{"id":13687,"date":"2022-07-21T06:30:00","date_gmt":"2022-07-21T04:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-les-lobbies-nuisent-gravement-a-la-sante\/"},"modified":"2023-06-24T00:30:14","modified_gmt":"2023-06-23T22:30:14","slug":"article-les-lobbies-nuisent-gravement-a-la-sante","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=13687","title":{"rendered":"Les lobbies nuisent gravement \u00e0 la sant\u00e9"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"><strong>ARCHIVES.<\/strong> Les scandales du sang contamin\u00e9, de la vache folle ou de l\u2019amiante ont marqu\u00e9 une rupture\u00a0: d\u00e9fiance envers les pouvoirs publics, application du principe de pr\u00e9caution\u2026 Un militant \u00e9cologiste et un sociologue \u2013 Fran\u00e7ois Veillerette et Francis Chateauraynaud\u00a0\u2013 s\u2019inqui\u00e8tent du regain d\u2019influence des industriels sur les politiques.<\/p>\n<p><em> <strong>Fran\u00e7ois Veillerette<\/strong>, pr\u00e9sident puis vice-pr\u00e9sident de Greenpeace entre 2002 et 2009, porte-parole de l\u2019association G\u00e9n\u00e9rations futures, il est aussi conseiller r\u00e9gional EELV en r\u00e9gion Picardie. <strong>Francis Chateauraynaud<\/strong>, sociologue \u00e0 l\u2019\u00c9cole des hautes \u00e9tudes en sciences sociales, il \u00e9tudie les controverses et les affaires. Il a con\u00e7u la notion de lanceur d\u2019alerte. <\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><p style=\"text-align: center;\">* * *<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong> <em>Regards<\/em>. Vache folle, sang contamin\u00e9, amiante\u00a0: les grands scandales sanitaires des ann\u00e9es 90 ont-ils marqu\u00e9 un tournant d\u00e9cisif pour la fa\u00e7on dont sont per\u00e7ues les questions de sant\u00e9 publique par les citoyens, mais aussi pour les politiques en la mati\u00e8re ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Francis Chateauraynaud.<\/strong> Il est \u00e9vident que ces scandales ont pes\u00e9 consid\u00e9rablement. L\u2019affaire du sang contamin\u00e9 a fini de transformer un syst\u00e8me dans lequel le politique est devenu comptable de d\u00e9cisions qui, jusqu\u2019alors, ne lui \u00e9taient pas imputables directement. Auparavant, les contentieux juridiques, \u00e0 l\u2019initiative des victimes, mettaient en cause des m\u00e9decins, des h\u00f4pitaux, des entreprises, mais ne remontaient pas au sein des administrations jusqu\u2019au politique. Le sang contamin\u00e9 a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un changement du r\u00e9gime de responsabilit\u00e9, qui a eu des effets sur d\u2019autres dossiers. Avec la vache folle et l\u2019amiante, il y a eu une conjonction d\u2019\u00e9v\u00e9nements : on s\u2019est rendu compte que des probl\u00e8mes anciens n\u2019\u00e9taient pas trait\u00e9s, et que des probl\u00e8mes \u00e9mergents prenaient de court les r\u00e9seaux d\u2019experts, comme celui du prion [la prot\u00e9ine responsable de l\u2019enc\u00e9phalite spongiforme bovine, plus connue comme la\u00ab\u00a0maladie de la vache folle]. D\u2019autres facteurs ont jou\u00e9 en faveur de ces prises de conscience, en particulier le \u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb de Tchernobyl, c\u2019est-\u00e0-dire le r\u00e9sultat de dix ans de travaux men\u00e9s par des contre-experts, ou des affaires comme celle des dioxines [mol\u00e9cules toxiques produites notamment par l\u2019incin\u00e9ration des d\u00e9chets]\u2026 Tout cela a conduit le gouvernement \u00e0 renforcer le principe de pr\u00e9caution, \u00e0 adopter la doctrine de la s\u00e9paration de l\u2019\u00e9valuation et de la gestion du risque, \u00e0 rendre plus ind\u00e9pendante l\u2019expertise.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Veillerette.