{"id":1362,"date":"1999-04-01T00:00:00","date_gmt":"1999-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-ecrit-dans-tous-ses-etats1362\/"},"modified":"1999-04-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-03-31T22:00:00","slug":"l-ecrit-dans-tous-ses-etats1362","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1362","title":{"rendered":"L&#8217;\u00e9crit dans tous ses \u00e9tats"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> De l&#8217;argile au papyrus, du papier \u00e0 l&#8217;\u00e9cran d&#8217;ordinateur, du stylet en os au clavier, comment l&#8217;homme s&#8217;est-il ing\u00e9ni\u00e9 \u00e0 laisser trace? Passionnante entreprise racont\u00e9e par la Biblioth\u00e8que nationale de France. <\/p>\n<p>Le temps est-il venu d&#8217;une r\u00e9capitulation de l&#8217;aventure des \u00e9critures ? Est-ce la fin de l&#8217;\u00e8re du papier ? La Biblioth\u00e8que nationale de France, qui conna\u00eet les affres de l&#8217;\u00e9pineux passage au tout informatique, prend les devants, avec une exposition (1) o\u00f9 le papier, en fin de course apr\u00e8s une p\u00e9riode d&#8217;intensit\u00e9 consid\u00e9rable, semblerait d\u00e9cro\u00eetre avant d\u00e9c\u00e8s au profit de l&#8217;aube lumineuse de l&#8217;\u00e9cran. Sur toute journ\u00e9e noire s&#8217;ouvrirait donc le volet bleu de l&#8217;ordinateur, support lisse, incassable, qu&#8217;on peut effacer du bout du doigt, n\u00e9anmoins lest\u00e9 d&#8217;une dure m\u00e9moire, toujours sous la main, n&#8217;\u00e9tait sa d\u00e9pendance ombilicale de la prise et du courant. Des parois sombres des grottes mill\u00e9naires au CD-ROM de nos bureaux, le d\u00e9sir de laisser trace n&#8217;a jamais failli. Mettre sa marque sur le monde, s&#8217;emparer de son \u00e2me pr\u00e9tendue, rivaliser avec le chant du cosmos, celui de la mer, par exemple, avec &#8220;son bruit de cr\u00e2nes sur les gr\u00e8ves&#8221; (Saint-John Perse).<\/p>\n<p><strong> La longue route du papier \u00e0 travers le monde <\/strong><\/p>\n<p>Ainsi, \u00e0 la parole s\u00e8che du galet, on r\u00e9torque \u00e0 coup de burin dans la pierre, l&#8217;incisant profond. Signes muets, insignes, sceaux. Aussi bien l&#8217;\u00e9criture conspire-t-elle \u00e0 s&#8217;\u00e9vader de son support, ne tient pas en place, quoique captive de sa repr\u00e9sentation mat\u00e9rielle, ob\u00e9issant \u00e0 des lois. Des avions supersoniques \u00e9crivent dans le ciel, z\u00e9brant l&#8217;azur de lettres claires qui aussit\u00f4t se repentent, s&#8217;estompant \u00e0 la vitesse de la parole qui s&#8217;exhale.<\/p>\n<p>A chaque civilisation son support : argile en M\u00e9sopotamie, papyrus en Egypte, feuilles de palmier en Inde et Asie du Sud-Est, parchemin au Moyen-Orient, dans la sph\u00e8re islamique puis en Occident&#8230; Autant d&#8217;enclaves presque immobiles, mais le papier bouleversera la donne. Invent\u00e9 en Chine entre le IIe et le Ier si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ, devenu support universel, il irrigue l&#8217;espace en tous lieux. Sa marche est s\u00fbre, m\u00eame si la route fut longue : jalousement gard\u00e9 en Chine durant six si\u00e8cles, soudain r\u00e9pandu au Japon, il commence d&#8217;essaimer en 751. On doit sa s\u00fbre extension \u00e0 ces papetiers chinois, prisonniers du gouverneur musulman de Samarkande, lesquels r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent : sous quelle torture ? : le fond de sa nature, y laissant sans doute leur peau. Alors le papier se r\u00e9pand comme tra\u00een\u00e9e de poudre, d&#8217;abord au Moyen-Orient, avant d&#8217;atteindre l&#8217;Occident par le truchement des Arabes : Espagne et Sicile au XIIe si\u00e8cle, Italie au XIIIe. En 1348, les Fran\u00e7ais cr\u00e9ent leur premi\u00e8re fabrique. Du papier, consid\u00e9r\u00e9 comme &#8220;curiosit\u00e9&#8221;, on se m\u00e9fie. Au XVIIe si\u00e8cle, la Russie est touch\u00e9e. Les Etats-Unis seront les derniers servis.