{"id":1419,"date":"1999-05-01T00:00:00","date_gmt":"1999-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1419\/"},"modified":"1999-05-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-04-30T22:00:00","slug":"collage1419","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1419","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p>Le titre, d\u00e9j\u00e0, intrigue. Ce r\u00e9cit s&#8217;appelle Cher Monsieur Kawabata (\u00e9ditions Sindbad-Actes Sud). Il est traduit de l&#8217;arabe, et a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit par un Libanais, chr\u00e9tien maronite, Rachid El-Da\u00eff. Kawabata, on le sait, est un \u00e9crivain japonais qui obtint le prix Nobel en 1968 et se suicida en 1972. On ne saurait trouver, sans doute, personnes plus \u00e9loign\u00e9es l&#8217;une de l&#8217;autre, et pas seulement par la g\u00e9ographie, que ces deux hommes dont un, le Libanais, (ou plut\u00f4t le narrateur qu&#8217;il a cr\u00e9\u00e9 pour son r\u00e9cit) \u00e9crit \u00e0 son a\u00een\u00e9, mort depuis quelques ann\u00e9es. Pas seulement la g\u00e9ographie, en effet : l&#8217;\u00e9crivain japonais ne go\u00fbtait gu\u00e8re, on le sait, l&#8217;\u00e9volution du monde. On peut m\u00eame dire qu&#8217;il \u00e9tait assez r\u00e9actionnaire, et le narrateur, qui d\u00e9roule sa br\u00e8ve existence, de sa naissance et son jaillissement d&#8217;entre les cuisses de sa m\u00e8re vers la lumi\u00e8re \u00e0 sa mort dans l&#8217;absurde guerre pour Beyrouth, mort qu&#8217;il &#8220;vit&#8221; minute par minute, rappelle que, au d\u00e9sespoir de ses parents, paysans chr\u00e9tiens des montagnes du Liban, il devint communiste et milita aux c\u00f4t\u00e9s des Palestiniens.<\/p>\n<p>Car l\u00e0 est le noeud de l&#8217;affaire : &#8220;J&#8217;ai souhait\u00e9, dit le narrateur \u00e0 son mythique correspondant, \u00e9crire comme vous un roman o\u00f9 je parlerais, \u00e0 partir d&#8217;un \u00e9v\u00e9nement ordinaire, de la confrontation entre l&#8217;esprit du temps, je veux dire la modernit\u00e9 triomphante et mena\u00e7ante, et les indig\u00e8nes, en d&#8217;autres termes la tradition. Et cela malgr\u00e9 mes r\u00e9ticences vis \u00e0 vis de votre mani\u00e8re de construire un r\u00e9cit : ce qui n&#8217;\u00f4te rien \u00e0 toute mon admiration, bien entendu&#8221;. C&#8217;est, en effet, bien de cette confrontation qu&#8217;il est, tout au long, question dans ce livre, mais sans cette charge de nostalgie qu&#8217;on peut trouver dans les romans de Kawabata. D&#8217;abord, parce que le narrateur se met du c\u00f4t\u00e9 de la modernit\u00e9 (&#8220;mena\u00e7ante&#8221; certes, comme il le dit, et on s&#8217;en apercevra \u00e0 la nuance d&#8217;ironie qui teinte l&#8217;\u00e9vocation de ses jeunes enthousiasmes politiques) bien qu&#8217;il soit toute tendresse pour le monde de ses parents et le lait de ch\u00e8vre de leurs montagnes : &#8220;Avez-vous d\u00e9j\u00e0 bu, \u00e9crit-il, du &#8220;labane&#8221;, bouilli et parfum\u00e9 avec un peu de menthe cueilli au jardin, de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la porte, arros\u00e9 avec de l&#8217;eau fra\u00eeche dans la fournaise de l&#8217;\u00e9t\u00e9 ?&#8221; On touche l\u00e0 sans doute au plus profond de la d\u00e9marche de Rachid El-Da\u00eff : se confronter \u00e0 l&#8217;\u00e9crivain japonais, ma\u00eetre d&#8217;une superbe \u00e9criture neutre, \u00e0 courtes phrases cisel\u00e9es, lui permettait sans doute de &#8220;brider&#8221; cette \u00e9loquence arabe, fleurie de rh\u00e9torique, qui jaillit si souvent au coeur du r\u00e9cit. Ainsi, l&#8217;horreur de la guerre du Liban qui vient brutalement troubler l&#8217;histoire, est-elle d&#8217;autant plus \u00e9vidente que l&#8217;\u00e9criture n&#8217;en rajoute pas.