{"id":1415,"date":"1999-05-01T00:00:00","date_gmt":"1999-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/lectures-a-voix-haute1415\/"},"modified":"1999-05-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-04-30T22:00:00","slug":"lectures-a-voix-haute1415","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1415","title":{"rendered":"Lectures \u00e0 voix haute"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Fran\u00e7ois Bon <\/p>\n<p><strong> Tours, qui a vu na\u00eetre le moins tourangeau des romanciers fran\u00e7ais, rend hommage au plus c\u00e9l\u00e8bre de ses enfants, le plus tellurique, le plus boulimique, le plus d\u00e9mesur\u00e9, le plus titanesque des \u00e9crivains, toutes \u00e9poques de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise confondues. <\/strong><\/p>\n<p>Le Centre dramatique r\u00e9gional de Tours (CDRT) ne c\u00e9l\u00e8bre pas de mani\u00e8re convenue le bicentenaire de la naissance de Balzac. Depuis deux ans, Gilles Bouillon et son \u00e9quipe lisent chaque mois de larges extraits de romans de l&#8217;\u00e9crivain, une douzaine de lectures depuis f\u00e9vrier 1998, de 2 \u00e0 5 heures, dans les lieux les plus insolites. Deux mille \u00e0 deux mille cinq cents personnes sont venues les \u00e9couter. Le point d&#8217;orgue de ces manifestations aura lieu les 15 et 16 mai. Le CDRT a pris en charge la conception d&#8217;une rencontre litt\u00e9raire nationale autour de Balzac et des enjeux actuels de la lecture de son oeuvre : avec Fran\u00e7ois Bon, Michel Chaillou, Pierre Michon, Marc Petit, Jean-Paul Goux, Jean Rouaud, Martin Winckler.<\/p>\n<p>Dans la nuit du samedi au dimanche, sera lu in extenso par l&#8217;\u00e9quipe du CDRT et les auteurs invit\u00e9s, la Peau de chagrin. Dans le m\u00eame temps, Gilles Bouillon met en sc\u00e8ne un op\u00e9ra comique, Monsieur de Balzac fait son th\u00e9\u00e2tre (livret de R\u00e9mi Laureillard, musique d&#8217;Isabelle Aboulker). Fran\u00e7ois Bon, &#8220;grand amoureux de Balzac&#8221;, parle de ses rapports avec l&#8217;\u00e9crivain et de son travail avec le CDR de Tours..<\/p>\n<p><strong> Balzac \u00e9crit la Ville nouvelle, ainsi de Paris au d\u00e9but du P\u00e8re Goriot. Vous qui \u00e9crivez la Ville aujourd&#8217;hui, vous sentez-vous des affinit\u00e9s avec l&#8217;\u00e9crivain ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Fran\u00e7ois Bon : <\/strong> Je crois que la fascination c&#8217;est plut\u00f4t pour un pr\u00e9sent imm\u00e9diat. La vieille maison de Gu\u00e9rande dans B\u00e9atrix, la place d&#8217;Issoudun dans la Rabouilleuse, les ruelles d&#8217;Angoul\u00eame, ou les herbes folles devant la vieille porte en bois du jardin des Grandet. Paris n&#8217;est qu&#8217;une sorte de grand village, de projection agrandie de nos villages. L\u00e0, certainement, dans cette pr\u00e9sence de l&#8217;imm\u00e9diat, une affinit\u00e9. La bascule vers la ville comme agissant elle-m\u00eame dans le roman, sujet de l&#8217;action du roman, c&#8217;est plut\u00f4t dans l&#8217;\u00e9trange trilogie de l&#8217;Histoire des Treize, qu&#8217;elle s&#8217;impose \u00e0 Balzac lui-m\u00eame. Baudelaire ne s&#8217;y est pas tromp\u00e9 : nombre de ses propres notations viennent de la Fille aux yeux d&#8217;or. Je crois que la passion de la litt\u00e9rature se suffit \u00e0 elle-m\u00eame. Elle nous impose \u00e0 chaque \u00e9poque ou selon la place de chacun ses sujets. Pierre Bergounioux, qui n&#8217;aime pas Balzac, tout en \u00e9tant capable d&#8217;en r\u00e9citer des paragraphes, et qui, \u00e0 ce titre, a refus\u00e9 de se joindre \u00e0 nous \u00e0 Tours pour un hommage, cite cette formule toute simple de Flaubert : &#8220;On n&#8217;\u00e9crit pas ce qu&#8217;on veut.&#8221; Elle vaut m\u00eame pour l&#8217;ami Honor\u00e9.