{"id":1377,"date":"1999-04-01T00:00:00","date_gmt":"1999-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/pluralite-des-origines1377\/"},"modified":"1999-04-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-03-31T22:00:00","slug":"pluralite-des-origines1377","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1377","title":{"rendered":"Pluralit\u00e9 des origines"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Apr\u00e8s une s\u00e9rie de nouvelles d\u00e9couvertes, les mod\u00e8les scientifiques commun\u00e9ment admis pour les origines de l&#8217;homme montrent leurs failles. De nombreuses critiques mettent aussi en \u00e9vidence les conceptions qui ont pr\u00e9valu dans la construction de ces mod\u00e8les. Une floraison d&#8217;ouvrages tentent de fournir une nouvelle coh\u00e9rence qui ne peut ignorer ni les donn\u00e9es de la science ni le poids des mentalit\u00e9s ni la contingence du parcours de chaque scientifique. <\/p>\n<p>Dans son dernier ouvrage, l&#8217;Homme des origines, la philosophe et historienne des sciences Claudine Cohen produit une grille de lecture g\u00e9n\u00e9rale concernant &#8220;les savoirs et fictions&#8221; en pr\u00e9histoire, une histoire des id\u00e9es au sens le plus large c&#8217;est-\u00e0-dire les conceptions, les repr\u00e9sentations, les mentalit\u00e9s. &#8220;Au del\u00e0 m\u00eame de leur int\u00e9r\u00eat scientifique tous ces t\u00e9moins de l&#8217;anciennet\u00e9 de l&#8217;Homme (&#8230;) gardent quelque chose d&#8217;\u00e9mouvant et de pr\u00e9cieux, de fascinant et de sacr\u00e9 : leur conservation, leur contemplation et leur \u00e9tude sont aujourd&#8217;hui comme les rites d&#8217;un culte la\u00efcis\u00e9 que nous rendons aux reliques de nos anc\u00eatres&#8221; (p. 49). Elle discerne m\u00eame des h\u00e9ritages des conceptions diluviennes (du D\u00e9luge au sens propre) dans certains d\u00e9bats d&#8217;aujourd&#8217;hui. &#8220;En France on assiste au retour d&#8217;une vision orthog\u00e9n\u00e9tique (c&#8217;est-\u00e0-dire lin\u00e9aire et menant n\u00e9cessairement \u00e0 l&#8217;Homme actuel qui en serait l&#8217;aboutissement) de l&#8217;\u00e9volution humaine plus ou moins inspir\u00e9e de Teilhard de Chardin.&#8221; (p. 49)<\/p>\n<p><strong> De la vision de Teilhard de Chardin <\/strong><\/p>\n<p>Le c\u00e9l\u00e8bre j\u00e9suite proposait une vision spiritualiste de l&#8217;\u00e9volution comme une ascension irr\u00e9sistible vers la rencontre de la mati\u00e8re et de l&#8217;esprit qui se r\u00e9alise en l&#8217;homme. Voir par exemple les th\u00e8ses de Dambricourt-Malass\u00e9 publi\u00e9es \u00e0 la une de la Recherche. Ou encore &#8220;des lectures de l&#8217;art pal\u00e9olithique qui font une place centrale \u00e0 la magie et aux rituels du chamanisme&#8221;, r\u00e9f\u00e9rence cette fois \u00e0 David Lewis Williams et Jean Clottes dont nous reparlerons plus loin. Le lien entre expression artistique et religion de l&#8217;Homme pr\u00e9historique est d&#8217;autant plus fragile que si l&#8217;art pal\u00e9olithique remonte \u00e0 30 000 ans, les traces de rites fun\u00e9raires (s\u00e9pultures) remontent \u00e0 90 000 ans. Et on peut penser que cette croyance en une vie dans l&#8217;au-del\u00e0 est bien trop r\u00e9cente pour caract\u00e9riser l&#8217;Homme (p. 75).