<\/p>\n<p>A chaque type de support correspond une graphie, qu&#8217;il influence sans conteste. L&#8217;\u00e9criture cun\u00e9iforme, n\u00e9e en M\u00e9sopotamie (en 3300 avant notre \u00e8re), inscrite \u00e0 b\u00e2tons rompus sur des tablettes d&#8217;argile, ne pouvait par force s&#8217;embarrasser de courbes. Dans les vitrines, ces bris d&#8217;argile tress\u00e9e de signes ont l&#8217;air de fragments de vannerie. L&#8217;argile sert \u00e0 tout : mat\u00e9riaux de construction, ustensiles de la vie quotidienne, support de l&#8217;\u00e9crit enfin. Les penseurs archa\u00efques ne disaient-ils pas que le dieu Enki fa\u00e7onna l&#8217;homme \u00e0 partir d&#8217;une motte de terre ? Il fallut aussi m\u00ealer du sang \u00e0 la mati\u00e8re inerte, l&#8217;\u00e9criture de l\u00e0-bas restant, quant \u00e0 elle, bien vivante sur son terne support, crisp\u00e9e en un embarras inextricable, \u00e9tendant ses membres en mille b\u00e2tonnets qui se tiennent mal ; au fil d&#8217;un maillage de haut en bas, de gauche \u00e0 droite, ils ne parviennent jamais qu&#8217;\u00e0 r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 l&#8217;infini la m\u00eame forme vue sous tous les angles. A nouveau support, nouvelle graphie. Le papyrus, souple, supplante l&#8217;argile d\u00e8s le VIIe si\u00e8cle avant J.-C. Les mots papyrus, pharaon, papier, ont m\u00eame origine, qui signifie &#8220;celui du roi, le royal&#8221;. Le papyrus ne fut-il pas, \u00e0 l&#8217;\u00e9poque ptol\u00e9ma\u00efque, monopole des grands ? Sur lui, s&#8217;initient des formes neuves, telle celle en &#8220;s&#8221; allong\u00e9, qui dictera son sens \u00e0 l&#8217;\u00e9criture et \u00e0 l&#8217;organisation du texte. Passant de la pierre, f\u00fbt-elle molle, au papyrus, et du ciseau au pinceau, le scribe acc\u00e9l\u00e8re son geste. L&#8217;\u00e9criture court d\u00e9sormais sur la page du volume (le rouleau antique), se meut librement loin du corset qui jadis l&#8217;oppressait. Autre support : l&#8217;\u00e9corce de bouleau, pr\u00e9sente d\u00e8s le IVe si\u00e8cle avant J.-C. en Inde du Nord et en Russie. Plus ferme que le papyrus, moins rude que l&#8217;argile, elle impose l&#8217;usage du stylet en os ou en bronze. De la sorte, en Russie notamment, mati\u00e8re et forme ont, de concert, frein\u00e9 l&#8217;\u00e9volution d&#8217;une \u00e9criture cursive, l&#8217;\u00e9corce emp\u00eachant de lier les lettres entre elles. Ces mots contraints ne se d\u00e9ploient pas. Ils semblent br\u00fbler sur place. La phrase ne se pose pas, mais la lettre s&#8217;impose, se pr\u00e9pare, dans l&#8217;attente qu&#8217;on la d\u00e9crypte. Le support conditionne \u00e9galement les fonctions de l&#8217;\u00e9criture. De l&#8217;un \u00e0 l&#8217;autre, l&#8217;accord est certain. Support de pas grand chose : d\u00e8s le IIe si\u00e8cle en Egypte, on inscrit de menus faits, listes, re\u00e7us, livraisons, sur de vulgaires cailloux, humbles bouts de roc \u00e9pars nomm\u00e9s &#8220;ostraca&#8221;, du grec &#8220;ostrakon&#8221;, &#8220;coquilles&#8221;. Bris de poterie encore, fragments domestiques en recyclage.