{"id":1421,"date":"1999-05-01T00:00:00","date_gmt":"1999-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/quand-les-images-prennent-la1421\/"},"modified":"1999-05-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-04-30T22:00:00","slug":"quand-les-images-prennent-la1421","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1421","title":{"rendered":"Quand les images prennent la parole"},"content":{"rendered":"<p>Parlant de son roman Guelwaar, publi\u00e9 en 1994, \u00e0 partir du film du m\u00eame nom qu&#8217;il avait tourn\u00e9 deux ans auparavant, Semb\u00e8ne Ousmane \u00e9crit, dans une br\u00e8ve pr\u00e9face : &#8220;Le sc\u00e9nario m&#8217;a servi de mat\u00e9riau pour l&#8217;\u00e9criture du roman. J&#8217;ai respect\u00e9 le canevas du sc\u00e9nario. Cette bigamie f\u00e9condante est cr\u00e9atrice. Elle m&#8217;a enrichi&#8221; (\u00c9ditions Pr\u00e9sence africaine, 1996). On peut peut-\u00eatre aller plus loin, et dire que c&#8217;est de trigamie qu&#8217;il s&#8217;agit ici. Car l&#8217;un et l&#8217;autre, le film et le livre, rel\u00e8vent en fait d&#8217;un troisi\u00e8me mode d&#8217;expression : la litt\u00e9rature orale, le conte. Et cela, aussi bien dans la narration qui m\u00eale le quotidien de l&#8217;observation \u00e0 de brusques d\u00e9collages vers le fantastique macabre d&#8217;une dispute autour d&#8217;un mort disparu que dans la forme m\u00eame de &#8220;moralit\u00e9&#8221; d\u00e9passant largement le cadre d&#8217;une petite communaut\u00e9, donn\u00e9e \u00e0 cette histoire habit\u00e9e de personnages de chair et de sang.<\/p>\n<p>Ainsi, comme le conteur donne, d&#8217;entr\u00e9e, la coloration m\u00eame qu&#8217;aura son r\u00e9cit, un vol de vautours est plac\u00e9 \u00e0 l&#8217;ouverture du film et du livre. Et l&#8217;un des personnages, pr\u00e9cisant le sens qu&#8217;il faut donner \u00e0 cette image, rappelle ce que lui avait dit son p\u00e8re aujourd&#8217;hui mort, Pierre Henri Thioune plus connu sous le nom de Guelwaar : &#8220;Cette d\u00e9solation n&#8217;est rien \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce que nous portons chacun dans notre coeur.&#8221; Alors peut commencer l&#8217;histoire, entre comique et sordide, de la disparition \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital du corps de ce p\u00e8re, catholique qui voulait \u00eatre enseveli en terre chr\u00e9tienne, et dont ses enfants ne savent \u00e0 quel trafic a bien pu servir son cadavre. Et le fait divers familial peut aller, le conteur enflant insensiblement la voix jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;impr\u00e9cation, vers la d\u00e9nonciation de tares sociales. &#8220;Nous les anciens, dit l&#8217;un des participants \u00e0 ces \u00e9tranges fun\u00e9railles, nous ne sommes plus des mod\u00e8les ni des r\u00e9f\u00e9rences. \u00c9coute parler ceux qui nous g\u00e8rent \u00e0 la place des tubabs d&#8217;hier. Ils ne parlent plus nos langues. Des perroquets ! Le vol, le d\u00e9tournement des deniers publics sont devenus des valeurs h\u00e9ro\u00efques.