{"id":13697,"date":"2022-08-25T06:30:00","date_gmt":"2022-08-25T04:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-politiser-la-catastrophe-pour-y-echapper\/"},"modified":"2023-06-24T00:30:22","modified_gmt":"2023-06-23T22:30:22","slug":"article-politiser-la-catastrophe-pour-y-echapper","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=13697","title":{"rendered":"Politiser la catastrophe  pour y \u00e9chapper"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><strong>ARCHIVES.<\/strong> Ni le fatalisme, ni le catastrophisme ne pourront sauver la plan\u00e8te. Devant l&#8217;inertie et le cynisme des vrais responsables, il faut mettre en \u0153uvre de nouvelles mobilisations.<\/p>\n<p>Ne parlons pas de catastrophe, plut\u00f4t d&#8217;effondrement. On y est. Le monde s&#8217;effondre. La plan\u00e8te est en danger et l&#8217;esp\u00e8ce humaine est menac\u00e9e. L&#8217;\u00e9crire, il y a encore quelques ann\u00e9es, aurait valu bien des commentaires sceptiques. Penser que la fin de l&#8217;humanit\u00e9 \u00e9tait de l&#8217;ordre du possible nous aurait fait passer pour fous. Aussi fou que de croire, il y a plusieurs centaines d&#8217;ann\u00e9es, que la Terre \u00e9tait ronde. \u00c0 cette \u00e9poque, les scientifiques \u00e9taient envoy\u00e9s au b\u00fbcher. Aujourd&#8217;hui, alors que les scientifiques alertent et avancent chaque jour une preuve nouvelle de la catastrophe qui vient, la folie a chang\u00e9 de camp. De Donald Trump \u00e0 Ja\u00efr Bolsonaro en passant par Monsanto, Total, l&#8217;Europe ou la Chine, il existe une petite r\u00e9serve de climatosceptiques, conscients ou non, qui privil\u00e9gieront toujours l&#8217;activit\u00e9 industrielle et capitaliste aux cons\u00e9quences que leurs projets ont sur la sant\u00e9, et m\u00eame, la p\u00e9rennit\u00e9 du monde.<\/p>\n<blockquote><p>Il ne faut pas minimiser la tentation du sauve-qui-peut, provoqu\u00e9e par le sentiment de panique, qui emp\u00eache toute initiative collective de s&#8217;imposer.<\/p><\/blockquote>\n<h2>Survivre ou se mobiliser\u00a0?<\/h2>\n<p>La pollution est seule responsable de pr\u00e8s de dix millions de morts chaque ann\u00e9e. L&#8217;Organisation des Nations unies pr\u00e9voit que, d&#8217;ici 2050, deux cent cinquante millions de personnes seront forc\u00e9es de s&#8217;exiler \u00e0 cause des bouleversements du climat. L&#8217;urgence \u00e9cologique n&#8217;est pas seulement devant nous, elle est l\u00e0 et semble ne pas affecter ni pr\u00e9occuper outre mesure ces chefs d&#8217;\u00c9tat et autres dirigeants des plus grandes entreprises mondiales, qui sont aussi les d\u00e9cideurs du monde. C&#8217;est-\u00e0-dire ceux qui font \u2013 et surtout d\u00e9font \u2013 la plan\u00e8te.<\/p>\n<p>Devant l&#8217;inertie des politiques et des acteurs \u00e9conomiques, la soci\u00e9t\u00e9 civile internationale s&#8217;organise. Et se divise\u00a0: l&#8217;individu ou le collectif, le survivalisme ou la mobilisation de masse\u00a0? Il n&#8217;y a pas de petits profits. Les capitalistes ont traduit la premi\u00e8re option en esp\u00e8ces sonnantes et tr\u00e9buchantes. Au point qu&#8217;un v\u00e9ritable business s&#8217;est d\u00e9velopp\u00e9. Comme le rappelle le sociologue Bertrand Vidal dans une interview au <em>Monde<\/em>\u00a0: <em>\u00ab\u2009Des influenceurs \u00e9mergent qui indiquent sur les r\u00e9seaux sociaux la marque du meilleur couteau, du meilleur kit de survie, voire la race de poules la plus performante pour contribuer \u00e0 la vie en autonomie. L&#8217;Homo \u0153conomicus, qui raisonne en co\u00fbt-avantage, est d\u00e9pass\u00e9, on est l\u00e0 face \u00e0 des fans qui pratiquent une consommation tribale. C&#8217;est le m\u00eame principe que pour les adeptes d&#8217;Apple contre ceux de Microsoft. Leur consommation ne correspond ni \u00e0 un besoin ni \u00e0 leur appartenance \u00e0 une classe sociale, mais \u00e0 un imaginaire qui se nourrit de catastrophisme.