<\/strong> Malgr\u00e9 tout, je vois plusieurs limites \u00e0 cette \u00e9volution. D\u2019abord, m\u00eame sur ces crises majeures pr\u00e9sentant des liens de cause \u00e0 effet assez \u00e9vidents avec des maladies, cela n\u2019a pas toujours permis d\u2019aller au bout : par exemple, il n\u2019y a toujours pas eu de proc\u00e8s de l\u2019amiante en France, contrairement \u00e0 l\u2019Italie. Ensuite, les acquis de ces grandes affaires n\u2019ont pas forc\u00e9ment b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 \u00e0 d\u2019autres dossiers qui sont des scandales potentiels, mais dans lesquels on a plus de mal \u00e0 \u00e9tablir des causalit\u00e9s. Les grands scandales sanitaires ont constitu\u00e9 un saut qualitatif, mais la difficult\u00e9 est d\u2019aller au-del\u00e0. <\/p>\n<p><strong>Francis Chateauraynaud.<\/strong> Il faut aussi souligner que ces changements se sont accompagn\u00e9s de l\u2019\u00e9mergence sur la sc\u00e8ne publique d\u2019acteurs qui ont contribu\u00e9 \u00e0 ce tournant : ONG, contre-experts, lanceurs d\u2019alerte. En parall\u00e8le, on a assist\u00e9 \u00e0 la mont\u00e9e de l\u2019altermondialisme, c\u2019est-\u00e0-dire de la volont\u00e9 de repolitiser au niveau global des questions li\u00e9es au capitalisme financier. Typiquement, le dossier des OGM a m\u00eal\u00e9 des questions de toxicit\u00e9, de biodiversit\u00e9, de mod\u00e8le agricole, de droit de la propri\u00e9t\u00e9, tout en mettant en cause Monsanto en tant que prototype du capitalisme financier.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Veillerette.<\/strong> Cette convergence a permis des alliances. Chez Greenpeace, sur les OGM, il y a eu une conjonction avec Jos\u00e9 Bov\u00e9, la Conf\u00e9d\u00e9ration paysanne et d\u2019autres, conjonction qui n\u2019\u00e9tait pas \u00e9vidente au d\u00e9part puisque les approches \u00e9taient tr\u00e8s diff\u00e9rentes, entre la n\u00f4tre qui s\u2019int\u00e9ressait \u00e0 la mati\u00e8re scientifique et aux textes, avec une strat\u00e9gie europ\u00e9enne et m\u00eame mondiale, et celle plus politique et locale du syndicalisme agricole.<\/p>\n<p><quote>\u00ab La confiance que les gens mettent dans les ONG et leur travail de contre-pouvoir reste tr\u00e8s solide. \u00bb<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Veillerette<\/strong><\/quote><\/p>\n<p><strong>La d\u00e9fiance envers les autorit\u00e9s a-t-elle pouss\u00e9 celles-ci \u00e0 r\u00e9\u00e9quilibrer leurs arbitrages, notamment en faveur du principe de pr\u00e9caution, qui revient \u00e0 reconna\u00eetre la l\u00e9gitimit\u00e9 des craintes du public quand un risque \u00e9merge, sans attendre une preuve scientifique d\u00e9finitive ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Francis Chateauraynaud.<\/strong> Cela reste compliqu\u00e9, car cela ne va pas d\u00e9pendre seulement de la relation entre la population et l\u2019\u00c9tat au travers des affaires qui \u00e9clatent, mais d\u2019abord des rapports de forces entre les multiples producteurs de connaissance : les chercheurs et scientifiques, les industries, les populations elles-m\u00eames, les agences publiques\u2026 Un autre probl\u00e8me est celui du temps, et en particulier du temps de latence. Trente ans, dans le cas de l\u2019amiante, cela a permis de ne pas voir venir les cancers, dont les causes \u00e9taient difficiles \u00e0 attribuer sauf dans le cas des m\u00e9soth\u00e9liomes [forme rare et virulente de cancer]. Sur une telle dur\u00e9e, le monde \u00e9volue, les structures sociales changent, la connaissance se perd, les traces disparaissent\u00a0: il y a un effet retard consid\u00e9rable. Ce qui a chang\u00e9, c\u2019est qu\u2019il y a de plus en plus d\u2019alertes qu\u2019on essaie de d\u00e9clencher avant qu\u2019il ne soit trop tard. <\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Veillerette.