<\/p>\n<p>Penser l&#8217;Homme dans le r\u00e8gne animal a constitu\u00e9 aussi une dimension essentielle de l&#8217;\u00e9mancipation du dogmatisme religieux. Claudine Cohen note avec justesse (p. 53) que toute une tradition de recherches s&#8217;est efforc\u00e9e de pr\u00e9server la singularit\u00e9 de l&#8217;homme dans le monde animal en lui attribuant certaines qualit\u00e9s ou facult\u00e9s qu&#8217;il serait le seul \u00e0 d\u00e9tenir. Et que cette diff\u00e9rence est aujourd&#8217;hui fortement remise en cause. Mais on peut douter que l&#8217;enjeu des d\u00e9bats actuels sur la sp\u00e9cificit\u00e9 humaine soit encore de se d\u00e9gager de la matrice religieuse, spiritualiste. A condition bien \u00e9videmment de ne pas consid\u00e9rer que la seule conception de la conscience soit celle qu&#8217;en donne Jean-Paul II.<\/p>\n<p>S&#8217;agissant de l&#8217;Homme, Claudine Cohen explore l&#8217;impasse du &#8220;Rubicon c\u00e9r\u00e9bral&#8221; et de toutes les tentatives de le caract\u00e9riser sur des crit\u00e8res exclusivement anatomiques. &#8220;Au nom de cet a priori, on a souvent refus\u00e9 que certains hominid\u00e9s auxquels on voulait nier la possession d&#8217;une \u00ab conscience \u00bb proprement humaine aient pu fabriquer des outils m\u00eame lorsqu&#8217;on les trouvait associ\u00e9s parfois dans les m\u00eames sites&#8221; (p. 71).<\/p>\n<p><strong> &#8230; \u00e0 la classification biologique <\/strong><\/p>\n<p>Si Claudine Cohen souligne avec raison que &#8220;les premi\u00e8res industries de pierre connues sont probablement l&#8217;oeuvre des australopith\u00e8ques&#8221; (p. 76) et pas du genre Homo d\u00e9fini au sens anatomique, et de noter &#8220;\u00e0 l&#8217;origine, c&#8217;est la permanence et l&#8217;abondance de cet outillage qui caract\u00e9rise l&#8217;Homme parmi les primates&#8221;, il n&#8217;emp\u00eache qu&#8217;elle fait la part trop belle (p. 76) \u00e0 l&#8217;utilisation d&#8217;outils par les grands singes, tarte \u00e0 la cr\u00e8me des sociobiologistes, sur laquelle il n&#8217;y a rien de nouveau ni de vraiment probant. L&#8217;\u00e9cueil principal semble bien de s&#8217;engager aujourd&#8217;hui dans un nouveau r\u00e9ductionnisme qui \u00e9luderait la double nature indissociablement biologique et culturelle de l&#8217;existence humaine (p. 79) sur laquelle conclut n\u00e9anmoins la philosophe. Le chapitre sur &#8220;le sexe et l&#8217;\u00e9rotisme pendant la pr\u00e9histoire&#8221; abonde en ce sens. De Freud jusqu&#8217;aux anthropologues actuels, la sexualit\u00e9 humaine se distingue de celle des autres mammif\u00e8res. A ce sujet, on peut lire aussi le tr\u00e8s dr\u00f4le et tr\u00e8s argument\u00e9 Pourquoi l&#8217;amour est un plaisir de Jared Diamond (Hachette Litt\u00e9ratures, 1999). Pour conna\u00eetre la sexualit\u00e9 humaine \u00e0 ses origines &#8220;l&#8217;art est peut-\u00eatre une voie royale d&#8217;acc\u00e8s \u00e0 la pens\u00e9e de nos anc\u00eatres&#8221; (p. 84). Mais Claudine