{"id":14018,"date":"2023-03-30T15:10:04","date_gmt":"2023-03-30T13:10:04","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-tentations-et-impasses-de-la-violence\/"},"modified":"2023-03-30T15:10:04","modified_gmt":"2023-03-30T13:10:04","slug":"article-tentations-et-impasses-de-la-violence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=14018","title":{"rendered":"Tentations et impasses de la violence"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Face \u00e0 un pouvoir violent, comment r\u00e9sister, comment r\u00e9pondre ? Cette question anime les rangs de manifestants oppos\u00e9s \u00e0 la r\u00e9forme des retraites. L&#8217;historien Roger Martelli nous parle des r\u00e9volutions pass\u00e9es et nous livre son point de vue sur la situation actuelle.<\/p>\n<p>La violence n\u2019est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne marginal des soci\u00e9t\u00e9s de classes : produit social et non donn\u00e9e de nature, elle est l\u2019envers des soci\u00e9t\u00e9s fond\u00e9es sur l\u2019exploitation, la domination et l\u2019ali\u00e9nation. D\u00e9noncer les violences et oublier les m\u00e9canismes qui produisent la violence est, au mieux une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, au pire une manipulation. Ce n\u2019est pas pour autant que la violence peut \u00eatre tenue pour une vertu r\u00e9volutionnaire en elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/actu\/article\/jusqu-a-quand-darmanin-va-t-il-pouvoir-agir-et-mentir-en-toute-impunite\">Jusqu\u2019\u00e0 quand Darmanin va-t-il pouvoir agir et mentir en toute impunit\u00e9 ?<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><h2>L\u2019ordre des dominants<\/h2>\n<p>Nous nous sommes habitu\u00e9s \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019histoire a \u00e9t\u00e9 celle d\u2019un long apprivoisement de la violence sociale, rendue possible par la concentration de la violence l\u00e9gitime entre les mains de l\u2019\u00c9tat. Tout discours d\u2019\u00c9tat repose ainsi sur un v\u00e9ritable syllogisme : la force doit rester \u00e0 la loi ; or l\u2019\u00c9tat est garant de la loi ; il n\u2019est donc pas de violence l\u00e9gitime en dehors du cadre de l\u2019\u00c9tat. <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/actu\/article\/retraites-quand-la-legalite-n-est-plus-legitime\">Encore faut-il que l\u2019\u00c9tat ne soit pas seulement l\u00e9gal, mais qu\u2019il soit lui-m\u00eame pleinement l\u00e9gitime<\/a>. \u00c0 bien y regarder, le syllogisme est aujourd\u2019hui tr\u00e8s fortement \u00e9rod\u00e9.<\/p>\n<p>La mondialisation s\u2019est accompagn\u00e9e d\u2019un grand retour des spirales in\u00e9galitaires et d\u2019un recul massif des statuts et des protections ant\u00e9rieures. L\u2019\u00c9tat-providence s\u2019est r\u00e9tract\u00e9 et l\u2019\u00c9tat-strat\u00e8ge a volontairement affaibli ses fonctions r\u00e9gulatrices, laissant la main \u00e0 la sacro-sainte concurrence. Son effacement comme acteur \u00e9conomique majeur s\u2019est accompagn\u00e9 d\u2019un essor concomitant de sa fonction s\u00e9curitaire, comme si la puissance publique int\u00e9riorisait totalement le postulat qui a depuis longtemps rendu impossible le mariage du lib\u00e9ralisme \u00e9conomique et du lib\u00e9ralisme politique. Si l\u2019in\u00e9galit\u00e9 est naturelle et b\u00e9n\u00e9fique \u2013 elle nourrit, la comp\u00e9titivit\u00e9 et la croissance \u2013, pour que la concurrence ne d\u00e9bouche pas sur la loi de la jungle, il faut recourir \u00e0 l\u2019ordre et \u00e0 l\u2019autorit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, en outre, le temps est venu du grand retour des rapports de force, des calculs g\u00e9opolitiques et de la <em>realpolitik<\/em>. Le refus de \u00ab ne plus \u00eatre chez soi \u00bb et <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/actu\/article\/les-vertiges-de-la-puissance\">l\u2019obsession de la puissance<\/a> sont plus que jamais les pivots du d\u00e9sordre du monde. Bien loin des grands r\u00eaves onusiens, la politique internationale s\u2019est laiss\u00e9 porter par les relents de la \u00ab guerre des civilisations \u00bb, la hantise de la grande invasion des pauvres et, depuis le 11 septembre 2001, par l\u2019int\u00e9riorisation de \u00ab l\u2019\u00e9tat de guerre \u00bb.