{"id":13760,"date":"2022-09-28T17:39:59","date_gmt":"2022-09-28T15:39:59","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-new-space-vieilles-lunes\/"},"modified":"2023-06-24T00:32:00","modified_gmt":"2023-06-23T22:32:00","slug":"article-new-space-vieilles-lunes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=13760","title":{"rendered":"New Space : vieilles lunes"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le \u00ab\u00a0New Space\u00a0\u00bb et ses proph\u00e8tes milliardaires comme Jeff Bezos et Elon Musk ont relanc\u00e9, boulevers\u00e9 et largement privatis\u00e9 l\u2019industrie spatiale en imposant leurs prouesses technologiques\u2026 et une vision probl\u00e9matique de l\u2019avenir humain dans l\u2019espace.<\/p>\n<p><em>\u00abFaut-il vraiment que nous y allions\u2009? Ne devrions-nous pas nous laver de nos propres p\u00e9ch\u00e9s sur la Terre\u2009? Ne fuyons-nous pas la vie que nous avons ici\u2009?\u2009\u00bb <\/em> L\u2019interrogation du P\u00e8re Peregrine, personnage des <em>Chroniques martiennes<\/em> de Ray Bradbury (1950) \u00e0 la veille de partir en mission sur Mars, vaut encore aujourd\u2019hui. Car, sous le label \u00ab\u2009New Space\u2009\u00bb et depuis le d\u00e9but du XXI\u00e8me\u00a0si\u00e8cle, l\u2019aventure spatiale est de retour, tous azimuts. De l\u2019orbite terrestre, de plus en plus encombr\u00e9e par les satellites et d\u00e9sormais par les touristes, au sol de Mars parcouru par les rovers (et bient\u00f4t les hommes\u2009?), en passant par la Lune o\u00f9 Chinois et Am\u00e9ricains vont \u00e9tablir des installations permanentes, l\u2019espace semble avoir repris une place consid\u00e9rable dans l\u2019imaginaire contemporain. Les \u00c9tats-Unis cr\u00e9ent un nouveau d\u00e9partement militaire avec l\u2019US Space Force, la Chine fait de ses ambitieuses missions lunaires un programme d\u2019apprentissage acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, on d\u00e9ploie des \u00ab\u00a0m\u00e9ga-constellations\u00a0\u00bb de satellites de t\u00e9l\u00e9communication, tandis que des soci\u00e9t\u00e9s priv\u00e9es alignent leurs fus\u00e9es sur les pas de tir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/archives\/web\/article\/neurosciences-l-intelligence-peut-elle-etre-artificielle\">Neurosciences : l\u2019intelligence peut-elle \u00eatre artificielle ?<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La conqu\u00eate spatiale est redevenue conqu\u00e9rante, et elle a de puissants ambassadeurs pour nous remettre la t\u00eate dans les \u00e9toiles. En France, l\u2019impeccable Thomas Pesquet est une figure nationale qui a parfaitement m\u00e9diatis\u00e9 ses deux longs s\u00e9jours dans la station spatiale internationale (ISS). En 2014, l\u2019\u00e9mouvant voyage de la sonde Rosetta et de son atterrisseur Philae, qui se pose sur la com\u00e8te \u00ab\u2009Tchouri\u2009\u00bb, suscite un formidable engouement. La NASA diffuse en quasi direct les images saisissantes prises par les astromobiles Curiosity (2012) et Perseverance (2021) sur Mars. Hollywood est de la partie, et les films <em>Gravity<\/em> (2013) ou <em>Seul sur Mars<\/em> (2015) restaurent l\u2019h\u00e9ro\u00efsme des astronautes.