<\/strong> Les associations s\u2019approprient de plus en plus la connaissance scientifique, mais sont souvent dans l\u2019impossibilit\u00e9 de l\u2019utiliser pour faire \u00e9voluer les r\u00e9glementations. Il y a quinze ans que l\u2019on sait l\u2019essentiel sur les pesticides. Mais le syst\u00e8me r\u00e9glementaire europ\u00e9en les concernant s\u2019est dot\u00e9 de proc\u00e9dures de s\u00e9lection des \u00e9tudes \u2013 \u00e0 l\u2019initiative de l\u2019industrie chimique \u2013 qui r\u00e9duisent le nombre d\u2019\u00e9tudes utilisables en \u00e9cartant la plupart des travaux universitaires. Des piles d\u2019\u00e9tudes d\u00e9montraient la toxicit\u00e9 du bisph\u00e9nol A, mais l\u2019EFSA se retranchait derri\u00e8re les trois ou quatre qu\u2019elle retenait\u2026<\/p>\n<p><strong>Les ONG n\u2019ont-elles pas acquis un pouvoir bien sup\u00e9rieur \u00e0 celui dont elles disposaient auparavant, tandis que le discours \u00e9cologique en g\u00e9n\u00e9ral acc\u00e9dait \u00e0 une plus grande cr\u00e9dibilit\u00e9\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Veillerette.<\/strong> Pour les th\u00e9matiques sur lesquelles les militants ont travaill\u00e9 il y a une reconnaissance des m\u00e9dias que je crois \u00e9vidente. Mais l\u2019\u00e9cologie en g\u00e9n\u00e9ral, je ne sais pas ce que c\u2019est exactement\u2026 Je ne suis pas s\u00fbr que les gens croient plus en l\u2019\u00e9cologie qu\u2019il y a quelques ann\u00e9es, surtout si l\u2019on met l\u2019\u00e9cologie politique dedans. En revanche, je pense que la confiance qu\u2019ils mettent dans les ONG et leur travail de contre-pouvoir, pour assurer l\u2019ind\u00e9pendance et la pluralit\u00e9 de l\u2019information, reste tr\u00e8s solide.<\/p>\n<p><strong>Francis Chateauraynaud.<\/strong> Ce qui est frappant, c\u2019est la vitesse \u00e0 laquelle les probl\u00e8mes sont reli\u00e9s \u00e0 des th\u00e9matiques globales. J\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 le fonctionnement de l\u2019Agence europ\u00e9enne de l\u2019environnement (EEA) qui \u00e9tait devenue, au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, une sorte de chambre d\u2019\u00e9cho permanente des alertes, s\u2019interrogeant sur l\u2019ind\u00e9pendance de la science et l\u2019application de la pr\u00e9caution, s\u2019inqui\u00e9tant du choix d\u2019une forme de r\u00e9gulation jouant de l\u2019irr\u00e9versibilit\u00e9 pour sauver des technologies au lieu de penser \u00e0 des alternatives \u2013 comme pour les OGM ou les nanoparticules\u2026 Le probl\u00e8me est que la Commission europ\u00e9enne a fini par dire, \u00ab\u00a0C\u2019est bien ce que vous faites, c\u2019est sympathique, mais c\u2019est id\u00e9ologique. D\u00e9sormais, vous produirez surtout des indicateurs. D\u2019accord, il y a des risques, mais il faut mesurer, hi\u00e9rarchiser, g\u00e9rer.\u00a0\u00bb C\u2019en \u00e9tait fini du travail continu consistant \u00e0 se maintenir en alerte. On en a l\u2019illustration avec des dispositifs tr\u00e8s probl\u00e9matiques comme REACH [programme europ\u00e9en d\u2019enregistrement, d\u2019\u00e9valuation, d\u2019autorisation et de restriction des produits chimiques], vertueux d\u2019un certain point de vue, mais qui peuvent avoir des effets de masse tr\u00e8s n\u00e9fastes. <\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Veillerette.<\/strong> Ce sont des dispositifs tellement complexes que l\u2019administration charg\u00e9e de les mettre en \u0153uvre risque de crouler sous leur poids. La Commission redoute les recours juridiques de la part de l\u2019industrie. Devant le risque de paralysie, les administrations sont conduites \u00e0 transiger.<\/p>\n<p><strong>Francis Chateauraynaud.