<\/p>\n<blockquote><p>Il n\u2019y a rien de surprenant \u00e0 constater que cette violence globale \u00ab du haut \u00bb provoque en retour des regains de la violence \u00ab du bas \u00bb. Toute r\u00e9volte, on le sait, se mesure \u00e0 l\u2019aune de l\u2019oppression qui l\u2019attise.<\/p><\/blockquote>\n<p>D\u00e8s lors, la guerre se m\u00e8ne plus encore \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des \u00c9tats qu\u2019entre les \u00c9tats, les fronti\u00e8res deviennent floues entre la guerre et la guerre civile et, par voie de cons\u00e9quence, entre la police et l\u2019arm\u00e9e. On m\u00e8ne des op\u00e9rations de police en Afrique et la guerre contre le terrorisme en France. <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/actu\/article\/la-peur-du-pouvoir-le-pouvoir-de-la-peur\">Des hordes de Robocops encadrent et r\u00e9priment les manifestations, en d\u00e9ployant de v\u00e9ritables strat\u00e9gies militaires d\u2019affrontement<\/a>. Des Rambos bodybuild\u00e9s arpentent l\u00e9galement les couloirs de m\u00e9tros, sans relever de la force publique, et des militaires arm\u00e9s patrouillent sans cesse dans nos rues.<\/p>\n<p>Quant au droit, s\u00e9curit\u00e9 oblige, il troque de plus en plus volontiers les habits de l\u2019\u00c9tat de droit contre l\u2019uniforme de l\u2019\u00e9tat d\u2019urgence. On matraque all\u00e8grement des manifestants ; des jeunes lyc\u00e9ens qui veulent occuper leur lyc\u00e9e sont trait\u00e9s comme de sanglants terroristes. Les contr\u00f4les au faci\u00e8s, les interpellations pr\u00e9ventives, les arrestations muscl\u00e9es et l\u2019armement sophistiqu\u00e9 deviennent la norme. Les cam\u00e9ras de surveillance et le fichage g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 sont les techniques cens\u00e9es prot\u00e9ger notre \u00ab civilisation \u00bb. L\u2019arm\u00e9e, la police, la justice ne traquent ni ne punissent plus les coupables, mais neutralisent <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/actu\/article\/violences-policieres-interpellations-preventives-en-macronie-ca-existe-et-en\">les criminels en puissance<\/a>. Ainsi se structure le long cheminement qui, en un si\u00e8cle, fait passer du criminel \u00ab responsable \u00bb au criminel \u00ab n\u00e9 \u00bb, puis au criminel \u00ab potentiel \u00bb.<\/p>\n<p>On parle d\u2019individus \u00e0 risque \u2013 et m\u00eame de populations \u00e0 risque \u2013, que l&#8217;on trace, contr\u00f4le, parque et isole. Alors, ce qui rel\u00e8ve de l&#8217;exceptionnel \u00e9ventuellement n\u00e9cessaire (toute situation exceptionnelle exige th\u00e9oriquement des actes exceptionnels) se transforme <em>de facto<\/em> en \u00e9tat d&#8217;exception. Et quand le second terme tend \u00e0 dominer, comment emp\u00eacher, quelles que soient les volont\u00e9s affich\u00e9es, que l&#8217;exceptionnel de la mesure particuli\u00e8re ne d\u00e9bouche sur l&#8217;exception de la norme elle-m\u00eame ?