<\/p>\n<p>Entrepreneurs et proph\u00e8tes de l\u2019humanit\u00e9 dans l\u2019espace, les milliardaires comme Richard Branson (Virgin Galactic), Robert Bigelow (Bigelow Aerospace), Jeff Bezos (Blue Origin) et Elon Musk (SpaceX) incarnent ce nouvel esprit de conqu\u00eate. Et face \u00e0 cet enthousiasme plan\u00e9taire, les critiques sur la privatisation, la militarisation, la pollution ou la colonisation de l\u2019espace peinent \u00e0 se faire entendre\u2026<\/p>\n<h2>Low cost, grandes ambitions<\/h2>\n<p>Ce nouvel \u00e9lan pris dans les ann\u00e9es 2000 remonte, en r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 la fois \u00e0 la p\u00e9riode h\u00e9ro\u00efque de la conqu\u00eate spatiale et \u00e0 celle de son d\u00e9clin. Une fois la Lune atteinte par la mission Apollo\u2009XI en 1969, la fascination mondiale pour cette \u00e9pop\u00e9e s\u2019\u00e9tait tarie, comme si les foul\u00e9es de Neil Armstrong avaient d\u00e9senchant\u00e9 le ciel et rappel\u00e9 le co\u00fbt de son exploration. Plus tard, les principaux mobiles g\u00e9opolitiques de la course \u00e0 l\u2019espace sembl\u00e8rent dispara\u00eetre avec l\u2019Union sovi\u00e9tique et le d\u00e9but de la coop\u00e9ration dans l\u2019ISS, tandis que la NASA, en accumulant les \u00e9checs, perdait le soutien du public et du pouvoir f\u00e9d\u00e9ral. Francis Rocard, astrophysicien au Centre national d\u2019\u00e9tudes spatiales (CNES), \u00e9voque trois <em>\u00ab\u2009syndromes post-Apollo\u2009\u00bb<\/em> comme autant d\u2019erreurs de prospective\u00a0: la foi dans les v\u00e9hicules r\u00e9cup\u00e9rables et r\u00e9utilisables, conduisant \u00e0 une navette spatiale qui s\u2019est av\u00e9r\u00e9e complexe, co\u00fbteuse et dangereuse (quatorze morts dans les explosions de Challenger en 1986 et de Columbia en 2003)\u2009; la perspective de l\u2019\u00e9laboration de mat\u00e9riaux et de mol\u00e9cules r\u00e9volutionnaires qui en est rest\u00e9e au stade de la recherche et d\u00e9veloppement\u00a0; la pr\u00e9diction de la baisse des co\u00fbts de lancement, d\u00e9mentie jusque dans les ann\u00e9es\u00a02010.<\/p>\n<p>Paradoxalement, c\u2019est en r\u00e9ussissant ce qu\u2019elle avait rat\u00e9 que l\u2019industrie s\u2019est relanc\u00e9e, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019irruption de nouveaux acteurs. D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, la NASA, critiqu\u00e9e pour son manque d\u2019efficacit\u00e9 en regard des investissements, lance le principe du spatial <em>low cost<\/em>. Si elle-m\u00eame \u00e9choue \u00e0 appliquer le mot d\u2019ordre <em>\u00ab\u2009Faster, Better, Cheaper\u2009\u00bb<\/em> (\u00ab Plus vite, mieux, moins cher \u00bb), elle ouvre la porte dans les ann\u00e9es 2000 \u00e0 des start-up qui viennent empi\u00e9ter sur les chasses gard\u00e9es des grands industriels comme Boeing, Lockheed-Martin ou Northrop Grumman. Beaucoup de ces nouveaux entrants disparaissent, d\u2019autres profitent de l\u2019aubaine malgr\u00e9 le scepticisme ambiant.