<\/p>\n<p><strong> Le support et sa graphie, des affinit\u00e9s \u00e9lectives <\/strong><\/p>\n<p>Il y a aussi le bois (dont on fait de nos jours encore du papier). Ce support, \u00e9conomique, a servi en toutes civilisations aux notes, brouillons, comptes ou exercices d&#8217;\u00e9colier. Enduit de stuc ou de cire, le voil\u00e0 r\u00e9utilisable, sans que l&#8217;aiguillon du stylet suscite en lui de modification sensible. Quant \u00e0 la pierre, corps durable, opaque, on n&#8217;h\u00e9site pas \u00e0 l&#8217;attaquer au burin, blessant sa surface robuste \u00e0 coup de lettres votives. Eternelle, elle p\u00e9rennise le message qu&#8217;elle porte. En cas d&#8217;infortune, on peut improviser un support de fortune. Jean Henri Masers de Latude (1725-1805), embastill\u00e9 \u00e0 la suite d&#8217;un faux complot foment\u00e9 par ses soins, n&#8217;\u00e9crivit-il pas avec son sang sur des pans de chemise ? L&#8217;inscription donne sa valeur au support. Idem pour l&#8217;assignat r\u00e9volutionnaire et les jetons de maisons de jeu. Peu importe la matrice, pourvu qu&#8217;on y frappe un sceau !<\/p>\n<p>L&#8217;exposition, fouill\u00e9e en diable, use de petits \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9vision. On y voit respectivement mijoter, \u00e0 gros bouillons, \u00e9corces, fibres, peaux de b\u00eates \u00e9corch\u00e9es, \u00e9toffes r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es, toutes propices aux diff\u00e9rents supports de l&#8217;\u00e9crit. Apr\u00e8s cela, on contemple les vitrines d&#8217;un oeil neuf. Et l&#8217;on apprend que le parchemin vou\u00e9 aux commentaires de Saint-Augustin sur les Ep\u00eetres de Saint Paul ne n\u00e9cessita pas moins d&#8217;un troupeau de soixante-six moutons ! Avec le papier, n&#8217;est-ce pas le vieux linge, soit le chiffon, qui se substitue aux b\u00eates jadis sacrifi\u00e9es ? Du coup, le &#8220;moi&#8221;, trouvaille d&#8217;assez fra\u00eeche date, se couche sur un support empreint d&#8217;intimit\u00e9, pour lui fait sur mesure. Le passage du rouleau au codex (l&#8217;actuel livre, au fond) bouleverse les mani\u00e8res de lire. Avec le volume, on saute les pages \u00e0 sa guise, on compare, on revient en arri\u00e8re. Sur les marges nouvelles n\u00e9es, l&#8217;annotation s&#8217;\u00e9toffe ; le rapport de l&#8217;auteur au lecteur se modifie \u00e0 mesure.<\/p>\n<p>La cr\u00e9ation du papier se double de celle de nouveaux formats. Le livre tient dans la poche, accompagne toutes les r\u00eaveries. A l&#8217;heure sonn\u00e9e du num\u00e9rique, la nouvelle biblioth\u00e8que de Babel se feuillette &#8220;at home&#8221;, sur un invisible support. Et l&#8217;ombre de Platon, s&#8217;inqui\u00e9tant que l&#8217;\u00e9criture fasse aux hommes perdre la m\u00e9moire, plane d\u00e9sormais \u00e0 domicile.<\/p>\n<p>1. &#8220;L&#8217;Aventure des \u00e9critures. Mati\u00e8res et formes&#8221;, Biblioth\u00e8que Nationale de France, jusqu&#8217;au 16 mai 1999. Simone Breton-Gravereau et Dani\u00e8le Thibault en sont les commissaires. Catalogue de l&#8217;exposition, 177 pages, 200 F.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> De l&#8217;argile au papyrus, du papier \u00e0 l&#8217;\u00e9cran d&#8217;ordinateur, du stylet en os au clavier, comment l&#8217;homme s&#8217;est-il ing\u00e9ni\u00e9 \u00e0 laisser trace? 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