<\/p>\n<p>Tout cela rel\u00e8ve d\u2019un environnement de plus en plus l\u00e9gal, par\u00e9 de la l\u00e9gitimit\u00e9 maximale de la s\u00e9curit\u00e9. La s\u00e9curit\u00e9 au prix de la libert\u00e9 ? Qui oserait dire que ce n\u2019est pas la manifestation d\u2019une violence qui ne se cache plus ? Loin de prot\u00e9ger, elle vise d\u2019abord \u00e0 intimider ceux qui auraient le mauvais esprit de penser qu\u2019il n\u2019est pas de plus grand d\u00e9sordre que celui produit par l\u2019ordre in\u00e9galitaire et s\u00e9curitaire. D\u00e8s lors, il n\u2019y a rien de surprenant \u00e0 constater que cette violence globale \u00ab du haut \u00bb provoque en retour des regains de la violence \u00ab du bas \u00bb. Toute r\u00e9volte, on le sait, se mesure \u00e0 l\u2019aune de l\u2019oppression qui l\u2019attise.<\/p>\n<h2>Le vieux dilemme de la violence<\/h2>\n<p>Tout naturellement, cette conjoncture ranime le vieux d\u00e9bat de la violence et de l\u2019action politique, qui a travers\u00e9 toute l\u2019histoire du mouvement r\u00e9volutionnaire et ouvrier.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin du XIX\u00e8me si\u00e8cle, dans un moment d\u2019expansion industrielle et de croissance du nombre des ouvriers, une conception agonistique du mouvement a propag\u00e9 l\u2019id\u00e9e que l\u2019usage conscient de la violence \u00e9tait le meilleur moyen d\u2019exacerber la col\u00e8re du \u00ab nous \u00bb des prol\u00e9taires contre le \u00ab eux \u00bb des bourgeois. C\u2019\u00e9tait la mani\u00e8re pr\u00e9sent\u00e9e comme la plus efficace, si l\u2019on voulait affirmer l\u2019autonomie compl\u00e8te du monde ouvrier par rapport au \u00ab syst\u00e8me \u00bb. En sens inverse, l\u2019\u00e9chec de la Commune de Paris a pouss\u00e9 une autre partie du mouvement vers la conviction qu\u2019il fallait \u00e9viter l\u2019isolement ouvrier \u2013 le <em>\u00ab solo fun\u00e8bre \u00bb<\/em> \u00e9voqu\u00e9 par Marx \u2013 et conjuguer pour cela l\u2019expansion du monde ouvrier, la croissance de ses organisations et l\u2019instrument du suffrage universel. Le socialisme europ\u00e9en s\u2019opposa ainsi \u00e0 l\u2019anarchisme \u00ab d\u2019action directe \u00bb et, en France, au syndicalisme r\u00e9volutionnaire th\u00e9oris\u00e9 par Georges Sorel.<\/p>\n<p>La faillite de la social-d\u00e9mocratie en ao\u00fbt 1914, puis l\u2019onde r\u00e9volutionnaire de la fin des ann\u00e9es 1910 ont revaloris\u00e9 l\u2019option arm\u00e9e. <em>\u00ab Le fusil a remplac\u00e9 l\u2019urne \u00bb<\/em>, affirmait Marcel Cachin, vieux leader du socialisme fran\u00e7ais, ralli\u00e9 en 1920 au mod\u00e8le bolchevique russe. Dans le mouvement r\u00e9volutionnaire fran\u00e7ais, on en revint un temps aux formules rudes du talion : \u00ab Pour un \u0153il, les deux yeux ; pour une dent, toute la gueule \u00bb. \u00c0 l\u2019\u00e9chelle internationale, tout le XX\u00e8me si\u00e8cle a vu fleurir la tentation insurrectionnelle (<em>\u00ab L\u2019instauration du socialisme s\u2019effectuera les armes \u00e0 la main \u00bb<\/em>, Ernesto \u00ab Che \u00bb Guevara, 8 octobre 1964) et l\u2019id\u00e9e s\u2019est r\u00e9pandue qu\u2019il fallait se pr\u00e9parer \u00e0 contrer les r\u00e9pressions massives et les coups d\u2019\u00c9tat autoritaires (massacre des communistes en Indon\u00e9sie en octobre 1965, coup d\u2019\u00c9tat au Chili en septembre 1973).<\/p>\n<blockquote><p>L\u2019action l\u00e9gale se heurtant \u00e0 la surdit\u00e9 des gouvernants, les tentations politiques de la violence resurgissent. L\u2019insurrection, \u00e0 nouveau, est le grand r\u00eave propos\u00e9 pour la rupture. Faut-il pour autant accepter cette logique et s\u2019engager dans la mise en sc\u00e8ne publique de la violence ?