{"id":1413,"date":"1999-05-01T00:00:00","date_gmt":"1999-04-30T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/secretaire-de-la-societe-balzac1413\/"},"modified":"1999-05-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-04-30T22:00:00","slug":"secretaire-de-la-societe-balzac1413","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1413","title":{"rendered":"Secr\u00e9taire de la soci\u00e9t\u00e9, Balzac, Honor\u00e9"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> On aurait pu attendre ao\u00fbt 2000 pour comm\u00e9morer la 150e ann\u00e9e de sa disparition en 1850. La D\u00e9l\u00e9gation aux c\u00e9l\u00e9brations nationales a choisi de solenniser sa naissance, le 16 mai 1799, \u00e0 Tours. Mais l&#8217;auteur de la Com\u00e9die humaine n&#8217;a jamais quitt\u00e9 le monde. <\/p>\n<p>Balzac, donc (la particule, c&#8217;est son p\u00e8re qui se l&#8217;attribua, en 1802). La vigueur d&#8217;un sanglier, un cou de taureau, le nez carr\u00e9 du bout s\u00e9par\u00e9 en deux lobes, une fine moustache, le cheveu dru, vraie crini\u00e8re l\u00e9onine, des yeux magn\u00e9tiques &#8220;\u00e0 faire baisser la prunelle aux aigles, \u00e0 lire \u00e0 travers les murs et les poitrines, des yeux de souverain, de voyant, de dompteur&#8221;, dira Th\u00e9ophile Gauthier.<\/p>\n<p><strong> Une vitalit\u00e9 d&#8217;Hercule min\u00e9e par le surmenage <\/strong><\/p>\n<p>Cet homme trapu \u00e9tait constitu\u00e9 pour d\u00e9passer cent ans. Il mourra \u00e0 cinquante-et-un ans. Sa vitalit\u00e9 d&#8217;Hercule a tromp\u00e9 tout le monde. Il fut, apr\u00e8s Nietzsche, l&#8217;un des grands surmen\u00e9s de son si\u00e8cle. A son dernier souffle, tout, en ce colosse, soudain se rel\u00e2cha. Dans le r\u00e9cit qu&#8217;il fit de sa fin, Octave Mirbeau \u00e9crivit ceci : &#8220;Quand le lendemain de sa mort, les mouleurs vinrent pour mouler le visage de Balzac, ils furent oblig\u00e9s de s&#8217;en retourner (&#8230;). La d\u00e9composition avait \u00e9t\u00e9 si rapide que les chairs de la face \u00e9taient toutes rong\u00e9es&#8230; Le nez avait enti\u00e8rement coul\u00e9 sur le drap.&#8221; C&#8217;\u00e9tait un ogre, avec un app\u00e9tit boulimique de tout. &#8220;La vie, disait-il, est un m\u00e9tier qu&#8217;il faut se donner la peine d&#8217;apprendre&#8221;. Il commen\u00e7a t\u00f4t. C&#8217;\u00e9tait pourtant mal parti. Il na\u00eet, jour pour jour, un an apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s d&#8217;un premier enfant, un gar\u00e7on. Il prend en quelque sorte la place du mort. M\u00eame m\u00e9saventure adviendra \u00e0 Van Gogh. N&#8217;y a-t-il pas l\u00e0 un terreau fertile pour la n\u00e9vrose ? Mais il aura de l&#8217;\u00e9nergie pour deux. Et plus. Son oeuvre ne compte pas moins de deux mille cinq cents personnages. Enfant\u00e9s par un titan. Personne apr\u00e8s Dieu, sauf Shakespeare, ne l&#8217;\u00e9gale en la mati\u00e8re. Tant de vie, sortie fumante de la forge incandescente de son esprit, doublera la premi\u00e8re, la &#8220;vraie&#8221;. Sa m\u00e8re n&#8217;est pas tendre. On exp\u00e9die le gros poupon en nourrice puis en pension, d\u00e8s son plus jeune \u00e2ge. Plus tard, madame de Berny lui dira : &#8220;Vous \u00eates une fleur venue sur du fumier.