{"id":13735,"date":"2022-09-13T14:32:32","date_gmt":"2022-09-13T12:32:32","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-godard-ma-reine-d-angleterre-a-moi\/"},"modified":"2022-09-13T14:32:32","modified_gmt":"2022-09-13T12:32:32","slug":"article-godard-ma-reine-d-angleterre-a-moi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=13735","title":{"rendered":"Godard, ma reine d\u2019Angleterre \u00e0 moi"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Chronique nostalgique d&#8217;Arnaud Viviant.<\/p>\n<p>Reproduite dans le catalogue du Centre Pompidou pour l\u2019exposition qui lui est consacr\u00e9 en 2006, cette lettre de Jean-Luc Godard date de l\u2019ann\u00e9e de ma naissance : 1963. Je suis n\u00e9 avec la mort du cin\u00e9ma parce que je suis n\u00e9 avec la naissance de la t\u00e9l\u00e9vision, comme nos <em>millenials<\/em> sont n\u00e9s avec la mort de la t\u00e9l\u00e9vision parce qu\u2019ils sont n\u00e9s avec le smartphone. <em>\u00ab Au cin\u00e9ma on l\u00e8ve la t\u00eate, pour regarder la t\u00e9l\u00e9vision on la baisse \u00bb<\/em>, avait coutume de dire Godard. Avec le portable, c\u2019est pire : regardez une rame de m\u00e9tro, un wagon de ce qu\u2019il nous reste de la SNCF : toutes ces t\u00eates baiss\u00e9es, ses nuques pli\u00e9es, ces dos courb\u00e9s de p\u00e9nitents, de condamn\u00e9s \u00e0 quelque mort qu\u2019ils acceptent. Quand allons-nous relever nos t\u00eates, nos chefs comme on disait autrefois, pour regarder le ciel, la lune, les montagnes au lieu de leurs reproductions pixelis\u00e9es sur un \u00e9cran qui ne cesse de rapetisser comme le cadre de nos vies ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/archives\/archives-web\/mythologie-une-modernite-signee,2544\">Une modernit\u00e9 sign\u00e9e Godard<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Fun\u00e8bre comme un \u00e9clat de vie, c\u2019est-\u00e0-dire fun\u00e8bre comme la mort en noir et blanc de Belmondo au petit matin dans une rue de Paris, le cin\u00e9ma de Godard n\u2019a jamais eu qu\u2019un seul sujet : la fin de l\u2019image. Toute sa vie, il aura film\u00e9 une civilisation <em>\u00e0 bout de souffle<\/em> qui s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 exister \u00e0 l\u2019aube du christianisme et qui a pu \u00eatre appel\u00e9e, \u00e0 juste titre, la civilisation de l\u2019<em>image<\/em>. Godard ne faisait pas du cin\u00e9ma ; il faisait des images. On ne sait plus ce que c\u2019est \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019on parle. On n\u2019en a plus id\u00e9e, on est pass\u00e9 \u00e0 autre chose, au multivers, \u00e0 l\u2019avatar, \u00e0 l\u2019\u00e9motic\u00f4ne, \u00e0 l\u2019image d\u2019une image d\u2019une image jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle ne soit plus digne d\u2019\u00eatre nomm\u00e9e. Militants ou pas, politique des auteurs ou pas, tout le cin\u00e9ma en hauteur de Godard se veut d\u2019embl\u00e9e, et cat\u00e9goriquement, un acte de r\u00e9sistance \u00e0 la mort du cin\u00e9ma, <em>\u00ab de la v\u00e9rit\u00e9 vingt-quatre secondes par images \u00bb<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire de ce qui existe encore parmi nous de r\u00e9el, de vivant avec cet instant d\u2019\u00e9ternit\u00e9 qui dure et vous enveloppe jusqu\u2019\u00e0 ce que les lumi\u00e8res se rallument dans la salle.<\/p>\n<p>Bonne lecture.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00ab Paris, 9 avril,<\/p>\n<p>Chers amis de l\u2019Est, comme il m\u2019aurait plu d\u2019\u00eatre avec vous ce soir pour parler de cin\u00e9ma. Car, si le cin\u00e9ma est en train de mourir, tu\u00e9 par ce que Roberto Rossellini appelle la culture industrielle, nous, de l\u2019Ouest, nous ne sommes pas morts et vous non plus j\u2019esp\u00e8re : oui, le cin\u00e9ma est en train de mourir, \u00e0 Hollywood, \u00e0 Rome, \u00e0 Londres et ailleurs o\u00f9 on l\u2019a d\u00e9j\u00e0 enterr\u00e9 avec de beaux et tristes discours. Mais vous et moi savons qu\u2019il n\u2019est pas encore tout \u00e0 fait mort, qu\u2019il respire encore faiblement. O\u00f9 ? Dans notre c\u0153ur qui battra