<\/strong> Ce qui est nouveau depuis quelques ann\u00e9es, c\u2019est que les \u00c9tats et les agences publiques europ\u00e9ennes tirent sur leurs propres troupes. Au nom de la r\u00e9duction des d\u00e9ficits publics, de la perte de l\u00e9gitimit\u00e9 des gouvernements, des abus autour d\u2019alertes exag\u00e9r\u00e9ment grossies, on en arrive \u00e0 restreindre les comp\u00e9tences r\u00e9glementaires des agences. Cela se produit, comme par hasard, au moment m\u00eame o\u00f9 les universit\u00e9s sont r\u00e9form\u00e9es, un peu partout, au profit d\u2019une vision entrepreneuriale qui nuit \u00e0 l\u2019autonomie de la pens\u00e9e au travers de la n\u00e9cessit\u00e9 de trouver des financements. Il y a aussi le discr\u00e9dit organis\u00e9 contre des scientifiques qualifi\u00e9s de militants, l\u2019organisation de contre-feux par les industriels, etc.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Veillerette.<\/strong> Les industriels sont de plus en plus subtils \u00e0 mesure que les ONG se renforcent et progressent dans leurs connaissances et leurs modes d\u2019action. Pour nous, militants, il devient de plus en plus difficile de tout expliquer \u00e0 notre base mais aussi aux m\u00e9dias. La difficult\u00e9 n\u2019est pas que les journalistes comprennent, mais qu\u2019ils parviennent \u00e0 \u00ab\u00a0vendre\u00a0\u00bb les sujets \u00e0 leurs r\u00e9dac chefs.<\/p>\n<p><quote>\u00ab Ce qui est nouveau depuis quelques ann\u00e9es, c\u2019est que les \u00c9tats et les agences publiques europ\u00e9ennes tirent sur leurs propres troupes. \u00bb<\/p>\n<p><strong>Francis Chateauraynaud<\/strong><\/quote><\/p>\n<p><strong>N\u2019est-ce pas une fa\u00e7on, pour les industriels, de r\u00e9pliquer par le lobbying \u00e0 leur d\u00e9faite sur le terrain m\u00e9diatique\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Francis Chateauraynaud.<\/strong> Les industriels ont clairement gagn\u00e9 en influence au sein des administrations. Le Grenelle de l\u2019environnement a \u00e9t\u00e9 un moment vertueux, avant que cela ne recommence \u00e0 se gripper.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Veillerette.<\/strong> La difficult\u00e9 que nous rencontrons au sein des ONG, quand on est sp\u00e9cialis\u00e9 comme G\u00e9n\u00e9rations futures dans un sujet particulier tel que les pesticides, est de ne pas se couper de la base, de mener \u00e0 la fois l\u2019expertise scientifique et r\u00e9glementaire, et la construction de collectifs locaux. Nous fournissons des kits de connaissance afin que tous s\u2019approprient les informations. Il faut des circonstances particuli\u00e8res pour que notre message soit entendu : nous menons depuis des ann\u00e9es une campagne sur les victimes des fongicides, sans grand \u00e9cho. Et tout \u00e0 coup il y a cette \u00e9cole primaire en Gironde dont les \u00e9l\u00e8ves s\u2019av\u00e8rent intoxiqu\u00e9s par des fongicides. Ces \u00e9v\u00e9nements permettent, \u00e0 partir d\u2019un mouvement local, de constituer une mobilisation plus large pour aller voir les d\u00e9put\u00e9s et les s\u00e9nateurs.<\/p>\n<p><strong>Francis Chateauraynaud.<\/strong> La d\u00e9mocratie y gagnerait si les m\u00e9dias suivaient l\u2019\u00e9mergence des probl\u00e8mes plut\u00f4t que de les prendre au moment du scandale. La d\u00e9mocratie participative mobilise des gens qui s\u2019int\u00e9ressent vraiment \u00e0 un probl\u00e8me, qui le travaillent. Elle peut conduire des profanes, souvent avec des associations, \u00e0 produire une version des faits et des visions du futur beaucoup plus solides que celles de la plupart des experts en place. Mais qu\u2019est ce que les mobilisations citoyennes changent dans le droit\u00a0? C\u2019est devenu un enjeu central. Faire participer les citoyens, c\u2019est bien \u2013 ils s\u2019expriment, montrent qu\u2019ils ne sont pas idiots \u2013, mais le probl\u00e8me est qu\u2019il faut encore que ces consultations se traduisent dans les d\u00e9cisions.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Veillerette.