&#8221; Ainsi est-on pass\u00e9, de ce cimeti\u00e8re de campagne \u00e0 la situation dans le pays, des vautours tournant au dessus des ruines de cases incendi\u00e9es \u00e0 ceux qui s&#8217;engraissent au gouvernement, sans que le conteur ait rel\u00e2ch\u00e9 son emprise sur un auditoire qu&#8217;il a su rendre attentif aux p\u00e9rip\u00e9ties de cette histoire partie d&#8217;un diff\u00e9rend villageois. On ne s&#8217;en \u00e9tonnera pas. A la question : &#8220;Pourquoi filmez-vous ?&#8221; que le journal Lib\u00e9ration posait en mai 1987 \u00e0 700 cin\u00e9astes, Semb\u00e8ne Ousmane avait r\u00e9pondu : &#8220;Je ne fais pas de cin\u00e9ma. Je filme pour raconter des histoires, pour mon peuple d&#8217;ombres de midi que des si\u00e8cles durant ont assis sur le cul attendant l&#8217;aurore.&#8221;<\/p>\n<p><strong> Des r\u00e9cits port\u00e9s par des conteurs de march\u00e9 en march\u00e9&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Cette volont\u00e9, comme cette construction et cette langue imag\u00e9e, on peut les retrouver (les entendre ?) dans la plupart des films de Semb\u00e8ne Ousmane, et bien d&#8217;autres cin\u00e9astes africains, du Malien Souleymane Ciss\u00e9, au S\u00e9n\u00e9galais Djibrill Diop Mambety. Touki Bouki, de ce dernier cin\u00e9aste, est en effet un conte moderne, entre &#8220;gal\u00e8res&#8221; au jour le jour et r\u00eaves d&#8217;\u00e9vasion, sur le mal \u00e0 vivre de jeunes Africains d&#8217;aujourd&#8217;hui, comme, dans un genre compl\u00e8tement diff\u00e9rent, mais avec le m\u00eame go\u00fbt pour une parole ample qui prend le temps de d\u00e9rouler ses m\u00e9andres, Yelen de Souleymane Ciss\u00e9 brasse les grands mythes d&#8217;une naissance au monde. Avec son dernier film, la Gen\u00e8se, qu&#8217;on verra cette ann\u00e9e \u00e0 Cannes, Cheick Oumar Sissoko a pouss\u00e9 cette logique jusqu&#8217;au bout, appuyant son r\u00e9cit sur quelques passages d&#8217;un mythe fondateur d&#8217;une autre r\u00e9gion du globe, la Bible. Et pas n&#8217;importe quel passage : les chap\u00eetres 27 \u00e0 37, de la Gen\u00e8se, tournant autour de l&#8217;histoire de Jacob et de son fr\u00e8re Esa\u00fc, de l&#8217;enl\u00e8vement de la fille de Jacob, Dina, par le fils d&#8217;un roi du pays de Canaan, Hamor, et des sanglantes guerres qui s&#8217;ensuivirent. Cette partie de la Gen\u00e8se est en effet parmi les plus anciennes de l&#8217;Ancien Testament, dont on sait qu&#8217;il fut &#8220;cousu&#8221; \u00e0 partir de divers r\u00e9cits transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, le document que les familiers de la Bible appellent &#8220;Yahviste&#8221;, pour le distinguer des trois autres qui ont fourni le mat\u00e9riau premier du Livre. &#8220;Ses narrations, dit le chanoine Osty dans la pr\u00e9face \u00e0 sa traduction de la Bible (\u00c9ditions du Seuil), se remarquent par la simplicit\u00e9, la vivacit\u00e9 et le coloris, la finesse psychologique, m\u00eame lorsqu&#8217;elles d\u00e9crivent l&#8217;action de Dieu de mani\u00e8re tr\u00e8s anthropomorphique&#8221;. Vivacit\u00e9, simplicit\u00e9, coloris, qualificatifs qui s&#8217;appliquent on ne peut mieux \u00e0 ces r\u00e9cits d&#8217;avant toute litt\u00e9rature qui, port\u00e9s par des conteurs, allaient de march\u00e9 en march\u00e9, de veill\u00e9e en veill\u00e9e.