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est pas pour rien, sans doute, qu&#8217;\u00e0 deux reprises, et \u00e0 des noeuds de l&#8217;histoire familiale, l&#8217;auteur \u00e9voque Brecht et Galileo Galilei. Lui aussi, par cette adresse \u00e0 un \u00e9crivain en tous points \u00e9tranger, a su prendre la mesure de la distanciation, et donc aller bien au-del\u00e0 de la chronique qu&#8217;on a si souvent lue sur la &#8220;confrontation entre l&#8217;esprit du temps et la tradition&#8221;.<\/p>\n<p>Les &#8220;vieux rites du Sigui&#8221; en pays Dogon, dont parle Michel Leiris dans l&#8217;Afrique fant\u00f4me et dans la Langue secr\u00e8te des Dogons de Sanga ont une \u00e9trange histoire qui a fascin\u00e9 les ethnologues creusant le mythe qu&#8217;elle pouvait cacher. A date fixe, se d\u00e9roule chez les Dogons de la falaise de Bandiagara, au Mali, une c\u00e9r\u00e9monie de sortie des masques ancestraux. Renouvel\u00e9e pendant un cycle de sept ans, qui, lui-m\u00eame, revient tous les soixante ans, la f\u00eate d\u00e9roulera son long serpent d&#8217;hommes de toutes les g\u00e9n\u00e9rations qui participent \u00e0 la &#8220;grande initiation&#8221;. &#8220;Toutes les g\u00e9n\u00e9rations, \u00e9crit Luc de Heusch dans Pourquoi l&#8217;\u00e9pouser ? (Gallimard) re\u00e7oivent de la bi\u00e8re suivant une distribution singuli\u00e8re qui affirme la continuit\u00e9 et l&#8217;unit\u00e9 d&#8217;un ordre social marqu\u00e9, comme la geste ancestrale, par l&#8217;opposition des a\u00een\u00e9s et des cadets&#8221;. Cette c\u00e9r\u00e9monie du &#8220;Sigui&#8221; dure dans chaque village quelques jours et commence en juin, le jour de l&#8217;occultation par Sirius, de l&#8217;une de ses plan\u00e8tes, invisible \u00e0 l&#8217;oeil nu.<\/p>\n<p>Il arrive que, d&#8217;un village \u00e0 l&#8217;autre, d&#8217;une ann\u00e9e sur l&#8217;autre, les participants puissent assister \u00e0 deux &#8220;Siguis&#8221; de suite. Mais jamais \u00e0 trois, car les plus grands malheurs pourraient s&#8217;abattre sur eux. Avant sa mort, en 1956, l&#8217;ethnologue Marcel Griaule, qui travaillait avec les Dogons depuis les ann\u00e9es trente, apprit que le second &#8220;Sigui&#8221; du si\u00e8cle aurait lieu bient\u00f4t. Le premier s&#8217;\u00e9tant d\u00e9roul\u00e9 en 1907, on l&#8217;attendait donc pour 1967. Germaine Di\u00e9terlen, son \u00e9l\u00e8ve, et Jean Rouch, cin\u00e9aste et ethnologue, avertis, eurent largement le temps de discuter avec les anciens pour obtenir la permission de filmer cette c\u00e9r\u00e9monie. De 1967 \u00e0 1974, ils film\u00e8rent, donc, avec l&#8217;assentiment des participants, les huit sorties successives des masques dans chaque village, aux rituels \u00e0 la fois semblables et tr\u00e8s diff\u00e9rents. Connaissant l&#8217;interdit qui pesait sur l&#8217;assistance \u00e0 trois c\u00e9r\u00e9monies \u00e0 la file, et ne voulant pas s&#8217;ali\u00e9ner la bienveillance des Dogons, ils all\u00e8rent consulter un sage, appel\u00e9 &#8220;Ma\u00eetre du d\u00e9sordre&#8221;, capable de lire dans les intentions de &#8220;Renard p\u00e2le&#8221;, et ainsi appel\u00e9 parce que les Dogons savent, dit Jean Rouch, que c&#8217;est le d\u00e9sordre qui a amen\u00e9 tous les