{"id":1364,"date":"1999-04-01T00:00:00","date_gmt":"1999-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/de-l-utopie-sous-le-capitalisme1364\/"},"modified":"1999-04-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-03-31T22:00:00","slug":"de-l-utopie-sous-le-capitalisme1364","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1364","title":{"rendered":"De l&#8217;utopie sous le capitalisme triomphant"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Voir aussi <\/p>\n<p>In Vinaver veritas, le politique sur les planches<strong> Michel Vinaver, auteur des plus singuliers des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es en France, fut un de ceux qui ont introduit dans le th\u00e9\u00e2tre les donn\u00e9es politiques de ce demi-si\u00e8cle. Alain Fran\u00e7on monte sa pi\u00e8ce King au Th\u00e9\u00e2tre de la Colline. <\/strong><\/p>\n<p>Apr\u00e8s les Huissiers, une pi\u00e8ce \u00e9crite dans les ann\u00e9es 50, qui se d\u00e9roule enti\u00e8rement entre l&#8217;Elys\u00e9e et l&#8217;Assembl\u00e9e nationale, lors d&#8217;une crise minist\u00e9rielle dans le droit fil de celles qui ont ponctu\u00e9 la quatri\u00e8me R\u00e9publique, Alain Fran\u00e7on monte King, pi\u00e8ce qu&#8217;il a command\u00e9e il y a deux ans \u00e0 Michel Vinaver. Pour le metteur en sc\u00e8ne, directeur du Th\u00e9\u00e2tre de la Colline, l&#8217;\u00e9crivain est l&#8217;un des deux ou trois auteurs majeurs de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 de notre si\u00e8cle : &#8220;Cela faisait dix ans que je n&#8217;avais pas mont\u00e9 Vinaver et je voulais lui donner sa vraie place dans un th\u00e9\u00e2tre national. Il repr\u00e9sente un demi-si\u00e8cle de th\u00e9\u00e2tre et ce n&#8217;est pas rien ; je voulais partir d&#8217;une pi\u00e8ce ant\u00e9rieure, et je me suis arr\u00eat\u00e9 aux Huissiers, sans doute \u00e0 cause de sa structure \u00e9trange et inclassable. Ecrite \u00e0 chaud en pleine guerre d&#8217;Alg\u00e9rie au moment de l&#8217;affaire Audin, cette pi\u00e8ce m&#8217;\u00e9mouvait particuli\u00e8rement. Elle tient de l&#8217;op\u00e9rette, de la com\u00e9die politique, de la trag\u00e9die antique. Il me fallait compl\u00e8tement inventer une forme sc\u00e9nique. Elle travaille sur la phras\u00e9ologie s\u00e9cr\u00e9t\u00e9e par le monde politique, et c&#8217;est toujours d&#8217;actualit\u00e9 : il suffit de remplacer \u00abguerre d&#8217;Alg\u00e9rie\u00bb par \u00abch\u00f4mage\u00bb et l&#8217;on aura les m\u00eames effets de langue p\u00e9trifi\u00e9e. J&#8217;aime le courage, la modestie et la gentillesse de Michel Vinaver. Lors des r\u00e9p\u00e9titions de King, il a dit aux acteurs qu&#8217;il aimait particuli\u00e8rement la gentillesse avec laquelle il traitait le personnage. Pour lui, la gentillesse est une vertu cardinale.&#8221;<\/p>\n<p><strong> King C. Gilette, roi du rasoir jetable et auteur utopiste <\/strong><\/p>\n<p>King, c&#8217;est King C. Gillette, un voyageur de commerce qui, un jour de 1889, alors qu&#8217;il fait la tourn\u00e9e de ses clients, a l&#8217;intuition que tous les maux de l&#8217;humanit\u00e9 ont une seule cause, la concurrence. Pour l&#8217;abolir, il \u00e9crit plusieurs essais dont le Courant humain, un texte en forme d&#8217;utopie sociale et politique o\u00f9 l&#8217;\u00e9galit\u00e9 entre tous les hommes r\u00e8gne. Parall\u00e8lement, King C. Gillette met sur orbite une des premi\u00e8res entreprises multinationales de produits de consommation en inventant &#8220;le rasoir \u00e0 jeter&#8221;. Apr\u00e8s avoir accumul\u00e9 une fortune colossale, Gillette se retire en Californie pour cultiver le pamplemousse. Il est compl\u00e8tement ruin\u00e9 apr\u00e8s le krach boursier de 1929, trois ans avant sa mort.Michel Vinaver est entr\u00e9 en 1953, \u00e0 26 ans, chez Gillette comme stagiaire. Il y reste 27 ans y acc\u00e9dant \u00e0 des postes de responsabilit\u00e9. Pourtant, ce n&#8217;est qu&#8217;en 1977 qu&#8217;il rencontre \u00e0 Paris Russel Adams, journaliste et \u00e9crivain charg\u00e9 par Gillette d&#8217;\u00e9crire une histoire de l&#8217;entreprise. Le journaliste vient de d\u00e9couvrir les essais de King C., ignor\u00e9s m\u00eame de la hi\u00e9rarchie de la compagnie. D\u00e9couverte surprenante qui intrigue l&#8217;auteur dramatique. S&#8217;il n&#8217;\u00e9crit la pi\u00e8ce qu&#8217;en 1997, son int\u00e9r\u00eat pour ce personnage myst\u00e9rieux date de cette \u00e9poque.La pi\u00e8ce a du souffle et son ton est \u00e9pique. Trois acteurs se partagent le texte : King jeune (Jacques Bonnaf\u00e9), King m\u00fbr (Carlo Brandt) et King \u00e2g\u00e9 (Jean-Paul Roussillon), un formidable trio d&#8217;acteurs qui jouent tant\u00f4t en solo, comme dans un monologue int\u00e9rieur, tant\u00f4t en choeur.