<\/p><\/blockquote>\n<p>Aujourd\u2019hui, les soci\u00e9t\u00e9s bloqu\u00e9es par l\u2019ordre ultralib\u00e9ral et la panne des d\u00e9mocraties repr\u00e9sentatives nourrissent \u00e0 nouveau la conviction qu\u2019il n\u2019y a dans le syst\u00e8me aucune possibilit\u00e9 d\u2019en contester efficacement les m\u00e9canismes et que la d\u00e9mocratie elle-m\u00eame n\u2019est plus un cadre, puisqu\u2019elle est plus que jamais \u00ab bourgeoise \u00bb. La crise des formes partisanes, r\u00e9formistes comme r\u00e9volutionnaires, pousse \u00e0 la recherche de nouvelles radicalit\u00e9s, en dehors des circuits institutionnels. L\u2019alternative se cherche ailleurs, dans la construction de nouvelles sociabilit\u00e9s et dans la contestation des structures anciennes du mouvement ouvrier et de la gauche. L\u2019action l\u00e9gale se heurtant \u00e0 la surdit\u00e9 des gouvernants, les tentations politiques de la violence resurgissent. L\u2019insurrection, \u00e0 nouveau, est le grand r\u00eave propos\u00e9 pour la rupture.<\/p>\n<p>Faut-il pour autant accepter cette logique et s\u2019engager dans la mise en sc\u00e8ne publique de la violence ? Le blocage des soci\u00e9t\u00e9s contemporaines ne laisse-t-il comme issue que les strat\u00e9gies plus ou moins affirm\u00e9es de l\u2019insurrection ou la pratique savamment ma\u00eetris\u00e9e du <em>black bloc<\/em> ? Toute conception agonistique \u2013 la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la lutte des classes en est une \u2013 conduit-elle aux rigueurs impitoyables de l\u2019action directe ? En fait, le discours de la violence est lourd de redoutables impasses.<\/p>\n<h2>Briser l\u2019h\u00e9g\u00e9monie<\/h2>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 ce jour, la logique insurrectionnelle n\u2019a fonctionn\u00e9 que dans ce que L\u00e9nine appelait des <em>\u00ab maillons faibles \u00bb<\/em>, \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie du bloc dominant, dans des conjonctures o\u00f9 l\u2019\u00c9tat \u00e9tait devenu \u00e9vanescent (Russie 1917, Chine 1949, Cuba 1958\u2026). En 1917-1922, contrairement aux grands espoirs d\u2019une \u00ab r\u00e9volution mondiale \u00bb advenant par la diffusion continue de l\u2019impulsion russe initiale, la r\u00e9volution ne s\u2019est pas impos\u00e9e dans le c\u0153ur du syst\u00e8me capitaliste dominant, alors m\u00eame que les puissances imp\u00e9riales de l\u2019\u00e9poque \u00e9taient fragilis\u00e9es par le cataclysme de la Grande Guerre. La voie ouverte n\u2019a donc pas \u00e9t\u00e9 celle des grandes insurrections populaires du XIX\u00e8me si\u00e8cle, mais celle de l\u2019\u00c9tat-providence, du \u00ab compromis fordiste \u00bb et du keyn\u00e9sianisme d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ; de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, celle des fascismes plus ou moins totalitaires. Quant au sovi\u00e9tisme issu de l\u2019Octobre russe, il s\u2019est trouv\u00e9 submerg\u00e9 par la spirale de l\u2019\u00e9tatisme et du stalinisme. Dans tous les cas, l\u2019\u00e9mancipation est rest\u00e9e en panne, a \u00e9t\u00e9 ni\u00e9e ou a d\u00fb se contenter des petits pas et des conqu\u00eates limit\u00e9es.<\/p>\n<p>L\u2019erreur a \u00e9t\u00e9 en fait de croire que la violence d\u2019en haut ne proc\u00e9dait que de la volont\u00e9 des groupes dominants. En r\u00e9alit\u00e9, la violence sociale \u2013 celle qui assigne chaque individu \u00e0 sa place, subordonn\u00e9e ou dominante \u2013 r\u00e9sulte d\u2019un complexe o\u00f9 s\u2019entrem\u00ealent les d\u00e9terminations mat\u00e9rielles \u2013 incluant la puissance des armes \u2013, les donn\u00e9es politiques et les repr\u00e9sentations symboliques. On sait depuis longtemps que toute domination rel\u00e8ve \u00e0 la fois de la coercition et du consentement, que toute puissance est \u00e0 la fois mat\u00e9rielle et symbolique.