\u2009\u00bb<\/em> Et d&#8217;ajouter\u2009: <em>\u00ab\u2009Le plus grand danger pour le survivaliste, c&#8217;est qu&#8217;il n&#8217;y ait plus de dangers\u2009\u00bb<\/em>. Les grandes enseignes entretiennent d&#8217;ailleurs tr\u00e8s largement cette id\u00e9e\u00a0: salons sp\u00e9cialis\u00e9s, rayons entiers dans les magasins, sites internet d\u00e9di\u00e9s\u2026 Pour autant, l&#8217;option consum\u00e9riste apaise \u00e0 peine les esprits qui imaginent que se creuser un bunker antiatomique rempli de conserves pourra les sauver de la fin du monde.<\/p>\n<p>L&#8217;effondrement dont il est question d\u00e9passe largement la simple capacit\u00e9 des hommes \u00e0 envoyer une colonie sur Mars pour se pr\u00e9munir de la fin de la Terre. Le destin collectif qui nous lie toutes et tous est d\u00e9j\u00e0 profond\u00e9ment affect\u00e9 par les in\u00e9galit\u00e9s qui gr\u00e8vent nos capacit\u00e9s singuli\u00e8res \u00e0 \u00eatre-au-monde. Et il ne faut pas minimiser la g\u00e9n\u00e9ralisation d&#8217;une forme de repli sur soi, la tentation du sauve-qui-peut provoqu\u00e9e par le sentiment de panique, qui emp\u00eache toute initiative collective de s&#8217;imposer. Tout le monde ne s&#8217;y r\u00e9sout pas, cependant.<\/p>\n<h2>Nommer les coupables<\/h2>\n<p>De nombreuses initiatives, massives, collectives, fleurissent aux quatre coins du monde. Comme ces lyc\u00e9ens qui, en Belgique, se mobilisent en nombre. Ou cette jeune Su\u00e9doise, Greta Thunberg, qui l\u00e8ve les foules et \u00e9veille les consciences. Parce que l&#8217;enjeu n&#8217;est pas seulement de lutter contre le r\u00e9chauffement climatique, il est aussi de d\u00e9noncer et de pointer du doigt les politiques irresponsables de celles et ceux qui nous gouvernent \u00e0 travers le monde, en d\u00e9pit des nombreuses alertes des scientifiques. Aussi, comme le rappelle \u00c9douard Louis dans <em>Qui a tu\u00e9 mon p\u00e8re<\/em> (\u00e9d. Seuil, 2018), <em>\u00ab\u00a0la politique est une question de vie ou de mort pour les domin\u00e9s\u00a0\u00bb<\/em>. Il y raconte les vies humaines sacrifi\u00e9es par des d\u00e9cisions politiques et rappelle que les responsables portent un nom\u00a0: celui d&#8217;<em>\u00ab\u2009assassins\u2009\u00bb<\/em>, \u00e9crit-il.<\/p>\n<p>C&#8217;est aussi l&#8217;esprit de l&#8217;appel \u00ab\u2009L&#8217;Affaire du si\u00e8cle\u2009\u00bb, lanc\u00e9 par Notre affaire \u00e0 tous, la Fondation pour la nature et l&#8217;homme, Greenpeace France et Oxfam France. Au nom de l&#8217;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, il s&#8217;agit d&#8217;attaquer l&#8217;\u00c9tat fran\u00e7ais en justice pour qu&#8217;il respecte ses engagements climatiques. Plus de deux millions de personnes ont sign\u00e9 cet appel \u00e0 nommer les (ir)responsables. Les initiateurs de la p\u00e9tition \u00e9crivent\u2009: <em>\u00ab\u2009Les changements climatiques sont l\u00e0\u2009: ils affectent d\u00e9j\u00e0 nos vies et n&#8217;\u00e9pargnent personne [\u2026]. Obnubil\u00e9s par les enjeux du court terme, les \u00c9tats et les acteurs \u00e9conomiques restent sourds aux innombrables cris d&#8217;alarme des plus fragiles, des scientifiques, des associations. Alors que les investissements n\u00e9cessaires pour rem\u00e9dier \u00e0 la catastrophe devraient \u00eatre financ\u00e9s majoritairement par les plus ais\u00e9s, les classes moyennes et les plus d\u00e9munis y contribuent aujourd&#8217;hui de mani\u00e8re indiff\u00e9renci\u00e9e. La lutte contre les changements climatiques ne doit pas se faire au d\u00e9triment des plus fragiles.