{"id":13788,"date":"2022-10-15T15:23:38","date_gmt":"2022-10-15T13:23:38","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-regards-croises-sur-une-action-militante\/"},"modified":"2023-06-24T00:32:23","modified_gmt":"2023-06-23T22:32:23","slug":"article-regards-croises-sur-une-action-militante","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=13788","title":{"rendered":"Regards crois\u00e9s sur une action militante"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Deux militantes \u00e9cologistes ont jet\u00e9 de la soupe sur un Van Gogh de la National Gallery de Londres pour d\u00e9noncer l&#8217;inaction climatique. Une strat\u00e9gie de communication efficace selon Nicolas Haeringer et Charles de Lacombe ; une interrogation probl\u00e9matique sur la place de l&#8217;art selon Pablo Pillaud-Vivien.<\/p>\n<h2><strong> <em>Ne crachons pas dans la soupe<\/em>, par Nicolas Haeringer et Charles de Lacombe, militants pour la justice climatique<\/h2>\n<p><\/strong><\/p>\n<p>Ce vendredi 14 octobre, deux militant\u2027es du mouvement <em>Just Stop Oil<\/em> ont d\u00e9vers\u00e9 deux boites de soupes sur <em>Les Tournesols<\/em>, l&#8217;une des \u0153uvres les plus c\u00e9l\u00e8bres de Vincent Van Gogh. Depuis les r\u00e9actions sont vives, y compris venant de personnalit\u00e9s issues du mouvement climat. Nombreuses sont en effet celles et ceux qui se disent en accord avec le message (il est indispensable de sortir des \u00e9nergies fossiles) mais qui estiment que l&#8217;action est inappropri\u00e9e \u2013 voire qu&#8217;elle contribuerait \u00e0 nous faire perdre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/actu\/article\/infographie-l-ecologie-par-les-nuls\">INFOGRAPHIE. L\u2019\u00e9cologie par les nuls<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Il est notamment reproch\u00e9 aux militant\u2027es de s&#8217;\u00eatre attaqu\u00e9 \u00e0 une \u0153uvre d&#8217;art plut\u00f4t qu&#8217;\u00e0 une infrastructure charbonni\u00e8re, gazi\u00e8re ou p\u00e9troli\u00e8re. S&#8217;en prendre \u00e0 l&#8217;art serait en effet hors de propos : la cr\u00e9ation artistique participe \u00e0 l&#8217;enchantement du monde. Nous aussi voulons plus d&#8217;art, plus de cr\u00e9ativit\u00e9 et d&#8217;\u00e9merveillement.<\/p>\n<p>Passons tr\u00e8s rapidement sur la premi\u00e8re des critiques : l&#8217;\u0153uvre n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 endommag\u00e9e, dans la mesure o\u00f9 elle est prot\u00e9g\u00e9e par un vitrage renforc\u00e9. Les deux militant\u2027es de <em>Just Stop Oil<\/em> le savaient \u00e9videmment, qui ont fait, comme chaque activiste le sait, de nombreux rep\u00e9rages avant d&#8217;agir.<\/p>\n<p>Leur choix est bien \u00e9videmment d\u00e9stabilisant : Van Gogh n&#8217;est en rien responsable du r\u00e9chauffement climatique, et les tableaux qu&#8217;il a peints encore moins. La National Gallery n&#8217;a de surcro\u00eet aucune comp\u00e9tence d\u00e9cisive dans la lutte contre le r\u00e9chauffement climatique.<\/p>\n<p>Cette action est pens\u00e9e pour provoquer. Elle vient nous percuter et nous interroger sur ce que nous sommes pr\u00eat\u00b7e\u00b7s \u00e0 faire, \u00e0 laisser de c\u00f4t\u00e9, voire \u00e0 sacrifier pour tenter de sauver ce qui peut encore l&#8217;\u00eatre. Que nous soyons d\u00e9rang\u00e9\u00b7e\u00b7s n&#8217;est pas secondaire, la cons\u00e9quence d&#8217;une action mal pens\u00e9e et trop rapidement organis\u00e9e. C&#8217;est sans aucun doute l&#8217;un des objectifs des deux militantes de <em>Just Stop Oil<\/em>. De ce point de vue, l&#8217;action est parfaitement \u00e0 sa place dans une institution culturelle : il s&#8217;agit, au sens premier du terme, d&#8217;une performance \u2013 d&#8217;ailleurs, si elle avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e par un dada\u00efste ou un surr\u00e9aliste, on peut penser que nombre de commentateurs et de commentatrices crieraient au g\u00e9nie.