<\/p>\n<p>D&#8217;embl\u00e9e, Cheick Oumar Sissoko s&#8217;installe dans cet espace-l\u00e0, imm\u00e9morial, sur une terre aux duret\u00e9s min\u00e9rales, une terre d&#8217;avant l&#8217;histoire \u00e9crite qui est bien s\u00fbr, ici, d&#8217;Afrique mais qui pourrait \u00eatre aussi les abords du d\u00e9sert du Sina\u00ef, quand les fils d&#8217;Isaac, pasteurs d&#8217;herbes maigres r\u00eavaient des terres de Canaan &#8220;o\u00f9 coulaient le lait et le miel&#8221;. C&#8217;est \u00c9sa\u00fc, du haut d&#8217;une roche dure, qui commence, le verbe emphatique, \u00e0 conter cette histoire de meurtres encha\u00een\u00e9s l&#8217;un \u00e0 l&#8217;autre. Et ce n&#8217;est pas non plus un hasard si l&#8217;un des r\u00f4les principaux, celui de Jacob, est tenu par l&#8217;un des griots (ces conteurs d&#8217;aujourd&#8217;hui) d&#8217;Afrique, Sotiguy Kouyat\u00e9. Le cin\u00e9aste, d\u00e8s lors, a trouv\u00e9 le ton dont il ne se d\u00e9partira plus, tout au long du film : des images fortes sur des paysages rudes et une gestuelle des hommes comme hi\u00e9ratis\u00e9e par la repr\u00e9sentation qu&#8217;ils se donnent les uns aux autres, dans les &#8220;palabres&#8221; qui les r\u00e9unissent aussi bien que dans les combats o\u00f9 ils s&#8217;affrontent. Le ton m\u00eame, \u00e0 la fois tr\u00e8s simple et toujours un peu &#8220;surjou\u00e9&#8221;, qui est celui de ce passage de la Bible, aux racines m\u00eames de notre culture, mais aussi celui des contes d&#8217;Afrique, \u00e9galement fondateurs d&#8217;identit\u00e9. Et, mais par l\u00e0 il s&#8217;\u00e9loigne de l&#8217;Ancien Testament, plus tendu vers la vengeance que vers la justice, c&#8217;est \u00e0 une le\u00e7on de tol\u00e9rance que le film \u00e9largit l&#8217;horizon du conte, d\u00e9di\u00e9 &#8220;\u00e0 tous ceux qui, de par le monde, sont victimes de conflits fratricides. A tous ceux qui font la paix&#8221;. C&#8217;est le m\u00e9rite de ce sc\u00e9nario, auquel ont travaill\u00e9 le r\u00e9alisateur et Jean-Louis Sagot-Duvauroux, n&#8217;h\u00e9sitant \u00e0 r\u00e9organiser la mati\u00e8re du r\u00e9cit de la gen\u00e8se, mais c&#8217;est aussi bien s\u00fbr l&#8217;effet d&#8217;une mise en sc\u00e8ne qui garde la libert\u00e9 de ton de la fable. La r\u00e9ussite est que le cin\u00e9aste se garde bien de faire la le\u00e7on, mais que, comme Semb\u00e8ne Ousmane, il laisse parler l&#8217;histoire telle qu&#8217;auraient pu la vivre des hommes et des femmes de notre temps pour que le spectateur tire lui-m\u00eame sa morale.<\/p>\n<p>Belle le\u00e7on, et l&#8217;on se r\u00e9jouira, qu&#8217;en ces quelques jours o\u00f9, pendant le Festival de Cannes, cette manifestation &#8220;Monde noir&#8221; organis\u00e9e par la Caisse centrale des \u00e9lectriciens et gaziers, associe de fa\u00e7on \u00e9troite le cin\u00e9ma et le conte, les images et la parole.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parlant de son roman Guelwaar, publi\u00e9 en 1994, \u00e0 partir du film du m\u00eame nom qu&#8217;il avait tourn\u00e9 deux ans auparavant, Semb\u00e8ne Ousmane \u00e9crit, dans une br\u00e8ve pr\u00e9face : &#8220;Le sc\u00e9nario m&#8217;a servi de mat\u00e9riau pour l&#8217;\u00e9criture du roman. J&#8217;ai respect\u00e9 le canevas du sc\u00e9nario. Cette bigamie f\u00e9condante est cr\u00e9atrice. 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