\u00a0\u00bb<\/em> Car la question climatique ne peut pas \u00eatre d\u00e9connect\u00e9e de la question sociale. Et inversement.<\/p>\n<h2>Green New Deal<\/h2>\n<p>Fin du monde, fin du mois, m\u00eame combat\u00a0: c&#8217;est ce qu&#8217;ont aussi compris de nombreux acteurs du mouvement social et politique. La d\u00e9mocrate Alexandria Ocasio-Cortez, nouvelle \u00e9g\u00e9rie de la gauche am\u00e9ricaine \u2013 proche de Bernie Sanders \u2013 a pr\u00e9sent\u00e9 en d\u00e9but d&#8217;ann\u00e9e, \u00e0 la Chambre des repr\u00e9sentants, son <em>Green New Deal<\/em> qui sugg\u00e8re \u00e0 l&#8217;\u00c9tat f\u00e9d\u00e9ral de financer une v\u00e9ritable r\u00e9volution \u00e9cologique et sociale. S&#8217;inspirant des th\u00e8ses de l&#8217;\u00e9conomiste Thomas Friedman qui, pour la premi\u00e8re fois, \u00e9voque l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un <em>Great New Deal<\/em>, la <em>congresswoman<\/em> sugg\u00e8re que les \u00c9tats-Unis se dotent d&#8217;une \u00e9nergie 100% renouvelable dans les dix ans, avec l&#8217;objectif d&#8217;un abandon total des \u00e9nergies fossiles.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 en 2008, un groupe d&#8217;\u00e9conomistes avait \u00e9labor\u00e9 cette r\u00e9ponse \u00e0 la crise \u00e9conomique qui battait alors son plein. Aujourd&#8217;hui, le plan est \u00e0 nouveau sur la table\u2026 ambitieux, mais jug\u00e9 financi\u00e8rement r\u00e9alisable et b\u00e9n\u00e9fique. Pour financer cette transition \u00e9nerg\u00e9tique, la jeune \u00e9lue de la Chambre des repr\u00e9sentants propose par exemple de taxer \u00e0 hauteur de 70% les plus hauts revenus. Fait rare, \u00ab\u00a0AOC\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 rejointe par quelques dizaines de parlementaires et a re\u00e7u le soutien de plusieurs centaines d&#8217;associations, de personnalit\u00e9s et m\u00eame de chefs d&#8217;entreprise. C&#8217;est un nouveau mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9 que proposent les d\u00e9mocrates am\u00e9ricains. Lesquels semblent, au moins aupr\u00e8s de la frange la plus radicale de la gauche am\u00e9ricaine, avoir impos\u00e9 l&#8217;id\u00e9e selon laquelle il y a une r\u00e9elle urgence \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Les paroles aussi remarqu\u00e9es qu&#8217;enflamm\u00e9es d&#8217;Ocasio-Cortez, au c\u0153ur du Congr\u00e8s am\u00e9ricain, n&#8217;y sont pas pour rien. R\u00e9pondant \u00e0 un r\u00e9publicain accusant le <em>Green New Deal<\/em> d&#8217;\u00eatre <em>\u00ab\u00a0\u00e9litiste\u00a0\u00bb<\/em>, elle r\u00e9pond\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Vous voulez dire aux gens que leur d\u00e9sir d&#8217;air pur et d&#8217;eau potable est \u00e9litiste\u00a0? Dites-le aux enfants dans le South Bronx, qui souffrent du taux d&#8217;asthme infantile le plus \u00e9lev\u00e9 du pays\u00a0; dites-le aux familles de Flint dont le taux de plomb monte dans le sang des enfants dont le cerveau est endommag\u00e9 pour le reste de leur vie. Taxez-les d&#8217;\u00e9litistes. De larges parties du Midwest se noient en ce moment, des fermes, des villes ne seront jamais reconstruites et ou ne s&#8217;en remettront jamais. Et certains sont plus soucieux d&#8217;aider les compagnies p\u00e9troli\u00e8res que leurs propres familles [\u2026]. Cela ne devrait pas \u00eatre une question partisane. La science ne devrait pas \u00eatre partisane.