{"id":1360,"date":"1999-04-01T00:00:00","date_gmt":"1999-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/les-mots-sur-la-table1360\/"},"modified":"1999-04-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-03-31T22:00:00","slug":"les-mots-sur-la-table1360","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1360","title":{"rendered":"Les mots sur la table"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Voir aussi <\/p>\n<p>Gourmandises<strong> L&#8217;historien Pascal Ory fait le tour d&#8217;un domaine, la gastronomie, qui vaut tr\u00e8s au-del\u00e0 de lui-m\u00eame. Comme s&#8217;il \u00e9tait le sismographe de notre soci\u00e9t\u00e9&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Est-il incongru qu&#8217;un historien se penche sur l&#8217;histoire de l&#8217;alimentation ? Pascal Ory doit penser que non, puisqu&#8217;il publie le Discours gastronomique fran\u00e7ais des origines \u00e0 nos jours. Pour affermir sa position, il ne signe d&#8217;ailleurs pas. Ce discours est seulement &#8220;pr\u00e9sent\u00e9 par Pascal Ory&#8221;. Ainsi que le veut l&#8217;excellente tradition de la collection Archives (Gallimard:Julliard \u00e9d.), les extraits de textes ont le beau r\u00f4le. On ne peut toutefois, pour autant, oublier celui qui les r\u00e9unit et, surtout, les probl\u00e9matise. Le pr\u00e9sent ouvrage a le m\u00e9rite d&#8217;offrir au lecteur, en peu de mots, un certain nombre de rep\u00e8res fiables, de l&#8217;Antiquit\u00e9 : avec d\u00e9j\u00e0 un souci de di\u00e9t\u00e9tique : \u00e0 nos jours, mais en insistant sur la p\u00e9riode qui d\u00e9marre en 1700 (1).<\/p>\n<p><strong> La gastronomie comme art du discours <\/strong><\/p>\n<p>Le mot &#8220;gastronomie&#8221; ne date que du d\u00e9but des ann\u00e9es 1800 et, comme le rappelle opportun\u00e9ment Ory : &#8220;le gastronome n&#8217;est pas celui qui pratique la cuisine, mais celui qui en parle&#8221;. C&#8217;est pourquoi, en fin de compte, l&#8217;essentiel de l&#8217;ouvrage tourne autour des trois derniers si\u00e8cles, et encore : les premiers restaurants naissent dans le dernier quart du XVIIIe si\u00e8cle, peu avant la R\u00e9volution fran\u00e7aise. Les deux grands noms du &#8220;discours gastronomique&#8221; sont attach\u00e9s \u00e0 cette p\u00e9riode : Jean Anthelme Brillat dit Brillat-Savarin (1755- 1826), un juriste qui a pleinement particip\u00e9 \u00e0 la R\u00e9volution, mais a \u00e9migr\u00e9 \u00e0 la Terreur ; Grimod de La Reyni\u00e8re (1758 &#8211; 1837), qui est mort \u00e0 table le jour de No\u00ebl. Du premier, on conna\u00eet la Physiologie du go\u00fbt, r\u00e9guli\u00e8rement r\u00e9\u00e9dit\u00e9e ; du second, le fameux Almanach des gourmands qui est, d\u00e8s 1802, une esp\u00e8ce d&#8217;anc\u00eatre de nos guides gastronomiques. &#8220;Faire l&#8217;histoire de la gastronomie, c&#8217;est faire l&#8217;histoire d&#8217;une litt\u00e9rature&#8221;, \u00e9crit Pascal Ory. Le mot doit \u00eatre pris dans une double acception : ce qui s&#8217;\u00e9crit sur les arts culinaires, mais aussi ce qui transpire d&#8217;eux dans l&#8217;histoire de la litt\u00e9rature proprement dite. Montaigne lui-m\u00eame, n&#8217;\u00e9voque-t-il pas l'&#8221;art de la gueule&#8221; ? Les Balzac, Zola et Marcel Proust ne font-ils pas intervenir jusqu&#8217;\u00e0 des menus dans de nombreux romans ? Chez Proust, la r\u00e9f\u00e9rence est si pr\u00e9sente qu&#8217;elle a donn\u00e9 l&#8217;id\u00e9e \u00e0 Alain Senderens de recr\u00e9er des recettes issues de l&#8217;oeuvre (Proust. La cuisine retrouv\u00e9e, avec Jean-Bernard Naudin et Anne Borrel, Nouvelles \u00e9d. du Ch\u00eane, 1991).<\/p>\n<p><strong> Des missionnaires de civilisation <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est dire que la cuisine appartient pleinement \u00e0 la culture, au sens le plus noble du terme : &#8220;Notre sensibilit\u00e9 est une. Qui la cultive la cultive tout enti\u00e8re, et j&#8217;affirme qu&#8217;il est un faux artiste celui qui n&#8217;est pas un gourmet, et un faux gourmet celui qui n&#8217;entend rien \u00e0 la beaut\u00e9 d&#8217;une couleur ou \u00e0 l&#8217;\u00e9motion d&#8217;un son&#8221; (2). La cuisine engage donc, pour le gastronome, au sens strict, une philosophie et il ne faut pas s&#8217;\u00e9tonner des &#8220;grands mots&#8221; utilis\u00e9s \u00e0 son propos : Art, Vie, Civilisation (avec des majuscules). On en vient \u00e0 se demander s&#8217;il n&#8217;y a pas, \u00e0 tout le moins, du sacr\u00e9 dans cette affaire. Cela ne date pas d&#8217;aujourd&#8217;hui : Anacr\u00e9on (vers 550 av. notre \u00e8re) ne pouvait s\u00e9parer, comme dit Ory, &#8220;les deux h\u00e9donismes de la ch\u00e8re et de la chair&#8221;. Une mani\u00e8re de constater que, finalement, la cuisine et son discours ne fonctionnent jamais de mani\u00e8re isol\u00e9e, mais solidairement avec les autres instances essentielles de l&#8217;existence. Ory estime que la litt\u00e9rature gastronomique moderne a \u00e9t\u00e9 rendue possible par &#8220;une triple r\u00e9volution, \u00e9conomique, sociale et politique&#8221;. Et de citer Eug\u00e8ne Briffault (Paris \u00e0 table, 1846 ; Slatkine, 1980) : &#8220;L&#8217;Europe nous a demand\u00e9 nos restaurateurs, comme des missionnaires de civilisation.