<\/p>\n<p>C\u2019est particuli\u00e8rement le cas de SpaceX et de ses lanceurs r\u00e9utilisables. Apr\u00e8s avoir essuy\u00e9 des \u00e9checs retentissants et fr\u00f4l\u00e9 la banqueroute, la compagnie d\u00e9croche d\u00e8s la fin de cette d\u00e9cennie-l\u00e0 des commandes consid\u00e9rables, assurant lancements de satellites et transport d\u2019astronautes vers l\u2019ISS. <em>\u00ab\u2009Elon Musk fait alors vivre l\u2019id\u00e9e du low cost de mani\u00e8re tonitruante en annon\u00e7ant \u00e0 la concurrence qu\u2019il va l\u2019\u00e9liminer\u2009\u00bb<\/em>, non sans subir des sarcasmes, se souvient le sociologue Arnaud Saint-Martin, charg\u00e9 de recherche au CNRS, sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire des sciences et des techniques. Aujourd\u2019hui, on ne rit plus. Car SpaceX accomplit des prouesses industrielles et technologiques, domine le march\u00e9 avec tout une gamme de lanceurs et de vaisseaux aux noms \u00e9vocateurs (Falcon, Dragon, Starship\u2026). <em>\u00ab\u2009Elon Musk a cass\u00e9 les codes. C\u2019est un cost killer qui a r\u00e9duit les co\u00fbts de lancement avec sa fus\u00e9e Falcon\u20099, sa grande r\u00e9ussite commerciale, gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9utilisation des lanceurs et des capsules, ou \u00e0 la fabrication et l\u2019utilisation en s\u00e9rie du m\u00eame moteur pour les diff\u00e9rents \u00e9tages de ses fus\u00e9es\u2009\u00bb<\/em>, reconna\u00eet Francis Rocard. Au point de surclasser les on\u00e9reux lanceurs traditionnels et m\u00eame de menacer d\u2019obsolescence le lanceur europ\u00e9en Ariane-6\u2026 qui n\u2019a pas encore d\u00e9coll\u00e9.<\/p>\n<p><quote>\u00ab\u2009SpaceX est abreuv\u00e9 de budgets f\u00e9d\u00e9raux \u2013 NASA et D\u00e9fense. On a l\u2019impression que tout est n\u00e9 de la volont\u00e9 d\u2019Elon Musk, mais sans ces financements publics, SpaceX n\u2019existerait pas.\u2009\u00bb<\/p>\n<p><strong>Francis Rocard<\/strong>, astrophysicien<\/quote><\/p>\n<h2>Astrocapitalisme d\u2019\u00c9tat<\/h2>\n<p>L\u2019id\u00e9e que seuls les acteurs priv\u00e9s pouvaient relancer l\u2019industrie en rompant le monopole de la NASA remonte aux ann\u00e9es de d\u00e9sillusion, quand les commandes se rar\u00e9fient et qu\u2019il n\u2019est plus question d\u2019aller sur Mars, rappelle Arnaud Saint-Martin\u2009: <em>\u00ab\u2009Ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui le New Space est un courant n\u00e9 dans les ann\u00e9es\u00a01970 aux \u00c9tats-Unis, chez ceux pour qui le gouvernement f\u00e9d\u00e9ral n\u2019\u00e9tait plus \u00e0 m\u00eame de conduire les op\u00e9rations spatiales, notamment parce qu\u2019il n\u2019avait pas r\u00e9ussi \u00e0 maintenir les budgets et l\u2019esprit de conqu\u00eate d\u2019Apollo.\u2009\u00bb<\/em> Washington commence \u00e0 d\u00e9r\u00e9guler le secteur sous Ronald Reagan, encourageant l\u2019ouverture au priv\u00e9 de l\u2019observation spatiale et, plus tard, du transport. Mais <em>\u00ab\u2009le pis-aller de la navette spatiale et de l\u2019ISS a frustr\u00e9 une bonne partie de l\u2019industrie priv\u00e9e qui vit de la commande publique, <\/em> poursuit le sociologue. <em>Des groupes, des associations, des lobbies se sont structur\u00e9s en pr\u00f4nant la libre entreprise dans l\u2019espace, le march\u00e9, le capitalisme spatial.