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<h2>Nouveau contrat social<\/h2>\n<p>L&#8217;intervention de la jeune parlementaire a \u00e9t\u00e9 vue et partag\u00e9e des dizaines de millions de fois. La transition \u00e9nerg\u00e9tique est devenue le nouveau contrat social de cette gauche am\u00e9ricaine. Et si le plan d&#8217;AOC n&#8217;a aucune chance d&#8217;\u00eatre adopt\u00e9 au S\u00e9nat \u2013 les R\u00e9publicains y \u00e9tant majoritaires \u2013, il sera sans doute au c\u0153ur de la bataille pr\u00e9sidentielle de 2020. En attendant, l&#8217;id\u00e9e fait le tour du monde. Elle inspire bien des intellectuels, scientifiques, \u00e9cologistes, femmes et hommes politiques de gauche. \u00c0 l&#8217;instar de Yanis Varoufakis qui propose de cr\u00e9er un <em>Green New Deal<\/em> europ\u00e9en. Selon l&#8217;ancien ministre grec des finances, entre 2019 et 2023, l&#8217;Europe a besoin d&#8217;investir 2\u2009000 milliards d&#8217;euros dans les technologies vertes et les \u00e9nergies renouvelables. Il propose ainsi que \u00ab\u2009la Banque europ\u00e9enne d&#8217;investissement (BEI) \u00e9mette pendant quatre ans un volume de bons suppl\u00e9mentaires \u00e0 hauteur de cinq cents milliards d&#8217;euros\u2009\u00bb. M\u00eame objectif du c\u00f4t\u00e9 de la France insoumise qui, dans le cadre des \u00e9lections europ\u00e9ennes, propose de porter l&#8217;objectif \u00e0 100% d&#8217;\u00e9nergies propres et renouvelables en Europe d&#8217;ici 2050.<\/p>\n<p>Dont acte. Mais pour l&#8217;heure, ceux qui ont le pouvoir ignorent tout de ces plans, de ces deals et de ces propositions port\u00e9es par des millions de citoyens. Les pouvoirs r\u00e9sistent au changement de paradigme n\u00e9cessaire \u00e0 la r\u00e9volution qui permettrait d&#8217;emprunter une autre voie que celle de la catastrophe. Pourtant, l&#8217;ambiance du monde moderne est \u00e0 l&#8217;apocalypse. Qu&#8217;on ait peur de la guerre totale, de la bombe ou de l&#8217;accident nucl\u00e9aire, de l&#8217;attentat terroriste ou de la fonte des glaces, on essaie de se persuader que l&#8217;on vit un moment de tr\u00e8s prochaine bascule, que la catastrophe juste devant nous est \u00e9vitable si nous jetons toutes nos forces conjointes dans la bataille. Seulement, comme le d\u00e9code bien Sophie Wahnich dans <em>La Patrie en danger. Rumeur et loi<\/em>, \u00e0 propos de la Terreur pendant la R\u00e9volution fran\u00e7aise, <em>\u00ab\u00a0l&#8217;effroi est la seule \u00e9motion qui ne d\u00e9bouche pas sur du mouvement, la seule \u00e9motion imm\u00e9diatement mortelle\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<blockquote><p>Mise \u00e0 l&#8217;\u00e9cart des sph\u00e8res du pouvoir, la jeunesse se permet de demander l&#8217;impossible, de mettre de c\u00f4t\u00e9 ses paradoxes et de r\u00e9clamer tout et tout de suite.<\/p><\/blockquote>\n<h2>Comment agir\u00a0?<\/h2>\n<p>Il s&#8217;agirait donc de ne pas se laisser avoir par la pens\u00e9e du futur paralysante qui st\u00e9riliserait notre capacit\u00e9 \u00e0 agir. Les incantations et les appels aux changements radicaux et profonds seraient ainsi des vanit\u00e9s qui \u00e9loigneraient de la v\u00e9ritable action. Mais alors, quelle serait cette v\u00e9ritable action\u00a0? Parce que l&#8217;immensit\u00e9 de la t\u00e2che \u00e0 accomplir, qu&#8217;on la consid\u00e8re d&#8217;un point de vue physique (la plan\u00e8te, le monde, un degr\u00e9 de plus ou de moins) ou culturel (engager une r\u00e9volution copernicienne de nos habitudes tellement ancr\u00e9es dans nos vies quotidiennes ou r\u00eav\u00e9es), para\u00eet r\u00e9dhibitoire.