{"id":1361,"date":"1999-04-01T00:00:00","date_gmt":"1999-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1361\/"},"modified":"1999-04-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-03-31T22:00:00","slug":"collage1361","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1361","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p>&#8220;Viens voir Marceline comment un homme pleure \/ Et ce qu&#8217;il lui reste quand il a tout perdu.&#8221; Les deux premiers vers de ce po\u00e8me de Jean Ristat la Mort de l&#8217;aim\u00e9 (\u00e9ditions Stock) ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits d&#8217;un jet, sans rature, longtemps roul\u00e9s sans doute avant d&#8217;arriver sur le papier, d&#8217;une \u00e9criture aux lignes l\u00e9g\u00e8rement montantes. D\u00e8s le troisi\u00e8me, arrivent les mots biff\u00e9s, pes\u00e9s, les sonorit\u00e9s sourdes essay\u00e9es peut-\u00eatre \u00e0 l&#8217;oreille avant d&#8217;\u00eatre \u00e9crites. En t\u00e9moigne le manuscrit publi\u00e9 en fac simil\u00e9 \u00e0 la fin de ce livre de vingt-six pages, qui r\u00e9sonnera longtemps. C&#8217;est qu&#8217;apr\u00e8s les avoir lus comme grav\u00e9s \u00e0 jamais dans le marbre du Garamond corps 12 de l&#8217;imprim\u00e9, on reviendra aux m\u00eames vers qui prennent une autre chair quand on les lit dans les boucles, les jambages, les griffures d&#8217;une main h\u00e9sitante mais toujours assur\u00e9e. Chantier du travail de deuil.<\/p>\n<p>Ce manuscrit porte en sous-titre, au-dessus d&#8217;une fleur s\u00e9ch\u00e9e entre les pages d&#8217;un livre, soigneusement reproduite dans ses couleurs mortes : &#8220;Tombeau de Monsieur Philippe Desvoy&#8221;. L&#8217;ami, l&#8217;amant, l&#8217;aim\u00e9 de Jean Ristat, mort il y a deux ans. Combat qui se sait perdu d&#8217;avance contre le &#8220;pourrissement de la terre&#8221;, pour une impossible r\u00e9surrection de la chair, la Mort de l&#8217;aim\u00e9 dit \u00e0 la fois l&#8217;intol\u00e9rable de l&#8217;absence sans retour (&#8220;Je suis comme un chien dans les armoires \u00e0 chercher en vain \/ Sa trace dans la laine et les cotons \/ Tout v\u00eatement m&#8217;est linceul o\u00f9 je crois r\u00eaver \/ Sa peau dans ma peau arrach\u00e9e d\u00e9chir\u00e9e \/ Et ses jambes dans mes jambes \u00e9cartel\u00e9es \/ Comme au supplice de la roue tous les membres \/ Disjoints je suis d\u00e9suni sans \u00e9cho un cri \/ Une phrase inachev\u00e9e dans l&#8217;oreiller&#8230;&#8221;) et l&#8217;apaisement menteur du souvenir qui ne peut que raviver les plaies (&#8220;Il ne reviendra pas l&#8217;amour qui portait\/Sur son dos un manteau de glycines et jouait\/Avec la brise du matin quand tout l&#8217;espace a\/La couleur d&#8217;une pomme o\u00f9 se faire les dents&#8230;&#8221;). Il y a l\u00e0 comme l&#8217;\u00e9cho de la douce plainte de Marceline Desbordes-Valmore (puisque c&#8217;est sous son invocation que Ristat place le premiers vers de ce po\u00e8me), \u00e9crivant le 12 janvier 1840 \u00e0 son mari dont elle \u00e9tait pour un temps s\u00e9par\u00e9e : &#8220;Je ne me supporte plus nulle part, et mon \u00e2me est d\u00e9j\u00e0 enfuie de partout o\u00f9 je force mon corps d&#8217;aller. Je n&#8217;en peux plus de ce mois assommant&#8221; (Lettres de Marceline Desbordes \u00e0 Prosper Valmore, aux \u00e9ditions de la Sir\u00e8ne, Paris, 1924). Marceline, mais aussi la tristesse enrag\u00e9e de Th\u00e9ophile de Viau, \u00e9crivant \u00e0 &#8220;Mademoiselle de Rohan, sur la mort de madame la duchesse de Nevers&#8221;: &#8220;De moi, si la rigueur d&#8217;un accident semblable \/ M&#8217;avait \u00f4t\u00e9 le fruit d&#8217;un bien si d\u00e9sirable \/ Je croirais que pour moi tout n&#8217;aurait que du mal : \/ Mes pieds ne s&#8217;oseraient assurer sur la terre\/Le jour m&#8217;offenserait, l&#8217;air me serait fatal \/ Et la plus douce paix me serait une guerre.