Cohen souligne les faiblesses de l&#8217;\u00e9tude de l&#8217;art pr\u00e9historique qui n&#8217;est pas constitu\u00e9 en discipline &#8220;l&#8217;approche de l&#8217;art du pal\u00e9olithique peut \u00eatre un lieu privil\u00e9gi\u00e9 de projection de nos propres cadres mentaux sur les cultures des hommes du pass\u00e9&#8221;. Claudine Cohen se r\u00e9clame de l&#8217;h\u00e9ritage du pr\u00e9historien fran\u00e7ais Andr\u00e9 Leroi-Gourhan (dont elle pr\u00e9cise de fa\u00e7on critique l&#8217;apport dans la lecture d&#8217;un syst\u00e8me symbolique dans l&#8217;art pari\u00e9tal, p. 105) et du pal\u00e9ontologue am\u00e9ricain Stephen Jay Gould, mais la description et la juxtaposition de points de vue contradictoires ne suffit pas \u00e0 produire une pens\u00e9e dialectique. A preuve l&#8217;extr\u00eame flou des conclusions sur la notion de &#8220;race&#8221; (pp. 174-175). A l&#8217;aise dans l&#8217;histoire des id\u00e9es, la confusion domine quand il s&#8217;agit d&#8217;aborder les enjeux scientifiques actuels. Dire que &#8220;la m\u00e9decine fait de la race un concept op\u00e9ratoire pour le choix de certains traitements&#8221; semble abusif. De m\u00eame que l&#8217;affirmation &#8220;la pal\u00e9ontologie humaine continue de d\u00e9signer des races d&#8217;hominid\u00e9s fossiles&#8221; oublie all\u00e9grement la notion de &#8220;pal\u00e9oesp\u00e8ce&#8221; des pal\u00e9ontologistes.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s le mythe du premier Homme c&#8217;est-\u00e0-dire tout ce qui touche aux origines lointaines, Claudine Cohen aborde &#8220;l&#8217;invention des races humaines&#8221; qui pourrait s&#8217;intituler aussi les aventures de la diversit\u00e9 \u00e0 travers les \u00e2ges. Claudine Cohen s&#8217;attarde sur le Telliamed, un texte qui circula \u00e0 partir de 1720 sous le manteau, &#8220;qui participe d&#8217;une v\u00e9ritable r\u00e9volution dans l&#8217;histoire des id\u00e9es&#8221; se d\u00e9gageant de la chronologie biblique en introduisant une dur\u00e9e immense et de la causalit\u00e9 miraculeuse avec une place accord\u00e9e au hasard et \u00e0 l&#8217;histoire et des tentatives de trouver des liens de parent\u00e9 et des descendances entre les esp\u00e8ces, ouvrant la voie \u00e0 une histoire naturelle de l&#8217;homme sur fond d&#8217;une histoire de la nature. Claudine Cohen fournit une \u00e9tude fouill\u00e9e de l&#8217;histoire de l&#8217;id\u00e9e de race. Elle note que si Darwin continue de parler de &#8220;races inf\u00e9rieures&#8221;, il n&#8217;accorde pas de signification \u00e9volutive \u00e0 la variabilit\u00e9 humaine, ces variations \u00e9chappent \u00e0 la s\u00e9lection naturelle et sont donc insignifiantes. Par contre, Claudine Cohen note le lien \u00e9troit entre la hi\u00e9rarchie des races humaines et l&#8217;eug\u00e9nisme. D\u00e9passant une approche purement descriptive et typologique, la g\u00e9n\u00e9tique des populations (pp. 165-166) \u00e9labore la notion biologique et historique de population, c&#8217;est-\u00e0-dire un ensemble d&#8217;individus entre lesquels un \u00e9change effectif de g\u00e8nes a lieu. Du coup, la