<\/p>\n<p>Cela fait plusieurs mois d\u00e9j\u00e0 que des militant\u2027es font le choix d&#8217;actions coup de poing de ce type. Il y a quelques semaines, des activistes se sont ainsi coll\u00e9s, avec de la glu, \u00e0 un tableau de L\u00e9onard De Vinci. Des \u00e9v\u00e9nements sportifs (sans lien direct, y compris via des sponsors) ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 pris pour cible, que l&#8217;on pense \u00e0 l&#8217;interruption d&#8217;un match de tennis \u00e0 Roland-Garros ou du blocage du dernier Tour de France. Il ne s&#8217;agissait pour elles et eux pas de protester contre ces \u00e9v\u00e8nements directement, ni m\u00eame de d\u00e9noncer des partenariats financiers avec des entreprises responsables du r\u00e9chauffement climatique. D&#8217;autres \u00e9v\u00e9nements ont \u00e9t\u00e9 cibl\u00e9s \u00e0 ce titre. Greenpeace a ainsi interrompu \u00e0 plusieurs reprises de la Ligue des champions pour d\u00e9noncer le partenariat entre la comp\u00e9tition phare du football mondial et Gazprom.<\/p>\n<p>Les mus\u00e9es et les \u0153uvres d&#8217;art n&#8217;ont de fait jamais \u00e9t\u00e9 des sanctuaires. 350.org (\u00e0 laquelle appartient l&#8217;un des auteurs de ses lignes) a ainsi lanc\u00e9 la campagne <em>Lib\u00e9rons Le Louvre<\/em>, pour d\u00e9noncer le partenariat financier entre le mus\u00e9e du Louvre et TotalEnergies. Les militant\u2027es du collectif ont organis\u00e9 plusieurs actions \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur du Mus\u00e9e, en utilisant les \u0153uvres expos\u00e9es comme toile de fond \u00e0 leurs actions et \u00e0 leurs revendications. Au Royaume-Uni, le collectif <em>Liberate Tate<\/em> a pendant plus de dix ans occup\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement la Tate Gallery jusqu&#8217;\u00e0 ce que le lien entre le mus\u00e9e londonien et l&#8217;entreprise BP prenne fin. Aux Pays-Bas, le mus\u00e9e Van Gogh (encore lui !) a \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d&#8217;actions d\u00e9non\u00e7ant les financements de Shell. On notera d&#8217;ailleurs, pour l&#8217;anecdote, que le collectif n\u00e9erlandais <em>Fossil Free Culture<\/em> avait d\u00e9j\u00e0 cibl\u00e9 (dans une vid\u00e9o factice) le m\u00eame tableau de Van Gogh.<\/p>\n<p>Ailleurs, des militant\u2027es. protestent r\u00e9guli\u00e8rement contre la pr\u00e9sence d&#8217;\u0153uvres vol\u00e9es par les puissances coloniales (fran\u00e7aise, anglaise, etc.) et exigent leur restitution, y compris en investissant les expositions comme ar\u00e8nes de mobilisation et de sensibilisation. Aux \u00c9tats-Unis comme en Angleterre, des statues de personnalit\u00e9s c\u00e9l\u00e9br\u00e9es par l&#8217;histoire officielle sont d\u00e9boulonn\u00e9es pour d\u00e9noncer les violences racistes et g\u00e9nocidaires qu&#8217;elles ont initi\u00e9es. En 2014, les Femen ont d\u00e9capit\u00e9 la statue de Vladimir Poutine.<\/p>\n<p>Il y a toutefois l\u00e0 un glissement tactique qui ne peut qu&#8217;interpeler. Jusqu&#8217;alors, la plupart des mobilisations du mouvement pour le climat s&#8217;en prenaient directement \u00e0 des cibles de campagne, autrement dit \u00e0 des entreprises ou des institutions qui soutiennent l&#8217;industrie fossile. Nous bloquons le si\u00e8ge de Total ; occupons des mines de charbon ; d\u00e9crochons des portraits d&#8217;Emmanuel Macron ; etc. Quand nous entrons dans les mus\u00e9es avec nos r\u00e9flexes militants, nous le faisons pour d\u00e9noncer des liens financiers r\u00e9els entre des institutions culturelles et des entreprises destructrices du climat. De m\u00eame, Act Up jetait du faux sang sur des dirigeant\u2027es de l&#8217;industrie pharmaceutique, ou sur des ministres. <\/p>\n<p>Rien de tout cela ici.<\/p>\n<p>Les militant\u2027es sont de plus en plus nombreuses et nombreux \u00e0 organiser des actions coup de poing qui ne s&#8217;en prennent pas \u00e0 des cibles directement li\u00e9es \u00e0 leurs revendications.