&#8221;<\/p>\n<p>Marceline, Th\u00e9ophile, mais d&#8217;abord Jean Ristat et cette fa\u00e7on d&#8217;aujourd&#8217;hui d&#8217;\u00eatre impudique dans la plus extr\u00eame pudeur : &#8220;\u00d4 dans tes yeux l&#8217;or dans ta bouche les \u00e9pices \/ Le lourd balancier d&#8217;une horloge suspendu \/ Entre tes jambes l&#8217;adoration du saint.&#8221; Soit \u00e0 mettre entre l&#8217;intime et le public la barri\u00e8re : et la communication : de l&#8217;\u00e9criture. La po\u00e9sie m\u00eame.<\/p>\n<p>&#8220;Autour de moi ce ne sont que verdures tendres se livrant sans vergogne aux jeux de la r\u00e9surrection. Et ce sang, la couleur crue, sombre et mena\u00e7ante qu&#8217;il impose me venge de la d\u00e9sinvolture du monde \u00e0 mon \u00e9gard.&#8221; Ces mots, Mathieu Belezi les met dans la bouche d&#8217;un gar\u00e7on de douze ans, le narrateur, qui vient de crever le ventre d&#8217;un rat d&#8217;eau pr\u00e9alablement assomm\u00e9 d&#8217;un jet de pierre. C&#8217;est un roman, bref lui aussi, prose aigu\u00eb. Il a pour titre le Petit Roi (\u00e9ditions Ph\u00e9bus). Entre le sang des b\u00eates tortur\u00e9es et la brutalit\u00e9 des \u00e9jaculations sollicit\u00e9es, c&#8217;est l&#8217;\u00e9veil d&#8217;une sexualit\u00e9 cruelle qui est dit ici, celle d&#8217;un enfant de la ville qui apprend tr\u00e8s vite, \u00e0 la ferme de son grand-p\u00e8re, &#8220;\u00e0 voir ce qui sera [s]on royaume&#8221;. D\u00e8s les trois premi\u00e8res pages, on sait tout : le gamin n&#8217;est pas l\u00e0 par hasard, ni en vacances. Ses parents se sont d\u00e9barrass\u00e9s de lui, encombrant spectateur de leur guerre de tous les jours. Il vivra deux ans avec son grand-p\u00e8re, peut-\u00eatre trois. Il s&#8217;interroge : &#8220;Qu&#8217;ai-je fait pour m\u00e9riter cet exil ? Je suis enfant et je me crois coupable de tout.&#8221;<\/p>\n<p>On sait tout et l&#8217;on a tout \u00e0 apprendre pourtant : c&#8217;est qu&#8217;un grand romancier parle dans cette voix adolescente en train de muer. Et un romancier \u00e9conome : est-ce la pratique ordinaire de la po\u00e9sie ? : de ses moyens. L&#8217;usage insistant par le narrateur du possessif &#8220;mon&#8221;, pour la m\u00e8re qui l&#8217;a abandonn\u00e9, pour le grand-p\u00e8re, voire pour le v\u00e9lo que celui-ci lui a offert, suffit \u00e0 dire que sa rage de destruction n&#8217;est que soif d&#8217;amour. De reconnaissance. De m\u00eame, l&#8217;irruption du pass\u00e9 des disputes familiales dans le pr\u00e9sent de narration de ce court r\u00e9cit est d&#8217;autant plus surprenante qu&#8217;elle introduit un &#8220;d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu&#8221; dans cette courte vie toute vou\u00e9e \u00e0 l&#8217;instant. Mais tout autant sans doute parce que, saut d&#8217;angoisse dans une terreur inoubli\u00e9e, elle surgit le plus souvent en des moments de relative paix pour l&#8217;enfant, pour \u00e9clairer sa propre violence. D\u00e9voilement que redouble la construction m\u00eame du roman, ne r\u00e9v\u00e9lant qu&#8217;\u00e0 la fin les circonstances exactes de cet &#8220;exil&#8221; enfantin. Et que, l&#8217;ayant \u00e0 jamais marqu\u00e9, il ne durera pas deux ans, ou trois, comme on a pu le croire. Fuyant sur son v\u00e9lo, le gamin dit : &#8220;J&#8217;ai p\u00e9dal\u00e9 longtemps. Et je p\u00e9dale encore. Sans jamais croire que cela puisse avoir un sens, cesser un jour.