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n<p>N\u00e9 dans le fantasme d\u2019une ouverture totale de l\u2019espace aux entrepreneurs priv\u00e9s, aux start-up, aux fonds de capital-risque et aux aventuriers, contre l\u2019inertie des agences gouvernementales, le New Space a \u00e9volu\u00e9 vers une r\u00e9alit\u00e9 plus nuanc\u00e9e. <em>\u00ab\u2009SpaceX est abreuv\u00e9 de budgets f\u00e9d\u00e9raux \u2013 NASA et D\u00e9fense. On a l\u2019impression que tout est n\u00e9 de la volont\u00e9 d\u2019Elon Musk, mais sans ces financements publics, SpaceX n\u2019existerait pas\u2009\u00bb<\/em>, souligne Francis Rocard. Chacun trouve son compte dans cet \u00ab\u2009\u00e9cosyst\u00e8me\u2009\u00bb de partenariats public-priv\u00e9. En externalisant le d\u00e9veloppement et la fourniture de technologies, de mat\u00e9riels et de services, la NASA atteint ses objectifs de r\u00e9duction des co\u00fbts et de redynamisation du secteur. Les entreprises b\u00e9n\u00e9ficient pour leur part des budgets de l\u2019agence, de ses infrastructures, mais aussi de transferts de comp\u00e9tences et de d\u00e9cennies de recherche publique. <em>\u00ab\u2009On n\u2019a pas r\u00e9ellement assist\u00e9 \u00e0 une privatisation de l\u2019espace\u2009: la NASA a renforc\u00e9 sa position en haut de la pyramide en s\u2019appuyant sur ces nouveaux acteurs, en les int\u00e9grant \u00e0 ses programmes f\u00e9d\u00e9raux\u2009\u00bb<\/em>, pond\u00e9rait Xavier Pasco, directeur de la Fondation pour la recherche strat\u00e9gique, sur France Culture en octobre\u00a02018. <em>\u00ab\u2009Elon Musk et Jeff Bezos se sont r\u00e9align\u00e9s sur ces demandes. Il y a eu transformation plus que privatisation, int\u00e9r\u00eats mutuels bien compris.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Arnaud Saint-Martin parle de <em>\u00ab\u2009reconfiguration n\u00e9olib\u00e9rale des rapports entre \u00c9tats et march\u00e9s, public et priv\u00e9\u2009\u00bb. \u00ab\u2009Tout un discours s\u2019est structur\u00e9 autour de l\u2019espace entrepreneurial et s\u2019est progressivement impos\u00e9. D\u00e9sormais, les \u00c9tats et leurs agences \u2013 NASA, CNES, ESA \u2013, se mettent \u00e0 la remorque de ce r\u00e9cit et r\u00e9pliquent cet imaginaire, avec l\u2019\u00e9mergence d\u2019une forme d\u2019astrocapitalisme, qu\u2019on devrait qualifier d\u2019astrocapitalisme d\u2019\u00c9tat.\u2009\u00bb<\/em> Philippe Baptiste, nouveau pr\u00e9sident du CNES, adh\u00e8re par exemple \u00e0 la \u00ab\u2009disruption\u00a0\u00bb de SpaceX\u00a0: <em>\u00ab\u2009Il faut s\u2019inspirer de ses paris, de ses succ\u00e8s et de ses \u00e9checs, du fait qu\u2019Elon Musk a su int\u00e9grer au spatial des innovations et des techniques agiles qui viennent de l\u2019univers du num\u00e9rique et du low cost industriel\u2009\u00bb<\/em>, confiait-il au <em>Monde<\/em> en avril dernier. <em>\u00ab\u2009L\u2019espace n\u2019est plus l\u2019essence m\u00eame de l\u2019expression du pouvoir r\u00e9galien\u2009\u00bb<\/em>, r\u00e9sume Xavier Pasco. Sa trivialisation par le tourisme fait aussi passer le message.<\/p>\n<p><quote>\u00ab\u2009Elon Musk a la capacit\u00e9 de raconter une histoire. On a besoin d\u2019une mythologie qui relie la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019exploration spatiale. Et Musk donne un nouveau souffle \u00e0 l\u2019espace.