<\/p>\n<p>Il s&#8217;agit ici de prendre \u00e0 partir l&#8217;opinion publique et de se hisser \u00e0 la hauteur de ce que le militant basque Txetx Etcheverry appelle <em>l&#8217;anormalit\u00e9 de la situation<\/em> : \u00e0 situation anormale, actions anormales. L&#8217;id\u00e9e est d&#8217;avoir recours \u00e0 des actions profond\u00e9ment d\u00e9rangeantes et d\u00e9stabilisantes, qui provoquent un trouble puissant \u2013 comme pour rendre tangible un peu de cette <em>l&#8217;inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9<\/em> dont parle fr\u00e9quemment l&#8217;\u00e9crivain Amitav Ghosh \u00e0 propos du r\u00e9chauffement climatique. <\/p>\n<p>Ce glissement entend r\u00e9pondre \u00e0 une impasse : la dure r\u00e9alit\u00e9 de la crise climatique et \u00e9nerg\u00e9tique devrait pousser nos dirigeant\u2027es \u00e0 enfin agir, mais rien ne se passe. Multiplier les actions, les faire p\u00e9n\u00e9trer jusque dans ces espaces et des ar\u00e8nes dont elles sont habituellement absentes vise \u00e0 nous emp\u00eacher de penser \u00e0 autre chose, de continuer \u00e0 vivre comme si de rien n&#8217;\u00e9tait.<\/p>\n<p>Au demeurant, l&#8217;action ciblant le tableau de Vincent Van Gogh n&#8217;\u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 pas sans lien avec le message. Le tableau a en effet \u00e9t\u00e9 asperg\u00e9 de soupe, afin de d\u00e9noncer le fait que la crise \u00e9nerg\u00e9tique et alimentaire (qui emp\u00eache tant de foyers de se nourrir et de se chauffer dignement) est directement li\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9varication de l&#8217;industrie fossile.<\/p>\n<p>Nos vies sont boulevers\u00e9es par la catastrophe en cours. Et l&#8217;art n&#8217;y \u00e9chappe pas. De la m\u00eame mani\u00e8re qu&#8217;il est d\u00e9sormais totalement incongru de parler de <em>neiges \u00e9ternelles<\/em> (alors que nous avons longtemps cru qu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une loi naturelle immuable : les glaciers \u00e9taient l\u00e0 pour durer bien au-del\u00e0 du temps humain) l&#8217;art aussi est percut\u00e9 de plein fouet. En derni\u00e8re analyse, il n&#8217;est par ailleurs pas aberrant d&#8217;estimer que nous allons devoir faire des choix douloureux : lorsque Paris sera frapp\u00e9e par une crue d&#8217;une ampleur historique, faudra-t-il en priorit\u00e9 sauver les \u0153uvres d&#8217;art du Louvre (dont toute une partie des salles d&#8217;expositions sont inondables) ou bien sauver des vies humaines ? Ce choix nous est impos\u00e9 ; formul\u00e9 tel quel, il semble inique. Il n&#8217;en demeure pas moins que la question finira in\u00e9vitablement par se poser \u00e0 l&#8217;avenir \u2013 et avec d&#8217;autant plus d&#8217;urgence et d&#8217;acuit\u00e9 si nous ne renon\u00e7ons pas de toute urgence \u00e0 l&#8217;extractivisme fossile.<\/p>\n<p>On nous apprend \u00e0 ne pas regarder le doigt du sage qui nous montre la lune. Peut-\u00eatre devons-nous ici admettre qu&#8217;il nous faut \u00e9couter la revendication, plut\u00f4t que de fixer quelques traces de soupes sur la vitre blind\u00e9e d&#8217;un des mus\u00e9es les plus s\u00e9curis\u00e9s au monde. Faute de quoi nous n&#8217;aurons plus gu\u00e8re de raison de nous adonner \u00e0 la contemplation et \u00e0 l&#8217;\u00e9merveillement face au g\u00e9nie cr\u00e9atif : nous n&#8217;aurons plus que nos yeux pour pleurer devant l\u2019ing\u00e9nierie destructrice.