<\/p>\n<p>Le jeu de la violence et de la contre-violence est de ce fait d\u00e9termin\u00e9 par les rapports des forces globaux, construits \u00e0 chaque \u00e9chelle de territoire. Si l\u2019on s\u2019en tient \u00e0 ce jeu, la balance de la violence risque de peser inexorablement en faveur des dominants, pas des domin\u00e9s. Tant que la guerre n\u2019est pas pleinement devenue une guerre technologique, la force du nombre a pu compenser le d\u00e9s\u00e9quilibre mat\u00e9riel, d\u00e8s l\u2019instant toutefois o\u00f9 pouvait fonctionner ce qui faisait de la somme des individus un tout constitu\u00e9. Entre 1789 et 1794, la fibre r\u00e9volutionnaire a pu peser fortement en France, tant que perdura ce que Gramsci appelait un <em>\u00ab bloc historique \u00bb<\/em>, qualifi\u00e9 par lui de <em>\u00ab jacobin \u00bb<\/em> : il r\u00e9unissait le mouvement sans-culotte et la sensibilit\u00e9 montagnarde et jacobine, les cat\u00e9gories populaires urbaines et la petite et moyenne bourgeoisie. En revanche, la r\u00e9volution perdit de sa force propulsive quand ce bloc se d\u00e9fit, d\u00e8s le premier trimestre de 1794. Apr\u00e8s la chute de Robespierre, la r\u00e9volution s\u2019est glac\u00e9e\u2026<\/p>\n<blockquote><p>La col\u00e8re et la lutte ne sont propulsives que si elles s\u2019adossent \u00e0 l\u2019esp\u00e9rance, celle d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur d\u2019autres valeurs que l\u2019in\u00e9galit\u00e9, l\u2019ob\u00e9dience et l\u2019exclusion. Attisons la col\u00e8re et nous verrons ensuite pour l\u2019esp\u00e9rance ? Si des acteurs politiques s\u2019imaginent cela et r\u00e9duisent leur r\u00f4le aux appels martiaux au combat, ils ne gagnent pas du temps et risquent de provoquer l\u2019effet non voulu : la transformation de la col\u00e8re en un ressentiment qui pousse \u00e0 l\u2019abstention ou au recours d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite.<\/p><\/blockquote>\n<p>En 1871, quand se d\u00e9clenche la Commune de Paris, la guerre a chang\u00e9 de visage, en commen\u00e7ant \u00e0 devenir une guerre de l\u2019\u00e8re industrielle. La force mat\u00e9rielle \u00e9tait ainsi en train de se retourner contre le nombre et la \u00ab lev\u00e9e en masse \u00bb \u00e9tait en train de perdre de son efficacit\u00e9. Les communards n\u2019\u00e9taient pourtant pas isol\u00e9s et ils ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 pendant leur courte exp\u00e9rience d\u2019un soutien appuy\u00e9 d\u2019une large part de la gauche r\u00e9publicaine. Mais s\u2019ils regroup\u00e8rent la partie la plus r\u00e9volutionnaire et la plus sociale des r\u00e9publicains, ils ne purent pas s\u2019appuyer sur l\u2019\u00e9quivalent du \u00ab bloc historique \u00bb de 1792-1794. Le \u00ab parti r\u00e9publicain \u00bb dynamique de la fin du Second Empire s\u2019est disloqu\u00e9 apr\u00e8s la d\u00e9b\u00e2cle du r\u00e9gime imp\u00e9rial. Les partisans m\u00eames de la \u00ab R\u00e9publique d\u00e9mocratique et sociale \u00bb se sont s\u00e9par\u00e9s et tous n\u2019ont pas rejoint la Commune. Du coup, la volont\u00e9 \u00e9radicatrice des \u00ab Versaillais \u00bb n\u2019a pas trouv\u00e9 de contre-feu, la violence de l\u2019\u00c9tat central a \u00e9t\u00e9 sans limites et, malgr\u00e9 son courage, la Commune est terrass\u00e9e par l\u2019\u00e9pouvantable \u00ab Semaine sanglante \u00bb.<\/p>\n<p>Au fond, gagner la \u00ab guerre des classes \u00bb n\u2019est pas plus op\u00e9rant que de \u00ab prendre l\u2019\u00c9tat \u00bb pour le retourner contre les anciens dominants. En 1917, les bolcheviks russes ont pens\u00e9 qu\u2019il prenait un \u00c9tat qui, en fait, n\u2019existait pas : du coup, ils ont d\u00fb construire de toutes pi\u00e8ces \u00ab leur \u00bb \u00c9tat ; avec le temps, c\u2019est l\u2019\u00c9tat qui les a \u00ab pris \u00bb \u2013 le sovi\u00e9tisme n\u2019a \u00e9t\u00e9 rien d\u2019autre qu\u2019un \u00e9tatisme \u00e9chevel\u00e9 \u2013 et ils ont perdu. Quant \u00e0 l\u2019Union sovi\u00e9tique, elle a cru apr\u00e8s 1947 qu\u2019elle pouvait battre les \u00c9tats-Unis au jeu de la \u00ab guerre froide \u00bb : du coup, elle n\u2019a cess\u00e9 de courir apr\u00e8s la puissance, au prix du sacrifice des valeurs m\u00eames du communisme ; \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e elle a perdu.