\u2009\u00bb<\/p>\n<p><strong>Xavier Pasco<\/strong>, directeur de la Fondation pour la recherche strat\u00e9gique<\/quote><\/p>\n<h2>Mars, nouvelle fronti\u00e8re<\/h2>\n<p>Les nouveaux h\u00e9rauts de l\u2019espace redonnent au secteur une dimension \u00e9pique qui emporte les r\u00e9sistances. <em>\u00ab\u2009Elon Musk a la capacit\u00e9 de raconter une histoire, <\/em> convient Xavier Pasco. <em>Or c\u2019est un peu ce que l\u2019espace avait perdu au travers de sa technicit\u00e9. On a besoin d\u2019une mythologie qui relie la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019exploration spatiale. Et Musk donne un nouveau souffle \u00e0 l\u2019espace.\u2009\u00bb<\/em> Nos milliardaires font aux nouvelles aventures spatiales une publicit\u00e9 plan\u00e9taire, tant pis si elle passe par l\u2019absurde mise en orbite d\u2019un cabriolet Tesla en 2018 et implique un concours de la plus grosse fus\u00e9e. SpaceX et Blue Origin donnent \u00e0 r\u00eaver un avenir technologique et prom\u00e9th\u00e9en, sans s\u2019embarrasser de pr\u00e9cautions ni se soucier de sa vraisemblance. Elon Musk et Jeff Bezos sont impr\u00e9gn\u00e9s de la futurologie optimiste des ann\u00e9es 1970. Le premier est convaincu de la n\u00e9cessit\u00e9 de coloniser l\u2019espace en commen\u00e7ant par Mars, tandis que le second imagine plut\u00f4t de gigantesques stations orbitales capables d\u2019accueillir chacune un million d\u2019habitants.<\/p>\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat de refaire de Mars l\u2019horizon spatial humain est \u00e0 tout le moins n\u00e9buleux, bien qu\u2019il soit presque antique. D\u00e8s 1952 dans son livre <em>The Mars Project<\/em>, l\u2019ancien nazi Werner von Braun, ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre du programme spatial am\u00e9ricain, <em>\u00ab\u2009exprime comme une \u00e9vidence cette vision \u00e0 tr\u00e8s long terme, qui perdure aujourd\u2019hui, selon laquelle l\u2019homo americanus ira un jour ou l\u2019autre sur Mars\u2009\u00bb<\/em>, rel\u00e8ve Arnaud Saint-Martin. Pour Francis Rocard, <em>\u00ab\u2009la science n\u2019est pas l\u2019objectif pour l\u2019homme sur Mars\u2009: c\u2019est la nouvelle fronti\u00e8re\u2009\u00bb<\/em>. L\u2019int\u00e9r\u00eat des missions habit\u00e9es pour la recherche est en effet limit\u00e9 en regard des missions robotiques, m\u00eame si elles auraient des retomb\u00e9es pour les plan\u00e9tologues dans leurs deux domaines de pr\u00e9dilection \u2013 les origines du syst\u00e8me solaire et l\u2019origine de la vie.<\/p>\n<p>Les perspectives d\u2019exploitation industrielle des ressources spatiales restent elles-m\u00eames tr\u00e8s hypoth\u00e9tiques au-del\u00e0 de l\u2019orbite basse terrestre, o\u00f9 se d\u00e9ploie presque toute l\u2019activit\u00e9 commerciale actuelle. Si les Am\u00e9ricains veulent pr\u00e9lever l\u2019eau des p\u00f4les de la Lune \u00e0 la faveur de leur programme Artemis, c\u2019est parce qu\u2019elle serait essentielle aux exp\u00e9ditions martiennes. L\u2019h\u00e9lium 3 de notre satellite naturel, isotope absent de la Terre, pourrait servir \u00e0 la fusion thermonucl\u00e9aire, mais pas avant la seconde moiti\u00e9 de notre si\u00e8cle. Quant aux m\u00e9taux rares que certaines start-up envisagent d\u2019extraire sur les ast\u00e9ro\u00efdes, ils y sont\u2026 tr\u00e8s rares.