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>Nicolas Haeringer<\/strong> et <strong>Charles de Lacombe<\/strong>, militants pour la justice climatique<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><h2><strong> <em>L&#8217;art bourgeois contre la nature ou la tristesse d&#8217;une d\u00e9faite morale et politique<\/em>, par Pablo Pillaud-Vivien, r\u00e9dacteur en chef de <em>Regards<\/h2>\n<p><\/strong><\/em><\/p>\n<p><em>\u00ab Qu\u2019est-ce qui est le plus important : l\u2019art ou la vie ? Est-ce que l\u2019art vaut plus que la nourriture, que la justice ? \u00cates-vous plus pr\u00e9occup\u00e9 par la protection d\u2019une peinture ou par celle de notre plan\u00e8te et des gens qui la peuplent ? \u00bb<\/em> Ce sont par ces mots que les deux militantes de <em>Just Stop Oil<\/em> ont justifi\u00e9 leur jet de soupe sur la vitre prot\u00e9geant la toile <em>Les Tournesols<\/em> de Vincent Van Gogh \u00e0 la National Gallery de Londres. <\/p>\n<p>Pas de d\u00e9gradation donc, contrairement \u00e0 ce que certains ont pu penser dans un premier temps, mais un discours qui ne manque pas d\u2019interpeler jusque dans les rangs des militants de gauche et \u00e9cologistes. Car si l\u2019action a permis de mettre une nouvelle fois un coup de projecteur m\u00e9diatique mondial sur les urgences \u00e9cologiques, elle l\u2019a aussi fait dans le cadre d\u2019une mise en concurrence qui m\u00e9rite r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>Cette mise en concurrence, c\u2019est celle entre l\u2019art et la vie, ou, autrement dit, entre la d\u00e9fense de l\u2019art et la lutte pour la survie de nos \u00e9cosyst\u00e8mes. La question pos\u00e9e pourrait ainsi \u00eatre : pourquoi d\u00e9penser argent et \u00e9nergie \u00e0 prot\u00e9ger ou \u00e0 regarder des oeuvres d\u2019art alors m\u00eame que ces m\u00eames argent et \u00e9nergie pourraient \u00eatre utilis\u00e9 \u00e0 sauver la plan\u00e8te ? Mieux m\u00eame : en quoi l\u2019existence de l\u2019art pourrait-elle \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme primordiale dans la perspective de la disparition de la vie sur Terre ?<\/p>\n<p>Au fond, ces questions sont importantes et rappellent les combats qui affleurent parfois \u00e0 gauche autour de l\u2019articulation des luttes li\u00e9es \u00e0 la race, au genre et \u00e0 la classe. Mais ce qui m\u2019a le plus heurt\u00e9 dans le discours des deux militantes \u2013 et de nombre de celles et ceux qui ont d\u00e9fendu leur geste \u2013, c\u2019est le fait de consid\u00e9rer <em>Les Tournesols<\/em> de Van Gogh \u2013 et derri\u00e8re, l\u2019art en g\u00e9n\u00e9ral \u2013, comme un espace privil\u00e9gi\u00e9 voire exclusif de la bourgeoisie.<\/p>\n<p>D\u2019autant que l\u2019oeuvre que les militantes ont vis\u00e9e est une oeuvre d\u2019art embl\u00e9matique, une sorte de symbole-carte postale, une illustration m\u00e9tonymique de l\u2019art en g\u00e9n\u00e9ral que l\u2019on voit plus sur des mugs trop chers, des t-shirts s\u00fbrement fabriqu\u00e9s par des enfants quelque part dans le monde ou des produits alimentaires qu\u2019accroch\u00e9e \u00e0 une cimaise dans un mus\u00e9e. Bref une oeuvre qui se retrouve, contre le gr\u00e9 de son auteur initial bien s\u00fbr, au coeur d\u2019un syst\u00e8me capitaliste et extractiviste pr\u00e9cis\u00e9ment d\u00e9nonc\u00e9 par les deux militantes.<\/p>\n<p>Ainsi, m\u00eame si l\u2019oeuvre est conserv\u00e9e et expos\u00e9e dans un mus\u00e9e public gratuit dans la capitale britannique, loin de moi l\u2019id\u00e9e de consid\u00e9rer l\u2019assertion selon laquelle l\u2019art serait l\u2019espace de la bourgeoisie, comme compl\u00e8tement fausse. Mais de l\u2019expression d\u2019une fa\u00e7on aussi claire par les deux militantes, je ne peux que tirer le constat amer d\u2019une grave d\u00e9faite intellectuelle, morale et politique pour la gauche. L\u2019art comme expression la plus puissante et la plus \u00e9clatante de la r\u00e9alit\u00e9 semble avoir fait long feu et avoir \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par une d\u00e9finition \u00e9minemment plus probl\u00e9matique de l\u2019art et qu\u2019il faudrait par cons\u00e9quent combattre : l\u2019art en tant que divertissement, au sens le plus litt\u00e9ral, c\u2019est-\u00e0-dire ce qui d\u00e9tournerait l\u2019attention des choses plus s\u00e9rieuses.