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est d&#8217;ailleurs pas sans raison que la jeunesse se saisit du flambeau de la protestation et de la demande de solutions dans les marches pour le climat. Mise \u00e0 l&#8217;\u00e9cart des sph\u00e8res du pouvoir, elle se permet de demander l&#8217;impossible, de mettre de c\u00f4t\u00e9 ses paradoxes dans un \u00e9clat de rire et de r\u00e9clamer tout et tout de suite. D&#8217;autant que son constat est le bon\u00a0: le monde br\u00fble et il faut agir vite et fort. Reste \u00e0 esp\u00e9rer qu&#8217;en arrivant au pouvoir, elle saura garder sa foi dans un changement radical.<\/p>\n<p>La t\u00e2che risque d&#8217;\u00eatre lourde, car nous sommes face \u00e0 un paradoxe, comme nous le rappelle le philosophe Micha\u00ebl F\u0153ssel dans <em>Apr\u00e8s la fin du monde<\/em>\u2009: alors que <em>\u00ab\u2009la lutte contre les risques globaux rend n\u00e9cessaire ce qui, jusque-l\u00e0, \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un id\u00e9al irr\u00e9aliste\u2009: l&#8217;\u00e9dification d&#8217;institutions cosmopolitiques [\u2026], l&#8217;affaiblissement de l&#8217;id\u00e9e de progr\u00e8s historique, mais certainement aussi l&#8217;\u00e9rosion de la croyance dans le monde, ont remis\u00e9 \u00e0 l&#8217;arri\u00e8re-plan les sp\u00e9culations sur l&#8217;\u00c9tat-mondial, parfois m\u00eame dans les esp\u00e9rances juridiques plac\u00e9es dans les institutions supranationales\u2009\u00bb<\/em>. Il va donc falloir, \u00e0 cette jeunesse appel\u00e9e \u00e0 sauver le monde, trouver le chemin sinueux vers la souverainet\u00e9 populaire mondiale pour trouver des solutions rapides aux probl\u00e8mes climatiques. La voie privil\u00e9gi\u00e9e par le philosophe se situe du c\u00f4t\u00e9 du cosmopolitisme, envisag\u00e9 comme une question de survie, une n\u00e9cessit\u00e9 vitale\u2009: <em>\u00ab\u2009Il n&#8217;existe qu&#8217;un seul monde et nous en sommes collectivement responsables.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Une fois ce constat \u00e9tabli, il s&#8217;agit aussi de trouver les formes d&#8217;action, de manifestation et de prise de d\u00e9cisions les plus susceptibles de d\u00e9boucher sur des r\u00e9alisations imm\u00e9diates. Or les rythmes d\u00e9mocratiques, populaires, civils, politiques ou culturels sont tr\u00e8s diff\u00e9rents d&#8217;un espace g\u00e9ographique \u00e0 l&#8217;autre\u00a0: on ne manifeste pas de la m\u00eame fa\u00e7on \u00e0 New Delhi, \u00e0 Canberra ou \u00e0 Ouagadougou. On ne vote pas non plus en m\u00eame, ni dans le m\u00eame sens\u00a0: si un radical \u00e9colo est \u00e9lu dans un pays, il est fort \u00e0 parier que, dans beaucoup d&#8217;autres, ce ne sera pas le cas. D\u00e8s lors, comment faire converger les efforts de tous\u00a0? Comment ne pas risquer que les tentatives des uns soient lamin\u00e9es par les contre-propositions des autres\u2009? Car dans ces cas-l\u00e0, c&#8217;est toujours le pire qui triomphe.<\/p>\n<blockquote><p>Il appara\u00eet plus que jamais in\u00e9vitable, pour sortir des logiques mortif\u00e8res consum\u00e9ristes et productivistes, d&#8217;imposer un autre mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9.