<\/p>\n<p><quote>\u00ab Quand Bezos dit que l\u2019avenir de l\u2019homme est dans le cosmos, il ne plaisante pas. L\u2019humanit\u00e9 comme esp\u00e8ce multiplan\u00e9taire, c\u2019est l\u2019axiome de Musk depuis vingt ans.\u2009\u00bb<\/p>\n<p><strong>Arnaud Saint-Martin<\/strong>, sociologue<\/quote><\/p>\n<h2>Expansionnisme hypertechnologique<\/h2>\n<p><em>\u00ab\u2009Quand la NASA d\u00e9pense dix milliards de dollars par an pour les vols habit\u00e9s, il est vital pour elle et les industriels de maintenir un programme ambitieux\u2009: cela lui permet d\u2019avoir une vision \u00e0 long terme qui justifie toute l\u2019activit\u00e9 actuelle sur les vols habit\u00e9s,<\/em> explique Francis Rocard. <em>Le mot d\u2019ordre est &#8220;Keep the Momentum&#8221; et, entre la Maison blanche, le Congr\u00e8s, la NASA et les industriels, le consensus s\u2019\u00e9tablit autour de l\u2019homme sur Mars.\u2009\u00bb<\/em> Qu\u2019importe si ces projets sont irr\u00e9alistes ou id\u00e9ologiquement probl\u00e9matiques, s\u2019agissant de cr\u00e9er un nouveau monde, voire une nouvelle humanit\u00e9. <em>\u00ab\u2009Mon \u00e9c\u0153urement pour les bouffonneries de ces bandits de l\u2019espace est sans limite\u2009\u00bb<\/em>, nous a gliss\u00e9, avant de parler de <em>\u00ab\u2009crime contre l\u2019avenir\u2009\u00bb<\/em>, un scientifique sollicit\u00e9 pour cette enqu\u00eate, mais qui refuse d\u00e9sormais de s\u2019exprimer publiquement sur le sujet.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u2009Le concept de colonisation de Mars est absurde,<\/em> abonde Francis Rocard. <em>On est incapable de coloniser Mars, il est seulement question de l\u2019explorer, on sera en permanence d\u00e9pendant de ce que la Terre devra apporter. On ne fabriquera pas une fus\u00e9e ni m\u00eame un smartphone sur Mars, on y vivra comme les hommes de la mission Apollo ont v\u00e9cu sur la Lune\u2009: dans un scaphandre, dans des modules exigus et spartiates.\u2009\u00bb<\/em> Loin, donc, du kitsch des vues d\u2019artiste montrant les villes martiennes ou orbitales du futur, des sc\u00e9narios d\u2019urbanisation de Mars et de leurs tr\u00e8s optimistes calendriers. En mai\u00a02019 au Centre de convention de Washington, Bezos re\u00e7oit pourtant une standing ovation quand il pr\u00e9sente sa vision de colonies spatiales de <em>\u00ab\u2009plusieurs kilom\u00e8tres de long\u2009\u00bb<\/em>, qui h\u00e9bergeraient une <em>\u00ab\u2009civilisation incroyable\u2009\u00bb<\/em> d\u2019un trillion d\u2019humains, dont <em>\u00ab\u2009mille Mozart, mille Einstein, mille de Vinci\u2009\u00bb<\/em>. Les illustrations pr\u00e9sentent p\u00eale-m\u00eale des paysages pastoraux, la ville de Florence reconstitu\u00e9e, des gratte-ciel ultramodernes, un cerf en haut d\u2019une falaise surplombant un parc naturel\u2026 Un univers quelque part entre Disneyland, Las Vegas et Duba\u00ef, o\u00f9 r\u00e8gne le climat de Maui <em>\u00ab\u2009toute l\u2019ann\u00e9e, sans pluie, ni temp\u00eates, ni tremblements de terre\u2009\u00bb<\/em>. Bienvenue dans l\u2019\u00c9den spatial. Musk veut plut\u00f4t fuir l\u2019enfer sur Terre\u2009: il pense que <em>\u00ab\u2009l\u2019humanit\u00e9 s\u2019appr\u00eate \u00e0 vivre des jours sombres, voire \u00e0 dispara\u00eetre du fait de l\u2019av\u00e8nement de l\u2019intelligence artificielle et de robots de plus en plus intelligents\u2009\u00bb<\/em>. Alors il imagine un million de colons sur Mars en 2050, avec l\u2019envoi de milliers de ses vaisseaux Starship, pour y fonder une soci\u00e9t\u00e9 destin\u00e9e \u00e0 devenir autonome.