<\/p>\n<p>Le mus\u00e9e est, \u00e0 ce titre, un objet int\u00e9ressant : tout public soit-il, il est souvent consid\u00e9r\u00e9 comme un lieu hors du temps et m\u00eame de l\u2019espace, un lieu pour les m\u00e9c\u00e8nes et les touristes, un lieu qui ne laisse finalement que tr\u00e8s peu d\u2019espace pour le peuple. Les deux militantes ne s\u2019y trompent d\u2019ailleurs pas : en se positionnant devant la peinture et en parlant d\u2019art, elles s\u2019adressent \u00e0 cette \u00e9lite intellectuelle et argent\u00e9e qui serait plus prompte \u00e0 d\u00e9fendre une toile que la plan\u00e8te. <\/p>\n<p>L\u2019art est d\u00e9sormais un concept, un espace dont on peut interroger la n\u00e9cessit\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019heure des urgences actuelles mais surtout dont l\u2019inscription dans l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me des luttes de la gauche et des \u00e9cologistes peut \u00eatre remise en question. Contrairement \u00e0 la sant\u00e9 ou l\u2019\u00e9ducation nationale (on imagine mal ces m\u00eames activistes affirmer : <em>d\u00e9penser sans compter pour soigner le cancer de quelques uns ou permettre \u00e0 toute la for\u00eat amazonienne de survivre ? Apprendre le latin et le grec ou sauver la plan\u00e8te ?<\/em>), l\u2019art pr\u00eate aujourd\u2019hui le flanc \u00e0 des attaques qui viennent mettre \u00e0 jour la faiblesse de la pens\u00e9e critique.<\/p>\n<p>Historiquement, ceux qui s\u2019attaquaient \u00e0 l\u2019art (je sais qu\u2019il y avait une vitre mais cela n\u2019en demeure pas moins une attaque symbolique), ceux qui mettaient les artistes en prison, br\u00fblaient les livres ou les peintures, fermaient les th\u00e9\u00e2tres et les cin\u00e9mas, \u00e9taient plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019obscurantisme. Parce que l\u2019art \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un vecteur de l\u2019\u00e9mancipation, la possibilit\u00e9 d\u2019une expression incontr\u00f4lable, le dessin d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 licencieuse car libre par essence.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, tel n\u2019est plus le cas : le patrimoine culturel est per\u00e7u au m\u00eame niveau qu\u2019un patrimoine immobilier ou financier, la cr\u00e9ation se rabougrit dans des industries qui l\u2019assassinent ou des alc\u00f4ves dor\u00e9s qui l\u2019endorment, et l\u2019art comme r\u00e9sistance n\u2019existe plus que dans quelques endroits sp\u00e9cifiques, des niches qui, par d\u00e9finition, l\u2019emp\u00eachent d\u2019\u00eatre v\u00e9ritablement populaire m\u00eame s\u2019il n\u2019en demeure pas moins n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Et pourtant, malgr\u00e9 tout ce que je viens d\u2019\u00e9crire, je continue de croire fermement que l\u2019on ne peut se r\u00e9soudre \u00e0 laisser l\u2019art, qu\u2019il soit de patrimoine ou de cr\u00e9ation, comme un lieu ext\u00e9rieur voire comme un adversaire de la gauche et de l\u2019\u00e9cologie. Au contraire, il doit m\u00eame \u00eatre, si ce n\u2019est un outil ou une arme, au moins l\u2019un des objets de notre combat.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/pablo-pillaud-vivien-2445\"><strong>Pablo Pillaud-Vivien<\/strong><\/a>, r\u00e9dacteur en chef de <em>Regards<\/em><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-13788 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/capture-d_ecran-2022-10-15-a-10-6d9.56.46.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/capture-d_ecran-2022-10-15-a-10-6d9.56.46-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"capture-d_ecran-2022-10-15-a-10.56.46.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deux militantes \u00e9cologistes ont jet\u00e9 de la soupe sur un Van Gogh de la National Gallery de Londres pour d\u00e9noncer l&#8217;inaction climatique. 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