<\/p>\n<p>Dans la plupart des pays \u2013 et hors d\u2019une situation de guerre d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9e \u2013, la question n\u2019est plus d\u2019opposer \u00e0 la violence des dominants celle des domin\u00e9s. Elle est de faire vivre l\u2019arme premi\u00e8re des domin\u00e9s (le nombre) en rendant impossible toute violence globale exerc\u00e9e contre lui. La contrainte trouve ses limites, si elle ne s\u2019appuie pas sur la persuasion et le consentement : c\u2019est donc \u00e0 la politique d\u2019agir sur ce terrain, non pour attiser la violence mat\u00e9rielle, mais pour la d\u00e9sarmer.<\/p>\n<p>Les domin\u00e9s ont pour eux le nombre. Quand ils luttent, ils se constituent en une multitude, qui perturbe le consentement \u00e0 l\u2019ordre dominant. Mais le ressort premier de la multitude est le refus et la col\u00e8re. Or, tant que la col\u00e8re se porte plus sur le dominant que sur le syst\u00e8me de domination, elle peut se muer en ressentiment, qui se porte vers le \u00ab haut \u00bb, \u00ab l\u2019\u00e9lite \u00bb ou la \u00ab caste \u00bb. Surtout quand le dominant est peu visible, la col\u00e8re d\u00e9signe volontiers le bouc \u00e9missaire, et tout particuli\u00e8rement le plus proche. La multitude en lutte rassemble les fragments des cat\u00e9gories populaires dispers\u00e9es ; elle n\u2019en fait pas encore un \u00ab peuple \u00bb au sens politique du terme.<\/p>\n<p>Ce devrait \u00eatre une donn\u00e9e commun\u00e9ment admise du regard r\u00e9trospectif sur l\u2019exp\u00e9rience r\u00e9volutionnaire : la col\u00e8re et la lutte ne sont propulsives que si elles s\u2019adossent \u00e0 l\u2019esp\u00e9rance, celle d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9e sur d\u2019autres valeurs que l\u2019in\u00e9galit\u00e9, l\u2019ob\u00e9dience et l\u2019exclusion. Attisons la col\u00e8re et nous verrons ensuite pour l\u2019esp\u00e9rance ? Si des acteurs politiques s\u2019imaginent cela et r\u00e9duisent leur r\u00f4le aux appels martiaux au combat, ils ne gagnent pas du temps et risquent de provoquer l\u2019effet non voulu : la transformation de la col\u00e8re en un ressentiment qui pousse \u00e0 l\u2019abstention ou au recours d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite.<\/p>\n<p>Il y a bien s\u00fbr une double face \u00e0 la violence : elle fait peur et elle attire, elle repousse par ses horreurs et nourrit le culte des h\u00e9ros et des martyrs. Elle soude les groupes ; elle peut, h\u00e9las, r\u00e9duire aussi leur p\u00e9rim\u00e8tre. L\u2019histoire est faite de violences, et toutes les violences ne se valent pas : il en est que l\u2019on doit repousser affectivement, d\u2019autres dont on peut cultiver la m\u00e9moire. Autant se convaincre toutefois que, si la politique est faite de luttes, il vaut mieux qu\u2019elle ne se confonde pas avec la guerre, que l\u2019objectif de la controverse politique est de battre un adversaire, pas de d\u00e9truire un ennemi. Et, tant qu\u2019\u00e0 faire, il est pr\u00e9f\u00e9rable de se souvenir que les luttes les plus propulsives sont celles qui rassemblent et non celles qui divisent. On peut saluer le courage des communistes allemands de l\u2019entre-deux-guerres, qui ont cru \u00e0 la vertu du \u00ab classe contre classe \u00bb jusqu\u2019au bout, c\u2019est-\u00e0-dire jusqu\u2019\u00e0 la victoire du nazisme. On peut toutefois pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019exemple des communistes fran\u00e7ais, qui choisirent suffisamment t\u00f4t l\u2019option du \u00ab Front populaire \u00bb, qui d\u00e9cid\u00e8rent de marier <em>l\u2019Internationale<\/em> et <em>la Marseillaise<\/em>, et qui rendirent ainsi possibles les conqu\u00eates de 1936.