<\/strong> Les agences, les minist\u00e8res organisent de plus en plus de comit\u00e9s de parties prenantes. Mais \u00e0 quoi sert le temps que nous leur consacrons si l\u2019on ne r\u00e9injecte jamais les opinions des citoyens\u00a0? Cela peut m\u00eame \u00eatre n\u00e9gatif si cela sert de caution sans rien changer. Le risque d\u2019instrumentalisation est r\u00e9el.<\/p>\n<p><strong>Francis Chateauraynaud.<\/strong> Le probl\u00e8me du politique reste central dans ces affaires. Qui d\u00e9cide de fermer la centrale de Fessenheim, tout en gagnant du temps\u00a0? Comment s\u2019arrange-t-on pour autoriser des OGM ou tol\u00e9rer des pesticides alors qu\u2019ils \u00e9taient cens\u00e9s \u00eatre interdits\u00a0? Comment tente-t-on de relancer le gaz de schiste en invoquant de nouvelles techniques d\u2019extraction\u00a0? Jacques Chirac avait r\u00e9ussi \u00e0 inscrire le principe de pr\u00e9caution dans la Charte de l\u2019environnement et celle-ci dans la Constitution, de fa\u00e7on en principe irr\u00e9versible. Mais un lobbying s\u2019est mis \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale proclamant que la pr\u00e9caution nuit \u00e0 l\u2019innovation. Le d\u00e9put\u00e9 socialiste Jean-Yves Le D\u00e9aut, membre de l\u2019Office parlementaire des choix scientifiques et techniques (OPECST), a organis\u00e9 des colloques et produit des rapports sur ce th\u00e8me. L\u2019un d\u2019eux \u00e9tait intitul\u00e9 L\u2019innovation \u00e0 l\u2019\u00e9preuve des peurs et des risques\u2026 Il a trouv\u00e9 des alli\u00e9s et est parvenu \u00e0 ses fins, un principe d\u2019innovation est mis en avant, tandis que les ONG n\u2019ont pas vu venir le coup.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Veillerette.<\/strong> Ce genre de d\u00e9marches favorise ceux qui ont le plus de moyens pour organiser des colloques bidons \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e avec des entreprises dont c\u2019est le m\u00e9tier, donnant lieu \u00e0 des publications qui viennent polluer le d\u00e9bat et la litt\u00e9rature scientifique \u00e0 l\u2019attention des d\u00e9cideurs. Cette fabrique du doute sert de carburant \u00e0 ceux qui ne veulent rien faire, ou faire marche arri\u00e8re.<br \/>\nEst-ce qu\u2019ils agissent directement sur l\u2019opinion ou bien se contentent de faire de l\u2019influence\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Francis Chateauraynaud.<\/strong> C\u2019est de l\u2019influence, dans la discr\u00e9tion. Sur tous les sujets lancinants, compliqu\u00e9s, avec de nombreux acteurs mobilis\u00e9s, il s\u2019agit de p\u00e9n\u00e9trer discr\u00e8tement toutes les sph\u00e8res possibles, et surtout de retourner les chercheurs. Ces strat\u00e9gies sont perverses, notamment parce que les structures publiques sont tr\u00e8s fragilis\u00e9es aujourd\u2019hui. Certains industriels pointus sont capables de configurer des programmes de recherche officiels, comme ceux de l\u2019Agence nationale de recherche (ANR) en proposant des consortiums dans lesquels ils vont financer une partie des th\u00e8ses et des budgets. En situation de crise, la vuln\u00e9rabilit\u00e9 est terrible. Le Cr\u00e9dit imp\u00f4t recherche (CIR) constitue un scandale \u00e9conomique et scientifique majeur : ce sont des milliards d\u2019all\u00e9gements fiscaux pour les entreprises, pris sur ce que l\u2019on pourrait consacrer \u00e0 la recherche publique et aux universit\u00e9s  \u2013 sur lesquelles on fait porter une contrainte budg\u00e9taire de plus en plus forte, en particulier sur l\u2019emploi, avec le risque d\u2019ass\u00e9cher certaines disciplines. La seule explication de ces choix politiques \u00e9tonnants, c\u2019est que les think tanks, les r\u00e9seaux, l\u2019influence personnelle agissent de mani\u00e8re  \u00e9vidente\u00a0: on se retrouve entre anciens de telle ou telle \u00e9cole ou de tel corps, et on se donne les m\u00eames ennemis.