continuit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique l&#8217;emporte : les diff\u00e9rences entre populations sont du m\u00eame ordre que les diff\u00e9rences individuelles. Cette diversit\u00e9 humaine permet du coup un regard diff\u00e9rent sur nos origines et fait voler en \u00e9clats les hi\u00e9rarchies qui ont longtemps pr\u00e9valu entre les hommes fossiles selon leur apparence physique. Abordant lui aussi l&#8217;histoire de sa discipline dans le Genou de Lucy, Yves Coppens montre aussi le poids des id\u00e9es pr\u00e9con\u00e7ues qui ont longtemps fait chercher des anc\u00eatres tr\u00e8s anciens aux traits les plus modernes possibles et conduit \u00e0 rejeter de l&#8217;ascendance de l&#8217;Homme tout ce qui paraissait s&#8217;\u00e9loigner de nos canons actuels&#8230; L&#8217;Homme de N\u00e9anderthal, l&#8217;Homo erectus puis les Australopith\u00e8ques ont tour \u00e0 tour fait les frais de ces pr\u00e9jug\u00e9s.<\/p>\n<p><strong> Des fictions de Victor Hugo <\/strong><\/p>\n<p>Incontestablement plus \u00e0 l&#8217;aise dans les repr\u00e9sentations de la pr\u00e9histoire, Claudine Cohen analyse les fictions de la pr\u00e9histoire de Victor Hugo aux romans pr\u00e9historiques \u00e0 vocation didactique, tradition oblig\u00e9e des pr\u00e9historiens fran\u00e7ais de l&#8217;abb\u00e9 Breuil \u00e0 Yves Coppens. &#8220;Le paradoxe du roman pr\u00e9historique, c&#8217;est (&#8230;) d&#8217;une part la volont\u00e9 de reconstruire la vie quotidienne dans ces p\u00e9riodes et d&#8217;autre part de retracer sur la longue dur\u00e9e des temps g\u00e9ologiques le devenir de l&#8217;humanit\u00e9.&#8221; Cela dit, le genre a un bel avenir devant lui. La preuve par le dernier ouvrage de Coppens s&#8217;attachant tout \u00e0 la fois \u00e0 relativiser le mythe qu&#8217;il a largement contribu\u00e9 \u00e0 construire autour de l&#8217;australopith\u00e8que Lucy qui n&#8217;est pas &#8220;la plus vieille femme du monde&#8221;, mais &#8220;le squelette le moins incomplet d&#8217;une pr\u00e9humaine parmi les plus anciennes&#8221; (p. 179), et ne pouvant s&#8217;emp\u00eacher de continuer \u00e0 le c\u00e9l\u00e9brer. Avec le Genou de Lucy, Yves Coppens, professeur au Coll\u00e8ge de France, livre un (dernier ?) plaidoyer pro domo pour son sc\u00e9nario de la Rift Valley faisant de l&#8217;Afrique de l&#8217;Est le berceau de l&#8217;humanit\u00e9 avec en vedette Lucy, un Australopith\u00e8que vieux de 3,2 millions d&#8217;ann\u00e9es. Une th\u00e9orie s\u00e9rieusement \u00e9branl\u00e9e par de plus r\u00e9centes trouvailles. Qu&#8217;on en juge. Ron Clarke a d\u00e9couvert le squelette presque complet et le cr\u00e2ne de &#8220;little foot&#8221;, un australopith\u00e8que vieux de 3,5 millions d&#8217;ann\u00e9es en Afrique du Sud. Meave Leakey a mis au jour au Kenya l&#8217;Australopithecus anamensis, vieux de 4,2 millions d&#8217;ann\u00e9es, mais qui semble plus proche de nous que Lucy. Et Michel Brunet a d\u00e9couvert Abel, un australopith\u00e8que vieux de 3,5 millions d&#8217;ann\u00e9es, aux caract\u00e8res plus proches de l&#8217;Homme et qui plus est, dans une r\u00e9gion bois\u00e9e, en Afrique de l&#8217;Ouest !