<\/p>\n<p><strong> On parle du &#8220;r\u00e9alisme&#8221; de Balzac. Comment parler du r\u00e9alisme aujourd&#8217;hui ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Fran\u00e7ois Bon : <\/strong> Ce qui est bien, depuis quinze ans, c&#8217;est qu&#8217;on n&#8217;en parle plus, du &#8220;r\u00e9alisme&#8221; de Balzac. Il y a eu tellement de d\u00e9g\u00e2ts, contre Balzac lui-m\u00eame, contre nous, avec ces pr\u00e9jug\u00e9s binaires. Tous les &#8220;ismes&#8221; sont dangereux, mais heureusement, avec des Deleuze, des Foucault, des Blanchot, la lecture de Julien Gracq aussi, on a des moyens plus int\u00e9ressants d&#8217;aborder notre relation au monde. Par exemple, la mani\u00e8re de Heidegger : &#8220;Progresser vers une pr\u00e9sentation du monde comme probl\u00e8me.&#8221; Expliquons-nous plut\u00f4t avec la r\u00e9alit\u00e9. Les physiciens, pour les interactions des particules dans la mati\u00e8re, ou pour les mod\u00e8les d&#8217;expansion initiale de l&#8217;univers, utilisent par exemple un concept de temps r\u00e9versible. La notion m\u00eame d&#8217;existence de la mati\u00e8re, \u00e0 un instant donn\u00e9, dans ces interactions, ne peut s&#8217;exprimer qu&#8217;en termes de probabilit\u00e9s statistiques. Il y a assez de choses passionnantes \u00e0 penser l\u00e0, et leur influence sur notre mani\u00e8re de regarder, de penser, donc sur le r\u00e9cit qu&#8217;on tient du monde, ce r\u00e9cit qu&#8217;on recommence toujours pour nous penser nous-m\u00eames dans le monde, sans retomber dans ces vieilles lunes simplistes. En outre, ce qui est fascinant chez Balzac, et que ces pr\u00e9jug\u00e9s ont longtemps occult\u00e9, c&#8217;est comment l&#8217;illusion des romans na\u00eet de grandes perc\u00e9es purement fantastiques, quasiment hallucin\u00e9es. Des textes en g\u00e9n\u00e9ral courts, dans une toute petite poign\u00e9e d&#8217;ann\u00e9es, quand Balzac avait trente, trente-cinq ans.<\/p>\n<p><strong> Vous \u00eates, avec le CDR de Tours, et son directeur Gilles Bouillon, le &#8220;ma\u00eetre d&#8217;oeuvre&#8221; du d\u00e9bat du 15 mai et des lectures men\u00e9es dans la r\u00e9gion depuis un an. Quelles r\u00e9flexions vous inspire cette exp\u00e9rience ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Fran\u00e7ois Bon : <\/strong> On a fait le pari, pendant un an et un peu plus, une fois par mois, chaque fois dans un lieu distinct de la ville, \u00e9videmment pas n&#8217;importe laquelle, celle m\u00eame de Balzac, de lectures \u00e0 haute voix, en bin\u00f4me. En commen\u00e7ant par ces textes fantastiques et m\u00e9connus, la Grande Bret\u00e8che, Adieu, Louis Lambert, et peu \u00e0 peu nous risquant sur les grands chemins. Par exemple, le Lys dans la vall\u00e9e, lu au ch\u00e2teau de Sach\u00e9, les phrases nommant le paysage qui nous entourait directement. On a fait une erreur technique : on croyait que \u00e7a int\u00e9resserait une vingtaine de personnes, on avait fait des bancs en bois pour quarante maximum. Il en est venu chaque fois plus du double. Et une surprise : le plaisir qu&#8217;on prenait nous-m\u00eames \u00e0 se mettre \u00e7a en bouche, cette grammaire du r\u00e9cit dont disposait Balzac, quelque chose de musculeux, avec des souplesses, des ruptures, qu&#8217;on ne d\u00e9couvre que dans le temps r\u00e9el de la lecture \u00e0 voix haute. On s&#8217;imaginait qu&#8217;on aurait chaque fois \u00e0 couper des longueurs : on tombe parfois sur des maladresses \u00e0 prendre avec le sourire, mais c&#8217;est rare, et c&#8217;est encore Balzac, t\u00e9moin de son rythme d&#8217;\u00e9criture. C&#8217;est Walter Benjamin qui, le premier, a attir\u00e9 l&#8217;attention sur ce que la rapidit\u00e9 de vision permet \u00e0 Balzac de d\u00e9pister des mutations de son temps, qu&#8217;il n&#8217;atteindrait pas avec des sch\u00e9mas de narration moins brutalement dress\u00e9s.