<\/p>\n<p><strong> Une sorte de titan \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de l&#8217;accumulationprimitive du capital <\/strong><\/p>\n<p>Pour Michel Vinaver, King est une sorte de titan, contemporain, de cet \u00e2ge encore primitif du capitalisme qui explose apr\u00e8s la d\u00e9couverte de la machine \u00e0 vapeur et de l&#8217;\u00e9lectricit\u00e9. Il a la force et la na\u00efvet\u00e9 d&#8217;un primitif italien ; la candeur d&#8217;un personnage non m\u00e9diatis\u00e9 par des conventions intellectuelles ; comme quelque chose qui sort de l&#8217;oeuf. C&#8217;est une sorte de visionnaire qui n&#8217;avait pourtant lu ni Marx, ni Fourrier, ni Proudhon. Il ne conna\u00eet ni doute, ni peur. Sa foi en sa vision est absolue. Pourtant, le personnage est parcouru d&#8217;une contradiction extraordinaire pour nous, spectateurs de la fin du XXe si\u00e8cle.L&#8217;utopiste est doubl\u00e9 d&#8217;un magnat du capitalisme, et s&#8217;est battu pour le devenir.<\/p>\n<p><strong> Le rapport entre le r\u00eave et la gestion de la vie quotidienne <\/strong><\/p>\n<p>La pi\u00e8ce, si elle pr\u00e9sente la contradiction, la livre en bloc, sans proposer de piste pour la r\u00e9soudre. Elle donne l&#8217;impression que le souffle \u00e9nerg\u00e9tique qui donne naissance \u00e0 la vision foudroyante de l&#8217;utopie est le m\u00eame que celui qui invente le capitalisme de masse : une m\u00eame volont\u00e9 de puissance, ignorante des menaces que renferment ces cr\u00e9ations. Mais Michel Vinaver pr\u00e9cise : &#8220;En tant qu&#8217;inventeur, il a montr\u00e9 une pers\u00e9v\u00e9rance, pour trouver des appuis, des comp\u00e9tences et des moyens, qu&#8217;il n&#8217;a pas du tout recherch\u00e9s pour mettre en pratique ses id\u00e9es politiques. Il \u00e9tait persuad\u00e9 d&#8217;avoir tout dit avec ses textes et il n&#8217;a pas milit\u00e9 en vue de les r\u00e9aliser. C&#8217;est \u00e7a qui est \u00e9nigmatique. J&#8217;ai voulu prendre cette vision sans l&#8217;interpr\u00e9ter ; juste montrer \u00ab une chute du Niagara \u00bb dans une t\u00eate ; montrer le charme de cette \u00ab cit\u00e9 radieuse \u00bb, mais aussi faire en sorte que le spectateur voie en filigrane son danger, la menace du totalitarisme et de la tyrannie la plus terrifiante&#8221;. En toute bonne conscience, avec gentillesse et sympathie. Au del\u00e0 de l&#8217;utopie, avec ce bonheur qui abolit l&#8217;Histoire, ce sont les contradictions de l&#8217;homme qui sont donn\u00e9es \u00e0 voir : sa capacit\u00e9 \u00e0 r\u00eaver, \u00e0 donner des formes grandioses au &#8220;paradis&#8221; qu&#8217;il imagine et parall\u00e8lement \u00e0 s&#8217;adapter, \u00e0 l&#8217;argent, sa carri\u00e8re, dans la gestion la plus banale de sa vie quotidienne.L&#8217;\u00e9criture de la pi\u00e8ce porte l&#8217;\u00e9nergie formidable du personnage et joue sur des temps parall\u00e8les. Michel Vinaver : &#8220;Je suis parti de l&#8217;id\u00e9e de la mise en collision de deux registres : une chronique inscrite dans une temporalit\u00e9, m\u00eame si elle est bouscul\u00e9e par l&#8217;alternance des monologues ; c&#8217;est une seule voix que se distribuent les trois acteurs \u00e0 tour de r\u00f4le. Puis il y a les trois voix tress\u00e9es dans l&#8217;unisson d&#8217;un choeur, des moments hors de l&#8217;histoire qui viennent \u00ab trouer \u00bb le temps et dire qu&#8217;un seul personnage parle et pense.&#8221; La pi\u00e8ce servie par une mise en sc\u00e8ne sobre, dans la meilleure mani\u00e8re d&#8217;Alain Fran\u00e7on qui sait faire vibrer l&#8217;\u00e9nergie de l&#8217;\u00e9criture en refusant tous les effets ; servie aussi par un trio d&#8217;acteurs hors pair, nous renvoie \u00e0 nos contradictions d&#8217;humains sans cesse partag\u00e9s entre nos r\u00eaves et notre r\u00e9alit\u00e9, entre la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de nos inventions, et les germes de destruction qu&#8217;elles contiennent.<\/p>\n<p>King, de Michel Vinaver, mis en sc\u00e8ne par Alain Fran\u00e7on. Th\u00e9\u00e2tre de la Colline, Du 11 mars au 25 avril. Informations : 01 44 62 52 52.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Voir aussi <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-1364","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1364","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1364"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1364\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1364"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1364"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1364"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}