<\/p>\n<p>Aussi la remise \u00e0 jour devenait indispensable pour essayer d&#8217;int\u00e9grer les \u00e9l\u00e9ments (apparemment ?) contradictoires \u00e0 son propre sc\u00e9nario, pour expliquer les r\u00e9centes trouvailles \u00e0 l&#8217;Ouest et au Sud. Ainsi un d\u00e9ploiement \u00e0 partir de Lucy qui n&#8217;est plus la plus ancienne cr\u00e9ature (ni l&#8217;anc\u00eatre du genre Homo pour lequel l&#8217;Australopithecus anamensis semble un meilleur candidat), mais \u00e0 laquelle Yves Coppens reconna\u00eet n\u00e9anmoins toutes les qualit\u00e9s (pr\u00e9)humaines possibles et accorde une position centrale, \u00e0 l&#8217;origine de la branche orientale et du d\u00e9ploiement vers le Sud. Tant pis pour la datation, Lucy s&#8217;accroche aux branches : le fameux genou prouve ses capacit\u00e9s arboricoles et en fait l&#8217;anc\u00eatre des australopith\u00e8ques de l&#8217;Est. Tandis qu&#8217;un autre rameau de la branche orientale (anamensis) serait \u00e0 l&#8217;origine du d\u00e9ploiement vers l&#8217;Ouest et du genre Homo. Yves Coppens n&#8217;en d\u00e9mord pas, les australopith\u00e8ques les plus anciens doivent se trouver \u00e0 l&#8217;Est et justement il a des candidats \u00e0 l&#8217;origine des Australopith\u00e8ques entre 6 et 8 millions d&#8217;ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Quant au fond de l&#8217;explication, il demeure inchang\u00e9, une variation des conditions g\u00e9ologiques et climatiques entra\u00eene une \u00e9volution diff\u00e9renci\u00e9e \u00e0 l&#8217;Est et \u00e0 l&#8217;Ouest de l&#8217;Afrique. Avec Coppens, nous sommes dans un processus exclusivement biologique sous la pression des changements climatiques. Aux Australopith\u00e8ques afarensis (Lucy) et anamensis, qui coexistent (ou ne forment qu&#8217;une esp\u00e8ce) entre trois et quatre millions d&#8217;ann\u00e9es, succ\u00e8dent selon lui l&#8217;Australopith\u00e8que robuste et la lign\u00e9e Homo, deux r\u00e9ponses diff\u00e9rentes (l&#8217;une plus athl\u00e9tique comme son nom l&#8217;indique, l&#8217;autre avec un plus gros cerveau) au pic d&#8217;ass\u00e8chement. Pourtant les premiers outils, contemporains des Australopith\u00e8ques, indiquent le r\u00f4le d\u00e8s cette \u00e9poque d&#8217;un nouveau m\u00e9canisme \u00e9volutif o\u00f9 le culturel devient pr\u00e9dominant (pp. 59-60) mais Coppens se satisfait d&#8217;une explication strictement biologique (qu&#8217;il reconna\u00eet lui-m\u00eame r\u00e9ductrice) des origines. Le genre Homo ne fait pas l&#8217;Homme, reconna\u00eet-il, mais qu&#8217;est-ce que l&#8217;Homme ? Pour lui, l&#8217;\u00e9v\u00e9nement central reste l&#8217;ass\u00e8chement progressif de la vall\u00e9e du Rift qui d\u00e9clenche tout : apparition de la conscience, des outils, de la soci\u00e9t\u00e9 langage&#8230; La d\u00e9finition du genre Homo, anatomique, ne prend pas ces \u00e9l\u00e9ments en compte, celle de l&#8217;Homme les prend tous en compte mais comme on ne sait pas les situer pr\u00e9cis\u00e9ment, elle \u00e9chapperait au pal\u00e9oanthropologue. La d\u00e9finition de l&#8217;Homme se limite-t-elle \u00e0 des crit\u00e8res biologiques ? On touche l\u00e0 une question fondamentale qui est au coeur d&#8217;un d\u00e9bat men\u00e9 avec l&#8217;anatomiste Michel Sakka et l&#8217;homme d&#8217;Eglise Gustave Martelet pour un num\u00e9ro sp\u00e9cial de la revue Historia. Pour Michel Sakka &#8220;les caract\u00e8res anatomiques sont n\u00e9cessaires mais ne suffisent pas. L&#8217;animal pr\u00e9humain devient un homme non par son squelette mais par des caract\u00e8res sociaux et culturels : le travail, le partage de la nourriture, la fabrication des outils&#8221;.<\/p>\n<p><strong> &#8230; au c\u00e9l\u00e8bre genou de Lucy <\/strong><\/p>\n<p>Dans l&#8217;Homme premier, Henry de Lumley, directeur du Museum national d&#8217;histoire naturelle et du mus\u00e9e de l&#8217;Homme, est cat\u00e9gorique : &#8220;aucun de ces groupes (d&#8217;Australopith\u00e8ques) n&#8217;a jamais franchi le seuil d l&#8217;hominisation et ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme v\u00e9ritablement humain&#8221;. Il leur manque le langage articul\u00e9, impossible vu leur anatomie, et les outils que Henry de Lumley pr\u00e9f\u00e8re attribuer aux plus anciens repr\u00e9sentants du genre Homo. Manifestation du fameux pr\u00e9jug\u00e9 qui \u00e9tablit une hi\u00e9rarchie entre les hommes fossiles suivant leurs apparences physiques ? Les Australopith\u00e8ques ne partageraient avec les humains que &#8220;la station \u00e9rig\u00e9e bip\u00e8de&#8221; (p. 29) qui constituerait &#8220;le fait essentiel&#8221; du &#8220;processus \u00e9volutif&#8221;, les changements environnementaux \u00e9tant relativis\u00e9s. Aussi Henry de Lumley situe vers 2,5 millions d&#8217;ann\u00e9es le premier Homme qui &#8220;se caract\u00e9rise par l&#8217;acquisition du langage articul\u00e9, l&#8217;invention de l&#8217;outil et les premiers campements de base&#8221;. L&#8217;\u00e9volution est-elle orient\u00e9e ? Yves Coppens \u00e9voque &#8220;un m\u00e9canisme subtil (&#8230;) capable de recevoir l&#8217;information du milieu (&#8230;) pour provoquer dans la bonne direction (&#8230;) les mutations&#8221;. Yves Coppens refuse la contingence. Pourtant, si les derni\u00e8res d\u00e9couvertes de la biologie mol\u00e9culaire laissent entrevoir qu&#8217;un changement brusque de l&#8217;environnement peut inactiver des mol\u00e9cules qui r\u00e9priment les mutations et donc provoquer un fort accroissement de celles-ci (voir &#8220;Quand le stress de la mouche bouleverse la th\u00e9orie de l&#8217;\u00e9volution&#8221; dans le Sens des connaissances de Regards n\u00b0 43), de l\u00e0 \u00e0 envisager une &#8220;direction&#8221; de ces mutations, il y a un pas qui semble difficile \u00e0 franchir !