<\/p>\n<p>Pourtant, aussi mill\u00e9naristes soient les proph\u00e8tes du New Space, ceux-ci <em>\u00ab\u2009convainquent parce qu\u2019ils sont convaincus, parce qu\u2019ils croient en leur propre discours, <\/em> assure Arnaud Saint-Martin. <em>Quand Bezos dit que l\u2019avenir de l\u2019homme est dans le cosmos, il ne plaisante pas. L\u2019humanit\u00e9 comme esp\u00e8ce multiplan\u00e9taire, c\u2019est l\u2019axiome de Musk depuis vingt ans.\u2009\u00bb<\/em> Pas question de sobri\u00e9t\u00e9 ou de d\u00e9croissance dans cette vision expansionniste et hypertechnologique. <em>\u00ab\u2009Nous avons le choix. Voulons-nous la stagnation et le rationnement\u2009? Ou voulons-nous le dynamisme et la croissance\u2009? C\u2019est un choix facile\u2009\u00bb<\/em>, tranche Jeff Bezos. L\u2019humanit\u00e9 ne trouverait pas seulement son avenir dans l\u2019espace, mais aussi son salut. Xavier Pasco voit des affinit\u00e9s entre ces discours et celui des climatosceptiques\u2009: <em>\u00ab\u2009Je trouve ce discours d\u00e9sastreux parce qu\u2019il incite \u00e0 continuer \u00e0 polluer \u00e0 exploiter la plan\u00e8te, pour qu\u2019ensuite, les happy few aillent sur Mars.\u2009\u00bb<\/em> De fait, les cit\u00e9s spatiales g\u00e9antes de Bezos \u00e9voquent celle du film <em>Elysium<\/em> (2013), o\u00f9 s\u2019est r\u00e9fugi\u00e9e une \u00e9lite tandis que le reste de la population p\u00e9riclite sur Terre\u2026 <\/p>\n<h2>La pulsion de l\u2019ailleurs<\/h2>\n<p>On n\u2019en est pas l\u00e0. Apr\u00e8s tout, la soif de d\u00e9couverte, la volont\u00e9 de repousser les limites du monde connu sont des moteurs du d\u00e9veloppement humain. Historien des sciences et th\u00e9ologien, charg\u00e9 des questions \u00e9thiques au CNES, Jacques Arnould voit dans la conqu\u00eate spatiale une mani\u00e8re d\u2019honorer <em>\u00ab\u2009ces dimensions particuli\u00e8res de l\u2019\u00eatre humain que sont sa curiosit\u00e9 et son imagination, sans lesquelles il n\u2019y a pas de survie,<\/em> disait-il sur France Culture en juillet\u00a02019. <em>Nous devons alimenter ces capacit\u00e9s humaines, pas seulement pour nous faire peur, mais aussi pour nous faire r\u00eaver \u00e0 d\u2019autres mondes.\u2009\u00bb <\/em> Soit, mais pour quel projet politique, et \u00e0 quel co\u00fbt\u2009? \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 les Terriens ne parviennent pas \u00e0 lutter contre le changement climatique, quel ordre de priorit\u00e9 faut-il accorder \u00e0 l\u2019espace\u2009? Faut-il laisser des milliardaires m\u00e9galomanes et d\u00e9miurgiques d\u00e9finir les politiques spatiales apr\u00e8s avoir assur\u00e9 leur h\u00e9g\u00e9monie sur le march\u00e9\u2009?