<\/p>\n<p><strong> Vous avez fait appel \u00e0 des \u00e9crivains contemporains pour faire vivre les deux cents ans de Balzac. Quels romanciers et pourquoi ces &#8220;modernes&#8221; pour \u00e9voquer un romancier du XIXe si\u00e8cle ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Fran\u00e7ois Bon : <\/strong> C&#8217;est du c\u00f4t\u00e9 des \u00e9crivains que sont venues, et pas d&#8217;aujourd&#8217;hui, les lectures les plus pointues, les plus r\u00e9veilleuses, celles aussi qui donnent l&#8217;alerte, maintiennent Balzac comme un parcours oblig\u00e9. Baudelaire, Proust, puis Blanchot, et surtout Julien Gracq. R\u00e9cemment, le flambeau a \u00e9t\u00e9 repris par quelqu&#8217;un qui est manifestement \u00e9crivain dans toutes ses fibres, avec la sauvagerie et la culture que \u00e7a comporte, Pierre Michon, avec son texte : &#8220;Le temps est un grand maigre&#8221;. Nous avons demand\u00e9 simplement \u00e0 quelques-uns parmi ceux dont l&#8217;\u00e9criture nous concerne le plus, pour maintenant, Chaillou, Rouaud, Michon, Goux, de venir parler de leur lecture de Balzac, parce qu&#8217;elle croise forc\u00e9ment ce qui est le plus fascinant chez Balzac : que l&#8217;\u00e9criture na\u00eet de l&#8217;\u00e9criture elle-m\u00eame, de sa propre logique. Quelques-uns ont refus\u00e9 parce que, peut-\u00eatre, trop flaubertiens, Bergounioux et Echenoz. Michel Butor n&#8217;\u00e9tait pas disponible, malheureusement, parce que ses Improvisations sur Balzac sont un grand livre, un livre surprenant, m\u00eame pour un familier de son oeuvre.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est pas les deux cents ans de Balzac qu&#8217;il s&#8217;agit de faire vivre, ces anniversaires en grande pompe sont un d\u00e9faut national qu&#8217;il faudra bien se d\u00e9cider \u00e0 remettre un peu \u00e0 sa place, au lieu d&#8217;en faire une sorte de mi-temps entre la folie du foot et celle de l&#8217;an 2000. Juste la passion de la litt\u00e9rature. On terminera par une nuit de lecture, avec la Peau de chagrin. Si vous permettez, pour finir, juste ce passage de Maurice Blanchot qui, pour moi, a \u00e9t\u00e9 un grand d\u00e9clic, et qui me hante depuis bient\u00f4t dix-huit ans, justement parce que l&#8217;id\u00e9e de r\u00e9alit\u00e9 y est au centre : &#8220;Se soumettre \u00e0 l&#8217;encha\u00eenement fatal qui les unit les uns aux autres et dont, dans le silence saccad\u00e9 de l&#8217;\u00e9crivain, on entend l&#8217;effrayante cadence abstraite&#8230; Elle impose une r\u00e9alit\u00e9 imaginaire, d&#8217;autant plus puissante que cette r\u00e9alit\u00e9 est le d\u00e9veloppement in\u00e9luctable et forcen\u00e9 d&#8217;un calcul mental. L&#8217;id\u00e9e s&#8217;empare de cette immense possibilit\u00e9 d&#8217;expressions qu&#8217;est l&#8217;esprit de Balzac ; elle leur impose ses exigences in\u00e9puisables ; elle tire d&#8217;elles une suite de cons\u00e9quences qui, se d\u00e9veloppant sans fin, avec un mouvement de plus en plus contrari\u00e9 par l&#8217;enchev\u00eatrement m\u00eame de ses propres d\u00e9ductions, finissent par \u00e9clater dans un drame d&#8217;une puissance effrayante o\u00f9 ne subsiste que la puissance hallucinatoire d&#8217;un esprit qui impose son r\u00eave comme la seule r\u00e9alit\u00e9 authentique&#8221;.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Fran\u00e7ois Bon <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1415","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1415","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1415"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1415\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1415"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1415"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1415"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}