<\/p><\/blockquote>\n<h2>Conjurer l&#8217;effroi<\/h2>\n<p>Ce qui sera toujours oppos\u00e9 haut et fort aux tenants d&#8217;une radicalit\u00e9 absolue dans la lutte pour emp\u00eacher la catastrophe, c&#8217;est l&#8217;exigence de libert\u00e9, parfois d\u00e9guis\u00e9e dans une exigence d&#8217;ind\u00e9pendance voire de souverainet\u00e9 nationale ou locale. Avec mon voisin, avec les autres citoyens de ma ville ou de mon \u00c9tat-nation, nous avons d\u00e9cid\u00e9 que\u2026 Et bien mal avis\u00e9 celui qui voudrait d\u00e9l\u00e9gitimer cette volont\u00e9 collective. Ainsi, pour pleinement vivre cette libert\u00e9 d&#8217;association \u2013 ou de rupture, d&#8217;ailleurs \u2013, Micha\u00ebl F\u0153ssel parle d&#8217;un n\u00e9cessaire <em>\u00ab\u2009arrachement avec les ordres culturels, politiques et religieux\u2009\u00bb<\/em> pour permettre la mise en exergue du <em>\u00ab\u2009lien qui existe entre l&#8217;homme et son environnement naturel et culturel\u2009\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Tout cela fait tourner la t\u00eate. Il est beaucoup plus simple pour un pouvoir royal national, que l&#8217;on feint de croire d\u00e9mocratique, de d\u00e9cr\u00e9ter l&#8217;abolition de la peine de mort ou la l\u00e9galisation de l&#8217;interruption volontaire de grossesse. D&#8217;autant que, dans ces cas-l\u00e0, on croit savoir o\u00f9 se situe le progr\u00e8s. C&#8217;est plus compliqu\u00e9 lorsqu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;imposer de ne plus prendre l&#8217;avion, de moins manger de viande, de reconsid\u00e9rer la nuit comme un moment o\u00f9 il fait noir, de ne plus pouvoir \u00eatre en t-shirt chez soi en plein hiver, de ne plus consid\u00e9rer le plastique comme l&#8217;horizon absolu de la modernit\u00e9\u2026<\/p>\n<p>Effroi et perplexit\u00e9 sont donc de rigueur. Sophie Wahnich nous \u00e9claire en revisitant l&#8217;histoire de la R\u00e9volution fran\u00e7aise\u2009: <em>\u00ab\u2009L&#8217;effroi serait ainsi conjur\u00e9 par l&#8217;\u00e9laboration collective d&#8217;un mot d&#8217;ordre qui, en lieu et place du r\u00e9cit d\u00e9sastreux de la profanation, produirait un appel \u00e0 agir\u2009\u00bb<\/em>. La sid\u00e9ration catalys\u00e9e par la politisation de la catastrophe\u2009? Et c&#8217;est sans doute de cette politisation que d\u00e9pend la possibilit\u00e9 de la r\u00e9volution \u00e9cologique et sociale. Il ne suffit pas pour cela de donner des le\u00e7ons au monde entier \u00e0 coups de <em>\u00ab\u00a0Make our planet great again\u00a0\u00bb<\/em>. Il appara\u00eet plus que jamais in\u00e9vitable, pour sortir des logiques mortif\u00e8res consum\u00e9ristes et productivistes, d&#8217;imposer un autre mod\u00e8le de soci\u00e9t\u00e9. Et si l&#8217;urgence climatique ne peut pas attendre la fin du capitalisme, il nous revient d&#8217;\u00e9crire la suite. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/pierre-jacquemain\"><strong>Pierre Jacquemain<\/strong><\/a> et <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/pablo-pillaud-vivien-2445\"><strong>Pablo Pillaud-Vivien<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-13697 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/sans-titre-1-55-710.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/sans-titre-1-55-710-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"sans-titre-1-55.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><strong>ARCHIVES.<\/strong> Ni le fatalisme, ni le catastrophisme ne pourront sauver la plan\u00e8te. 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