussi d\u00e9l\u00e9guer eux-m\u00eames leur souverainet\u00e9 \u00e0 un pouvoir qui ait visage humain, dans lequel ils puissent se reconna\u00eetre, et auquel ils aient envie d&#8217;ob\u00e9ir. La l\u00e9gitimit\u00e9 parcellaire et fractionn\u00e9e de la R\u00e9publique parlementaire ne pouvait les satisfaire. De Gaulle a fond\u00e9 une monarchie r\u00e9publicaine o\u00f9 la continuit\u00e9 doit \u00eatre assur\u00e9e par le mode d&#8217;\u00e9lection lui-m\u00eame, qui, chaque fois, restitue au peuple la totalit\u00e9 de son pouvoir souverain.&#8221; (p.509). L&#8217;analyse strictement politique du renversement de la monarchie laisse r\u00eaveur et fait fi un peu trop rapidement des contradictions sociales dans lesquelles le roi lui-m\u00eame s&#8217;\u00e9tait emp\u00eatr\u00e9. Ainsi, la conception gaulliste de la France, du peuple et de l&#8217;Etat est la synth\u00e8se de trois id\u00e9es: la d\u00e9mocratie est toujours fragile quand il faut gouverner des &#8221; peuples-enfants &#8220;; la l\u00e9gitimit\u00e9 importe plus que la l\u00e9galit\u00e9, l&#8217;exemple supr\u00eame \u00e9tant le refus du G\u00e9n\u00e9ral d&#8217;ob\u00e9ir \u00e0 l&#8217;ordre de cesser le combat en 1940; un pouvoir ex\u00e9cutif fort est n\u00e9cessaire pour assurer la grandeur de la France. Si l&#8217;on interpr\u00e8te diff\u00e9remment les notions de peuple ou de d\u00e9mocratie, il y a sans aucun doute un au-del\u00e0 de la Ve R\u00e9publique, qui reste \u00e0 inventer, peut-\u00eatre parce qu&#8217;aujourd&#8217;hui ce syst\u00e8me montre ses limites. De Gaulle lui-m\u00eame ne le sentait-il pas quand il s&#8217;inqui\u00e9tait de savoir si, apr\u00e8s lui, point de salut ?<\/p>\n<p>1. Alain Peyrefitte, C&#8217;\u00e9tait de Gaulle, tome 1: &#8221; La France redevient la France &#8220;, \u00e9ditions Fayard, Paris 1994, 599 p., 150 F.A partir de 1962, Alain Peyrefitte a \u00e9t\u00e9 pendant quatre ans porte-parole du chef de l&#8217;Etat.<\/p>\n<p>2. Bernard Tricot, M\u00e9moires, \u00e9ditions Quai Voltaire, Paris 1994, 502 p., 148 F.Haut Fonctionnaire du Conseil d&#8217;Etat, Bernard Tricot a \u00e9t\u00e9 secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l&#8217;Elys\u00e9e de 1967 \u00e0 1969.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Charles de Gaulle, ses id\u00e9es, ses actes n&#8217;ont pas fini de susciter les commentaires. 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