<\/p>\n<p><em>\u00ab\u2009On aurait tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 privil\u00e9gier la partie de l\u2019activit\u00e9 spatiale qui se consacre \u00e0 l\u2019observation de la Terre et des ph\u00e9nom\u00e8nes climatiques ou m\u00e9t\u00e9orologiques, mais la pulsion de l\u2019ailleurs reste tr\u00e8s puissante\u2009\u00bb<\/em>, remarque Arnaud Saint-Martin. Et on part de loin\u2009: l\u2019impact environnemental des ports spatiaux commence \u00e0 peine \u00e0 \u00eatre \u00e9valu\u00e9\u2026 Pourtant, <em>\u00ab\u2009les choix spatiaux et les probl\u00e8mes qu\u2019ils soul\u00e8vent, qui n\u2019\u00e9taient absolument pas \u00e0 l\u2019ordre du jour, commencent \u00e0 \u00eatre d\u00e9battus et politis\u00e9s dans l\u2019espace public. Le tourisme spatial alimente par exemple la critique sociale de l\u2019obsc\u00e9nit\u00e9 des ultra-riches.\u2009\u00bb<\/em> En septembre, le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019ONU Ant\u00f3nio Guterres a ainsi fustig\u00e9 ces \u00ab<em>\u2009milliardaires qui partent en excursion dans l\u2019espace quand des millions de personnes ont faim sur Terre\u2009\u00bb<\/em>. D\u2019o\u00f9, selon Arnaud Saint-Martin, <em>\u00ab\u2009l\u2019intensification du discours de conqu\u00eate enthousiaste pour faire fi de ces inqui\u00e9tudes, voire les culpabiliser\u2009: &#8220;L\u2019humanit\u00e9 est bonne, soyons optimistes\u2009!&#8221;\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9lan du New Space est peut-\u00eatre plus fragile qu\u2019il para\u00eet, et l\u2019aventure reste \u00e0 tr\u00e8s hauts risques technologiques, \u00e9conomiques et politiques.<em> \u00ab\u2009La question &#8220;Pourquoi y aller\u2009?&#8221; se pose de plus en plus\u2009\u00bb<\/em>, conclut le sociologue. C\u2019\u00e9tait celle du P\u00e8re Peregrine dans les <em>Chroniques martiennes<\/em>, et elle n\u2019a toujours pas de r\u00e9ponse. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/Jerome-Latta\"><strong>J\u00e9r\u00f4me Latta<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-13760 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/new-space-stations-2-35c.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/new-space-stations-2-35c-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"new-space-stations-2.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le \u00ab\u00a0New Space\u00a0\u00bb et ses proph\u00e8tes milliardaires comme Jeff Bezos et Elon Musk ont relanc\u00e9, boulevers\u00e9 et largement privatis\u00e9 l\u2019industrie spatiale en imposant leurs prouesses technologiques\u2026 et une vision probl\u00e9matique de l\u2019avenir humain dans l\u2019espace.<\/p>\n","protected":false},"author":1188,"featured_media":32493,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[454],"class_list":["post-13760","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actu","tag-technologie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13760","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1188"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=13760"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13760\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/32493"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=13760"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=13760"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=13760"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}