<\/p>\n<p>Avec La plus belle histoire de l&#8217;Homme, nous abordons un r\u00e9cit \u00e0 plusieurs voix : &#8220;la conqu\u00eate du territoire&#8221; par Homo erectus, il y a 1,5 million d&#8217;ann\u00e9e avec Andr\u00e9 Langaney, g\u00e9n\u00e9ticien des populations ; &#8220;la conqu\u00eate de l&#8217;imaginaire&#8221; au temps des grottes orn\u00e9es, il y a 30 000 ans, avec Jean Clottes, conservateur g\u00e9n\u00e9ral du Patrimoine et &#8220;la conqu\u00eate du pouvoir&#8221; avec l&#8217;homme s\u00e9dentaris\u00e9 au n\u00e9olithique, avec Jean Guilaine, professeur au Coll\u00e8ge de France. Andr\u00e9 Langaney souligne &#8220;la continuit\u00e9 entre nos anc\u00eatres primates et nous-m\u00eames&#8221; (p. 22) : l&#8217;Homme, &#8220;c&#8217;est un singe&#8221;, pour preuve la quasi-similitude (\u00e0 999 pour 1 000) entre l&#8217;ADN du chimpanz\u00e9 et celui de l&#8217;homme. Mais la ressemblance de l&#8217;ADN humain avec l&#8217;ADN de lapin est de l&#8217;ordre de 80 % (pp. 22 et 23) : c&#8217;est donc un lapin ? Et cette identit\u00e9 ne se retrouve d\u00e9j\u00e0 plus au niveau des chromosomes et que dire du g\u00e9nome que nous n&#8217;avons pas encore fini de d\u00e9chiffrer ? Toujours est-il que, pour Andr\u00e9 Langaney, la seule chose qui distingue radicalement l&#8217;homme, c&#8217;est le langage. Jean Clottes insiste, bien \u00e9videmment sur l&#8217;art, soulignant : &#8220;l&#8217;art existe d\u00e8s que l&#8217;homme transforme la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 travers l&#8217;image mentale qu&#8217;il s&#8217;en fait&#8221; (p. 66). Une d\u00e9finition tr\u00e8s large qui implique qu'&#8221;on ne peut pas dater le premier geste (&#8230;) ce n&#8217;est pas un \u00e9v\u00e9nement mais une tr\u00e8s longue cha\u00eene d&#8217;actes infimes qui se perdent dans la nuit des temps&#8221;. Cette insistance sur la dimension de projet fait \u00e9cho \u00e0 la notion de &#8220;conscience r\u00e9fl\u00e9chie&#8221; utilis\u00e9e par Michel Sakka \u00e0 propos de l&#8217;outil notamment : &#8220;Je ne connais pas d&#8217;autres esp\u00e8ces que les hommes qui fabriquent un outil&#8221; (ouvrage cit\u00e9 p. 176) ; l&#8217;homme &#8220;a tout un projet conscient dans la t\u00eate avant de faire un instrument&#8221; (p. 174). Une conception que semble partager Henry de Lumley pour lequel l&#8217;outil est &#8220;le t\u00e9moignage d&#8217;une pens\u00e9e conceptuelle sp\u00e9cifiquement humaine&#8221; (p. 44, ouvrage cit\u00e9).<\/p>\n<p><strong> &#8230; et \u00e0 l&#8217;art des chamanes <\/strong><\/p>\n<p>Mati\u00e8re \u00e0 d\u00e9bat aussi quand Jean Clottes d\u00e9crit l&#8217;art pr\u00e9historique comme une &#8220;v\u00e9ritable religion&#8221; (p. 94) o\u00f9 &#8220;les grottes sont des lieux de culte&#8221; (p. 97). &#8220;Creuser une s\u00e9pulture, cela traduit une croyance en une autre vie (&#8230;) cela postule une esquisse de religion&#8221; (p. 96). Parler de religion \u00e0 propos de la pr\u00e9histoire peut sembler un curieux anachronisme. Dans l&#8217;Invention du Christ, Maurice Sachot montre que &#8220;la notion de religion n&#8217;est pas d\u00e9finie \u00e0 partir des traits essentiels qui sont communs aux r\u00e9alit\u00e9s reconnues comme religions. C&#8217;est un cas d&#8217;esp\u00e8ce (la religion catholique) qui fournit ces traits essentiels&#8221; (p. 233) \u00e0 tel point &#8220;que cette notion (de religion) ne saurait d\u00e9finir le christianisme (&#8230;) avant le IIe si\u00e8cle&#8221; (p. 230) ! &#8220;La notion de religion n&#8217;est ni primitive ni universelle&#8221; (p. 