&#8221; De cette existence \u00e0 la dure, loin des siens, il tirera une volont\u00e9 de tous les diables, trouvant refuge dans l&#8217;\u00e9crit. S&#8217;il compte peu pour les siens, il sera tout en imagination. A sa m\u00e8re, en 1849, il rappellera dr\u00f4lement : &#8220;Dieu et toi savez bien que tu ne m&#8217;as pas \u00e9touff\u00e9 de caresses ni de tendresses depuis que je suis au monde. Tu as bien fait. Si tu m&#8217;avais aim\u00e9 comme tu as aim\u00e9 Henri (son fr\u00e8re cadet, NDLR), je serais sans doute o\u00f9 il en est et, dans ce sens, tu as \u00e9t\u00e9 une bonne m\u00e8re pour moi.&#8221;<\/p>\n<p><strong> Reprendre, tordre, polir une phrase, sublimation de l&#8217;amour <\/strong><\/p>\n<p>On sait que Balzac, qui \u00e9crivit &#8220;\u00e0 la lueur de deux v\u00e9rit\u00e9s \u00e9ternelles, la religion et la monarchie&#8221;, travailla comme un damn\u00e9, de seize \u00e0 dix-huit heures par jour. Il se couchait \u00e0 six heures, on le r\u00e9veillait \u00e0 minuit, il \u00e9crivait jusqu&#8217;au matin. Pas de tabac, mais du caf\u00e9, en quantit\u00e9 consid\u00e9rable. &#8220;Je suis une machine \u00e0 phrases&#8221;, dira-t-il. Une seule d&#8217;entre elles pouvait l&#8217;occuper toute la nuit. Il la reprenait, la tordait, la polissait. La journ\u00e9e se passait \u00e0 corriger les \u00e9preuves. Il vivait alors comme un moine. &#8220;Une nuit d&#8217;amour, c&#8217;est un livre en moins.&#8221; Parfaite d\u00e9finition de la sublimation. Une page de Balzac \u00e9tait par lui reprise de dix-huit \u00e0 vingt fois. Gauthier encore : &#8220;Des lignes partaient du commencement, du milieu ou de la fin des phrases, se dirigeaient vers les marges, \u00e0 droite, \u00e0 gauche, en haut, en bas, conduisant \u00e0 des d\u00e9veloppements, \u00e0 des intercalations, \u00e0 des incises, \u00e0 des \u00e9pith\u00e8tes, \u00e0 des adverbes. Au bout de quelques heures de travail, on e\u00fbt dit un bouquet d&#8217;artifice dessin\u00e9 par un enfant (&#8230;) la correction, \u00e0 peine faite \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 corrig\u00e9e&#8221;. Recevant la Chartreuse de Parme de Stendhal, il se mit \u00e0 la corriger comme un fou, avant de reconna\u00eetre l\u00e0 un style \u00e0 part enti\u00e8re. Nul n&#8217;a surpass\u00e9 Balzac dans l&#8217;art de la digression. Au fond, il ne savait pas s&#8217;arr\u00eater, encore moins mettre le mot fin. Est-ce pour cela que ses personnages font retour dans ses romans, depuis le P\u00e8re Goriot ? Au th\u00e9\u00e2tre, o\u00f9 il tenta en vain sur le tard de s&#8217;imposer, il ne pouvait conclure une pi\u00e8ce. Quinola, pr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 l&#8217;Od\u00e9on en 1841, en est l&#8217;exemple calamiteux.<\/p>\n<p><strong> Quand &#8220;\u00e9crire, c&#8217;est vivre&#8221;, prend le sens propre <\/strong><\/p>\n<p>Entre le texte et la brochure, les ajouts sont consid\u00e9rables, les com\u00e9diens y perdent leur latin, \u00e9puis\u00e9s par tant de r\u00e9pliques \u00e0 apprendre par coeur remplac\u00e9es par d&#8217;autres. Ce fut un \u00e9chec de taille. L&#8217;ogre a bouff\u00e9 de la vache enrag\u00e9e et multipli\u00e9 les exp\u00e9riences malheureuses. Tr\u00e8s jeune, il ach\u00e8te une imprimerie qui fait faillite. Il est un peu l\u00e9ger en affaires. De quoi pour longtemps grever ses finances. A ce petit jeu, il ruine sa m\u00e8re. Il devient journaliste, besogne alimentaire destin\u00e9e \u00e0 \u00e9ponger les dettes de l&#8217;imprimerie. Mais il consid\u00e8re comme perdus le temps et le talent consacr\u00e9s \u00e0 la presse. Il a, un temps, son propre journal. Mais les dettes ne le l\u00e2chent pas. Il doit fuir les huissiers, envoyer ses meubles au Mont-de-Pi\u00e9t\u00e9, passer quelques nuits \u00e0 l&#8217;ombre. Ses livres, il finit par les vendre en feuilletons dans les journaux, inventant un genre qui ne s&#8217;est pas \u00e9teint. Et toujours l&#8217;argent manque. &#8220;Je combattais la mis\u00e8re par la plume&#8221;. Les livraisons se multiplient. Il c\u00e8de ses romans avant de les avoir compos\u00e9s. Il note quelque part : &#8220;Je dois \u00e9crire quatre cent quarante-huit pages d&#8217;une \u00e9criture serr\u00e9e en quarante jours.