&#8221; Ainsi apprend-on \u00e0 vivre. Et \u00e0 \u00e9crire, peut-on dire, pour le romancier.<\/p>\n<p>&#8220;Bien s\u00fbr, nous regrettons ce qui s&#8217;est pass\u00e9 alors, et nous pouvons assurer que cela ne se renouvellera pas&#8221; a dit \u00e0 peu pr\u00e8s le pr\u00e9sident des Etats-Unis Clinton, en visite au Guatemala en mars. Il rappelait ainsi la &#8220;guerre civile&#8221; (si peu civile que la CIA s&#8217;y impliqua largement) qui fit deux cent mille morts dans une population de onze millions d&#8217;habitants. Qualifi\u00e9e par une &#8220;Commission d&#8217;\u00e9claircissement historique&#8221; mise sur pieds par l&#8217;ONU de &#8220;politique strat\u00e9giquement planifi\u00e9e d&#8217;actes de g\u00e9nocide&#8221;, cette extermination de communaut\u00e9s d&#8217;Indiens Maya et de m\u00e9tis, s&#8217;\u00e9tendit sur vingt-cinq ans, de 1962 \u00e0 1976.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident Clinton n&#8217;est pourtant pas remont\u00e9 assez loin dans l&#8217;histoire des rapports de son grand pays avec le petit Guatemala. D\u00e9j\u00e0, en 1954, la r\u00e9forme agraire institu\u00e9e par le pr\u00e9sident Jacobo Arbenz mena\u00e7ant de r\u00e9duire (sans pour autant les supprimer) les b\u00e9n\u00e9fices de la compagnie am\u00e9ricaine &#8220;United Fruit&#8221; toute puissante dans le pays, la CIA avait mis sa science des coups d&#8217;Etat au service des marchands de bananes menac\u00e9s. Les &#8220;marines&#8221; d\u00e9barqu\u00e8rent pour chasser ce pr\u00e9sident d\u00e9magogue (il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lu au suffrage universel) et installer \u00e0 sa place un militaire plus compr\u00e9hensif, le colonel Castilla Armas. Il e\u00fbt \u00e9t\u00e9, pour le pr\u00e9sident am\u00e9ricain, du dernier mauvais go\u00fbt de rappeler cet \u00e9pisode oubli\u00e9 au moment o\u00f9 s\u00e9vit une autre guerre de la banane, certes plus sournoise, celle que les m\u00eames Etats-Unis livrent \u00e0 l&#8217;Europe qui pr\u00e9f\u00e8re les bananes des Antilles \u00e0 celles que la multinationale &#8220;Chiquita&#8221; cent pour cent US fait produire &#8220;\u00e0 la chicote&#8221; par des paysans guat\u00e9malt\u00e8ques ou autres Sud-Am\u00e9ricains sur les terres qu&#8217;elle leur a vol\u00e9es. C&#8217;est en farce, on le sait, que se rejoue l&#8217;histoire.<\/p>\n<p>On est bien loin, avec cette histoire de la prose la plus plate, de ce qui fut dit au d\u00e9but de cette chronique ? Certes, mais il suffira de se remettre \u00e0 lire les trois romans que ce coup d&#8217;Etat inspira \u00e0 Miguel Angel Asturias, l&#8217;Ouragan, le Pape vert et les Yeux des enterr\u00e9s pour se retrouver en pays de connaissance.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8220;Viens voir Marceline comment un homme pleure \/ Et ce qu&#8217;il lui reste quand il a tout perdu.&#8221; Les deux premiers vers de ce po\u00e8me de Jean Ristat la Mort de l&#8217;aim\u00e9 (\u00e9ditions Stock) ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits d&#8217;un jet, sans rature, longtemps roul\u00e9s sans doute avant d&#8217;arriver sur le papier, d&#8217;une \u00e9criture aux lignes l\u00e9g\u00e8rement [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-1361","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1361","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1361"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1361\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1361"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1361"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1361"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}