<\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Veillerette.<\/strong> En France, on pr\u00e9tend que le lobbying n\u2019existe pas. L\u2019effet pervers de ce d\u00e9ni est \u00e0 la fois de faciliter de fait le lobbying et de nuire \u00e0 la reconnaissance de contre-pouvoirs incarnant un int\u00e9r\u00eat plus g\u00e9n\u00e9ral. Il faut parvenir \u00e0 un syst\u00e8me transparent dans lequel tous les acteurs, ONG comme industriels, soient visibles, que le nombre de rencontres avec les \u00e9lus ainsi que les d\u00e9penses consenties soient plafonn\u00e9s. <\/p>\n<p><strong>Peut-on parler d\u2019une d\u00e9mission des politiques, qui ne font plus de choix volontaristes, et r\u00e9percutent les rapports de forces\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Francis Chateauraynaud.<\/strong> J\u2019ai une explication, mais qui reste \u00e0 confirmer. La technicit\u00e9 des dossiers \u00e9tant tr\u00e8s grande, le politique est de plus en plus d\u00e9muni techniquement. On lui livre un r\u00e9sum\u00e9 et il se trouve face \u00e0 des acteurs qui ont une perception beaucoup plus profonde de ces dossiers. Sa tendance sera d\u2019aller vers ceux qui vont lui simplifier la vie, pas vers ceux qui vont la lui compliquer. Le paradoxe est qu\u2019il ne prendra pas ses d\u00e9cisions sur des bases techniques, alors que nous sommes environn\u00e9s de technicit\u00e9. Effectivement, les politiques ne gouvernent plus vraiment. <\/p>\n<p><strong>Fran\u00e7ois Veillerette.<\/strong> Sur la question de l\u2019\u00e9loignement des \u00e9pandages de pesticides des zones habit\u00e9es, nous avons constat\u00e9 l\u2019absence totale de coh\u00e9rence entre les repr\u00e9sentants des m\u00eames partis au S\u00e9nat et \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e. Ils ne se d\u00e9terminent plus sur des principes ou sur des valeurs, mais selon des crit\u00e8res obscurs. On a le sentiment que ceux qui sont les plus proches des responsabilit\u00e9s sont t\u00e9tanis\u00e9s par la crise et par le chantage des sph\u00e8res \u00e9conomiques, alors que ceux qui en sont les plus \u00e9loign\u00e9s peuvent encore voter selon leurs id\u00e9es\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\nPropos recueillis par <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/Jerome-Latta\"><strong>J\u00e9r\u00f4me Latta<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-13687 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/sans-titre-1-53-fe4.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/sans-titre-1-53-fe4-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"sans-titre-1-53.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p><strong>ARCHIVES.<\/strong> Les scandales du sang contamin\u00e9, de la vache folle ou de l\u2019amiante ont marqu\u00e9 une rupture\u00a0: d\u00e9fiance envers les pouvoirs publics, application du principe de pr\u00e9caution\u2026 Un militant \u00e9cologiste et un sociologue \u2013 Fran\u00e7ois Veillerette et Francis Chateauraynaud\u00a0\u2013 s\u2019inqui\u00e8tent du regain d\u2019influence des industriels sur les politiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1188,"featured_media":32266,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[262],"tags":[293,307],"class_list":["post-13687","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-archives","tag-entretien","tag-sante"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13687","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1188"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=13687"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13687\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/32266"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=13687"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=13687"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=13687"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}