&#8221;<\/p>\n<p><strong> Une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l&#8217;argent est tapi dans les consciences <\/strong><\/p>\n<p>A l&#8217;interrogation &#8220;Pour quelle faute avez-vous le plus de tol\u00e9rance ?&#8221;, Proust, dans son questionnaire, r\u00e9pondait : &#8220;Pour la vie priv\u00e9e des g\u00e9nies.&#8221; N&#8217;est-ce pas qu&#8217;au vu de la vie de Balzac, et de la sienne, on embo\u00eeterait volontiers le pas au romancier de la Recherche ? G\u00e9nial, Balzac le fut qui, le premier d&#8217;entre les grands, s&#8217;attela \u00e0 une oeuvre r\u00e9solument moderne, embrassa de fond en comble la soci\u00e9t\u00e9 en mouvement de son temps et sut capter l&#8217;essence et l&#8217;existence de ses contemporains. De son propre aveu humble &#8220;secr\u00e9taire de la soci\u00e9t\u00e9&#8221;, il en dressa l&#8217;inventaire des vices et des vertus, peignit des caract\u00e8res typiques en choisissant des circonstances typiques. Il semble incroyable qu&#8217;il ne se soit pas estim\u00e9 dou\u00e9 sur le plan litt\u00e9raire, cherchant l&#8217;expression avec des peines sans fin. On ne trouve en lui aucune des d\u00e9bordantes facilit\u00e9s du lyrisme romantique (Hugo!). Par bonheur, il croit en lui face au monde r\u00e9el, oeuvre en ce sens. Celui que Baudelaire qualifie de &#8220;visionnaire&#8221; fouille l&#8217;\u00e2me de la vie de province comme celle de Paris. Il saisit, avant les autres (Marx lui en sut gr\u00e9) les cons\u00e9quences de l&#8217;av\u00e8nement du capitalisme et analyse la toute-puissance de l&#8217;argent, en une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 &#8220;la pi\u00e8ce de cent sous est tapie dans toutes les consciences&#8221;. Ainsi, la figure du banquier Nucingen le hante, comme celle de l&#8217;avare en la personne du P\u00e8re Goriot, ou encore celle du journaliste. Le grand critique qu&#8217;\u00e9tait Balzac m\u00e9prise les critiques, \u00e0 en croire les tableaux peu flatteurs qu&#8217;il trace des moeurs d&#8217;un Etienne Lousteau, ou d&#8217;un Nathan&#8230; Il s&#8217;attache aux petites gens, qu&#8217;il &#8220;bourre de volont\u00e9 jusqu&#8217;\u00e0 la gueule&#8221; (Baudelaire), use du caract\u00e8re \u00e9pique pour narrer des histoires de concierges. Vraie guerre de Troie dans un immeuble. Il a le chic pour brosser des physionomies, d\u00e9m\u00ealer en chacun les mobiles de la moindre action. Balzac va droit au but. Un d\u00e9tail peut lui suffire pour signifier un caract\u00e8re, une personnalit\u00e9. Pour ce faire, il accentue, il grossit. Il ne trace pas un portrait, il compose une figure. En un mot comme en cent, la sienne est celle du g\u00e9nie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> On aurait pu attendre ao\u00fbt 2000 pour comm\u00e9morer la 150e ann\u00e9e de sa disparition en 1850. La D\u00e9l\u00e9gation aux c\u00e9l\u00e9brations nationales a choisi de solenniser sa naissance, le 16 mai 1799, \u00e0 Tours. 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