progr\u00e8s dans le monde. C&#8217;est que, disent Germaine Di\u00e9terlen et Marcel Griaule dans leur livre le Renard p\u00e2le : &#8220;[celui-ci est] ind\u00e9pendant mais insatisfait de l&#8217;\u00eatre ; actif, inventif, mais dans le m\u00eame temps destructeur ; audacieux mais craintif ; inquiet, rus\u00e9 et pourtant d\u00e9sinvolte, il incarne les contradictions inh\u00e9rentes \u00e0 la condition humaine&#8221;. Aussi le Ma\u00eetre du d\u00e9sordre fit-il savoir aux Blancs que, puisqu&#8217;ils n&#8217;\u00e9taient pas, eux, impliqu\u00e9s dans les rites, ils pourraient peut-\u00eatre avoir quelques ennuis, mais que l&#8217;interdit ne les concernait pas. La sagesse m\u00eame.<\/p>\n<p>On pouvait lire le 5 avril dans le suppl\u00e9ment radiot\u00e9l\u00e9vision du Monde un entretien avec Monsieur Jean-Michel Mariou, producteur de l&#8217;\u00e9mission litt\u00e9raire Qu&#8217;est-ce qu&#8217;elle dit Zazie ? en page 3, et, en page 5, une d\u00e9claration de Monsieur Jean-Claude Dassier, directeur de la cha\u00eene d&#8217;informations continues, &#8220;LCI&#8221;. Monsieur Mariou, se d\u00e9clarait en plein accord avec la lettre envoy\u00e9e au Conseil sup\u00e9rieur de l&#8217;audiovisuel par cent cinquante \u00e9crivains, \u00e9diteurs et libraires protestant contre le traitement fait aux \u00e9missions litt\u00e9raires sur le service public. Et pour cause. Son \u00e9mission disait-il &#8220;avait \u00e9t\u00e9 cass\u00e9e en deux, d\u00e9programm\u00e9e deux fois, diffus\u00e9e \u00e0 une heure du matin. Quand on essaye de perdre des t\u00e9l\u00e9spectateurs, il arrive que \u00e7a marche&#8221;. Il ajoutait : &#8220;Les responsables des cha\u00eenes se fondent sur l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;ils se font des attentes du public pour \u00e9tablir leurs grilles. R\u00e9sultat, l&#8217;offre de la t\u00e9l\u00e9vision publique n&#8217;a cess\u00e9 de se d\u00e9grader depuis des ann\u00e9es&#8221;.<\/p>\n<p>Monsieur Jean-Claude Dassier annon\u00e7ait, avec ce qu&#8217;on peut soup\u00e7onner d&#8217;orgueil chez un homme qui n&#8217;h\u00e9site sans doute pas \u00e0 se ranger en ce si\u00e8cle parmi les novateurs, l&#8217;apparition sur sa cha\u00eene d&#8217;un dispositif nouveau, lequel consistait en un bandeau d\u00e9roulant permettant de donner les informations importantes d\u00e8s qu&#8217;elles sont connues. L&#8217;image reculera au deuxi\u00e8me plan vers la partie en haut \u00e0 gauche de l&#8217;\u00e9cran, afin de laisser la place \u00e0 un texte bref. Et de donner aussit\u00f4t un exemple de la hardiesse de ce dispositif : &#8220;LCI, disait-il, pr\u00e9pare l&#8217;affichage \u00e0 l&#8217;\u00e9cran et en quasi-permanence de l&#8217;indice boursier CAC 40 et de ses variations en temps r\u00e9el&#8221;.<\/p>\n<p>Ainsi, dans le &#8220;paysage audiovisuel&#8221;, tout est dans l&#8217;ordre : la litt\u00e9rature au placard et le CAC 40 en vitrine. Que n&#8217;avons-nous, comme les sages Dogons, un &#8220;Ma\u00eetre du d\u00e9sordre&#8221;?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le titre, d\u00e9j\u00e0, intrigue. Ce r\u00e9cit s&#8217;appelle Cher Monsieur Kawabata (\u00e9ditions Sindbad-Actes Sud). Il est traduit de l&#8217;arabe, et a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit par un Libanais, chr\u00e9tien maronite, Rachid El-Da\u00eff. Kawabata, on le sait, est un \u00e9crivain japonais qui obtint le prix Nobel en 1968 et se suicida en 1972. 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