toujours pour lui \u00e0 vingt quatre images secondes. Cette modeste flamme qui hier encore incendiait le monde \u00e0 coups de stars et de millions, il ne tient plus qu\u2019\u00e0 nous qu\u2019elle ne s\u2019\u00e9teigne d\u00e9finitivement. Mais ni vous ni moi ne le permettront, car cette flamme n\u2019est rien d\u2019autre que notre vie elle-m\u00eame. Nous repr\u00e9sentons le cin\u00e9ma parlant (et notre ambition doit \u00eatre inversement proportionnelle \u00e0 notre modestie) comme Griffith et Eisenstein ont un moment repr\u00e9sent\u00e9 le cin\u00e9ma muet. Et je ne choisis pas par hasard de dire : cin\u00e9ma parlant plut\u00f4t que cin\u00e9ma. Car cin\u00e9ma parlant veut dire : cin\u00e9ma qui parle, et cin\u00e9ma dont il faut parler. Et ces heures de d\u00e9faite et d\u2019illusions qu\u2019ils traversent, il est aussi important de faire des films que d\u2019en parler. Voil\u00e0 pourquoi il m\u2019aurait plu d\u2019\u00eatre avec vous ce soir, de soutenir le vaillant Henri Langlois dans son combat, bref : de parler de cin\u00e9ma.<\/p>\n<p>Souvent, des jeunes gar\u00e7ons viennent me voir. Ils veulent savoir comment faire pour devenir metteur en sc\u00e8ne, quelle fili\u00e8re suivre pour entrer dans le &#8220;milieu&#8221;. Eh bien, justement, dans le cin\u00e9ma, il n\u2019y a pas de milieu, il n\u2019y a que des extr\u00eames, il n\u2019y a pas de r\u00e8gles, il n\u2019y a que des exceptions. \u00c0 ces jeunes gar\u00e7ons qui me supplient de les engager comme assistant pour apprendre, je dis : il n\u2019y a rien \u00e0 apprendre, ou plut\u00f4t si, mais pas comme vous croyez. Un assistant, c\u2019est un esclave. Donc, ne devenez pas des esclaves. Si vous voulez faire des films plus tard, faites-en donc tout de suite avec n\u2019importe quoi, sur n\u2019importe quel sujet, car tout ce qui est sur la terre et dans le ciel fait partie du royaume des hommes, et doit donc \u00eatre film\u00e9. On vous propose sur les fourmis, sur les casseroles, sur les locomotives, ne refusez pas en disant que vous avez envie de filmer l\u2019Iliade ou les Illusions perdues ou je ne sais quels autres grands sujets. Au contraire, acceptez, et filmez les fourmis, les casseroles, les locomotives, avec tout votre c\u0153ur, votre intelligence, toute votre ambition. Pensez que vous \u00eates en train de faire le film le plus important de l\u2019histoire du cin\u00e9ma. Votre technique est certainement inf\u00e9rieure \u00e0 celle d\u2019un Rembrandt ou d\u2019un Shakespeare, mais votre passion doit \u00eatre \u00e9gale. J\u2019ai toujours \u00e0 l\u2019esprit \u00e0 ce propos cette phrase d\u2019Ernst Lubitsch : <\/em>&#8220;Commencez par filmer des montagnes, alors vous saurez filmer des hommes&#8221;<em>. J\u2019aurais voulu parler de tout \u00e7a avec vous, ce soir, pour vous remercier de votre invitation. Ce qui me console, de toutes fa\u00e7ons, c\u2019est de savoir qu\u2019il y a toujours quelque part dans le monde, \u00e0 n\u2019importe quelle heure, quand \u00e7a s\u2019arr\u00eate \u00e0 Tokyo \u00e7a recommence \u00e0 New York, \u00e0 Moscou, \u00e0 Paris, \u00e0 Caracas ; il y a toujours, dis-je, un petit bruit monotone mais intransigeant dans sa monotonie, et ce bruit, c\u2019est celui d\u2019un projecteur en train de projeter un film. Notre devoir est que ce bruit ne s\u2019arr\u00eate jamais. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/arnaud-viviant\"><strong>Arnaud Viviant<\/strong><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chronique nostalgique d&#8217;Arnaud Viviant.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[357,299],"class_list":["post-13735","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actu","tag-chronique","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13735","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=13735"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13735\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=13735"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=13735"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=13735"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}