<\/p>\n<p>Dans ce temps de crispations, d\u2019impasses et de crises, il y a plus que jamais besoin de perspectives, de visions claires et fortes et de rassemblement. C\u2019est dire, que face au risque du ressentiment et d\u2019une pouss\u00e9e \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite, il faut plus que jamais faire de la politique. La politique est faite de controverses, de clivages, de distinctions et de rapprochements. Elle n\u2019est pas la guerre civile, mais ce qui permet de l\u2019\u00e9viter, par la force tranquille du nombre.<\/p>\n<p>\u00c0 gauche, il ne suffit d\u00e9cid\u00e9ment plus d\u2019attiser les col\u00e8res, ni m\u00eame d\u2019\u00e9noncer des contre-propositions. Dans une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9clat\u00e9e, o\u00f9 se perd le souci du \u00ab vivre ensemble \u00bb, il faut mettre au c\u0153ur du d\u00e9bat d\u00e9mocratique les vis\u00e9es, les valeurs, les objectifs, les m\u00e9thodes qui peuvent permettre de retrouver collectivement la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 et l\u2019optimisme. La violence d\u2019\u00c9tat d\u00e9ploy\u00e9e aujourd\u2019hui est inhumaine, elle est ill\u00e9gitime et, dans plus d\u2019un cas, elle d\u00e9borde m\u00eame les limites de la l\u00e9galit\u00e9. La conviction et le rassemblement politique ont pour vocation de remettre l\u2019\u00c9tat sur le droit chemin, c\u2019est-\u00e0-dire le chemin du droit.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0, dans un moment o\u00f9 la crise politique d\u00e9bouche sur une crise de r\u00e9gime, il faut mettre sur la table les principes et les modalit\u00e9s de d\u00e9bat et de d\u00e9cision qui redonneront du sens \u00e0 une d\u00e9mocratie qui, si l\u2019on n\u2019y prend garde, perdra de plus en plus de ses ressorts. Refondations sociale, \u00e9cologique, politique et institutionnelle doivent renouer entre elles les liens qui se sont malencontreusement distendus. Pour y parvenir, le ma\u00eetre mot est simple : se rassembler, jusqu\u2019\u00e0 faire majorit\u00e9, de fa\u00e7on propulsive et non pas r\u00e9gressive.<\/p>\n<p>Priv\u00e9 de majorit\u00e9, Emmanuel Macron joue le jeu de la violence, pour attirer la droite et d\u00e9sarmer la gauche. Il joue avec le feu et an\u00e9mie la d\u00e9mocratie fran\u00e7aise. Il ne faut surtout pas le prendre au mot en se dressant comme lui sur des ergots : il faut plus que jamais, avec fermet\u00e9, rassembler le plus possible du \u00ab peuple \u00bb, pour faire majorit\u00e9 et \u00e9viter le pire qui nous est promis.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/roger-martelli\"><strong>Roger Martelli<\/strong><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Face \u00e0 un pouvoir violent, comment r\u00e9sister, comment r\u00e9pondre ? Cette question anime les rangs de manifestants oppos\u00e9s \u00e0 la r\u00e9forme des retraites. L&#8217;historien Roger Martelli nous parle des r\u00e9volutions pass\u00e9es et nous livre son point de vue sur la situation actuelle.<\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[329,499,381],"class_list":["post-14018","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actu","tag-forces-de-lordre","tag-manifestation","tag-violences"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/14018","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=14018"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/14018\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=14018"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=14018"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=14018"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}