11) montre encore Maurice Sachot. Pour Jean Clottes, les artistes des cavernes seraient des &#8220;chamanes&#8221; (p. 98) comme ceux que l&#8217;on peut rencontrer actuellement &#8220;en Sib\u00e9rie, en Am\u00e9rique, dans le Sud de l&#8217;Afrique, dans certaines parties de l&#8217;Asie&#8221; (p. 99). L\u00e0 encore la prudence devrait s&#8217;imposer. Les peuplades &#8220;primitives&#8221; actuelles ont toutes des dizaines de milliers d&#8217;ann\u00e9es d&#8217;\u00e9volution derri\u00e8re elles depuis les artistes pr\u00e9historiques, m\u00eame si elles n&#8217;ont pas \u00e9volu\u00e9 dans la m\u00eame direction que nous. Toujours est-il que les passionn\u00e9s pourront se reporter au &#8220;voyage en pr\u00e9histoire&#8221; de Jean Clottes, o\u00f9 ses conceptions mais aussi ses travaux sont d\u00e9velopp\u00e9s. Il s&#8217;agit l\u00e0 d&#8217;un ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence indispensable pour qui veut aller plus loin dans la connaissance de l&#8217;art pr\u00e9historique.<\/p>\n<p>Question subsidiaire : tout ce renouveau, cette cr\u00e9ativit\u00e9 autour de la qu\u00eate des origines o\u00f9 se m\u00ealent avanc\u00e9es technologiques, \u00e9volution des mentalit\u00e9s et des conceptions, parcours personnels de scientifiques (Claudine Cohen parle d'&#8221;un \u00e9change n\u00e9cessaire entre fiction et \u00e9laboration rationnelle&#8221;) ne constituent-ils pas la plus intelligente r\u00e9ponse et le plus cinglant d\u00e9menti aux ratiocinations d&#8217;un Sokal ?<\/p>\n<p>L&#8217;Homme des origines, savoirs et fictions en pr\u00e9histoire,<strong> Claudine Cohen, <\/strong>\u00e9ditions du Seuil, 295 p.<\/p>\n<p>Le Genou de Lucy,<strong> Yves Coppens, <\/strong>\u00e9ditions Odile-Jacob, 250 p., 139 F<\/p>\n<p>&#8220;Les origines de l&#8217;Homme&#8221;,Historia sp\u00e9cial n\u00b0 50, 35 F, r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en Livre de poche dans les dossiers Historia, \u00e9ditions Tallandier<\/p>\n<p>L&#8217;Homme premier, pr\u00e9histoire, \u00e9volution, culture,<strong> Henry de Lumley, <\/strong>\u00e9ditions Odile-Jacob, 250 p., 135 F<\/p>\n<p>La plus belle histoire de l&#8217;Homme : comment la Terre devint humaine,<strong> Andr\u00e9 Langaney, Jean Clottes, Jean Guilaine et Dominique Simonnet, <\/strong>\u00e9ditions du Seuil, 185 p., 95 F<\/p>\n<p>L&#8217;Invention du Christ, gen\u00e8se d&#8217;une religion,<strong> Maurice Sachot, <\/strong>\u00e9ditions Odile-Jacob, coll. le champ m\u00e9diologique, 250 p., 130 F<\/p>\n<p>Voyage en pr\u00e9histoire, l&#8217;art des cavernes et des abris, de la d\u00e9couverte \u00e0 l&#8217;interpr\u00e9tation,<strong> Jean Clottes, <\/strong>la Maison des Roches \u00e9diteur, 480 p., 170 F<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Apr\u00e8s une s\u00e9rie de nouvelles d\u00e9couvertes, les mod\u00e8les scientifiques commun\u00e9ment admis pour les origines de l&#8217;homme montrent leurs failles. De nombreuses critiques mettent aussi en \u00e9vidence les conceptions qui ont pr\u00e9valu dans la construction de ces mod\u00e8les. 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