&#8221; Sans doute cette fiert\u00e9 vient-elle de quelques-uns des noms prestigieux qui ont servi les grandes tables europ\u00e9ennes de leur temps : Antonin Car\u00eame (\u00e0 qui la mairie de Paris n&#8217;a pas redonn\u00e9 &#8220;sa&#8221; rue, apr\u00e8s la disparition des Halles) a servi le tsar jusqu&#8217;en 1814, mais aussi le Prince de Galles en 1816-1817. Auguste Escoffier, moqu\u00e9 par Boris Vian dans l&#8217;Ecume des jours via un idol\u00e2tre, a suivi C\u00e9sar Ritz \u00e0 l&#8217;h\u00f4tel national de Lucerne puis a surtout offici\u00e9, quatre ans apr\u00e8s (1890), au Savoy Hotel de Londres ou, plus tard, au Carlton de la capitale anglaise. C&#8217;est probablement \u00e0 ces voyages que nous devons le service auquel nous sommes accoutum\u00e9s et qui est&#8230; le service &#8220;\u00e0 la russe&#8221;. Le service \u00e0 la fran\u00e7aise, lui, consiste \u00e0 offrir les plats d&#8217;un m\u00eame service en m\u00eame temps sur la table.<\/p>\n<p>Aux yeux de Pascal Ory, nous vivons aujourd&#8217;hui une autre r\u00e9volution dans nos moeurs de table, issue de 1968, date de publication des Origines de mani\u00e8res de table de Claude L\u00e9vi-Strauss. Cette r\u00e9volution, \u00e0 laquelle on n&#8217;a peut-\u00eatre suffisamment pr\u00eat\u00e9 attention, est le &#8220;service \u00e0 l&#8217;assiette&#8221; qui nous vient peu ou prou de la &#8220;nouvelle cuisine&#8221;, laquelle est tout autre chose que la caricature qu&#8217;en ont faite les adversaires et&#8230; des restaurateurs peu scrupuleux n&#8217;offrant pas grand-chose dans des assiettes gigantesques. Outre cela, Ory observe que, depuis 1968, la cuisine, et par cons\u00e9quent la litt\u00e9rature gastronomique, est devenue une &#8220;mati\u00e8re noble&#8221;, bien que Roland Barthes, d\u00e8s 1957 avec ses Mythologies, avait analys\u00e9 le steack-frites ou les go\u00fbts de Elle ou de L&#8217;Express. L&#8217;historien convoque deux succ\u00e8s de librairie de 1989 \u00e0 l&#8217;appui de sa th\u00e8se : le Ventre des philosophes, de Michel Onfray et l&#8217;Homme aux p\u00e2tes, de Michel Field.<\/p>\n<p><strong> La cuisine et le philosophe <\/strong><\/p>\n<p>C&#8217;est bien entendu sur la partie contemporaine qu&#8217;on serait le plus tent\u00e9 de critiquer l&#8217;historien ; parce que la distance n&#8217;est pas encore suffisante qui permette de bien saisir tous les enjeux et aussi parce que la profes sion garde un silence pesant : trop s\u00fbre d&#8217;elle-m\u00eame et de sa cuisine peut-\u00eatre, elle n&#8217;a pas bronch\u00e9 quand les Mac Donald&#8217;s ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&#8217;une TVA \u00e0 5,5 % quand les restaurateurs \u00e9taient p\u00e9nalis\u00e9s \u00e0 20,6 % (c&#8217;est toujours le cas !). Elle s&#8217;est manifest\u00e9e sur le tard. Il faut dire que cette profession est ouverte \u00e0 quiconque : n&#8217;importe qui peut ouvrir un restaurant.<\/p>\n<p>1. Sur les si\u00e8cles qui pr\u00e9c\u00e8dent, les amateurs pourront recourir \u00e0 d&#8217;autres sources : si, \u00e0 notre connaissance, la Grande et Petite Histoire des cuisiniers de l&#8217;Antiquit\u00e9 \u00e0 nos jours, de Maguelonne Toussaint-Samat et Mathias Lair (Laffont \u00e9d., 1989) n&#8217;est plus disponible, du moins peut-on se reporter \u00e0 une Histoire de l&#8217;alimentation \u00e9tablie par des universitaires europ\u00e9ens sous la direction de Jean-Louis Flandrin et de Massimo Montanari (Fayard \u00e9d., 1996).<\/p>\n<p>2. Marcel Rouff, dans le Discours gastronomique&#8230; p. 138, extrait de la Vie et la Passion de Dodin-Bouffant, gourmet, 1924 ; r\u00e9\u00e9dit\u00e9 chez Sock en 1984 et chez Le serpent \u00e0 plumes en 1994. (Pascal Ory nous rappelle au passage que Marcel Rouff a collabor\u00e9 \u00e0 l&#8217;Histoire socialiste de Jaur\u00e8s, \u00e9dit\u00e9e par son p\u00e8re, Jules Rouff.)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Voir aussi <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1360","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1360","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1360"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1360\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1360"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1360"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1360"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}