{"id":13592,"date":"2022-05-27T12:17:55","date_gmt":"2022-05-27T10:17:55","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-tribune-l-inflation-symptome-d-un-modele-neoliberal-en-bout-de-course\/"},"modified":"2022-05-27T12:17:55","modified_gmt":"2022-05-27T10:17:55","slug":"article-tribune-l-inflation-symptome-d-un-modele-neoliberal-en-bout-de-course","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=13592","title":{"rendered":"TRIBUNE. L\u2019inflation, sympt\u00f4me d\u2019un mod\u00e8le n\u00e9olib\u00e9ral en bout de course"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">L\u2019inflation est de retour. En comprendre les raisons suppose, avant tout, de savoir pourquoi elle a \u00e9t\u00e9 quasi absente ces derni\u00e8res d\u00e9cennies. Les \u00e9conomistes Pierre Khalfa et Jacques Rigaudiat vous expliquent tout \u00e7a.<\/p>\n<p>Avec la rupture introduite par le n\u00e9olib\u00e9ralisme dans les ann\u00e9es 1980 et la mondialisation qui l\u2019a accompagn\u00e9e s\u2019est mis en place un mod\u00e8le \u00e9conomique bien particulier. Bas\u00e9 sur la cr\u00e9ation de valeur pour l\u2019actionnaire, il vise \u00e0 r\u00e9duire les co\u00fbts par tous les moyens possibles avec une priorit\u00e9 absolue donn\u00e9e \u00e0 l\u2019augmentation des profits. Cela a conduit \u00e0 une \u00ab mod\u00e9ration salariale \u00bb g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s, \u00e0 la d\u00e9localisation de nombre d\u2019activit\u00e9s productives dans des pays \u00e0 bas salaires, au ch\u00f4mage donc et \u00e0 l\u2019\u00e9clatement des process de production en de multiples segments de \u00ab cha\u00eenes de valeur \u00bb. Ceci s\u2019est combin\u00e9 avec une politique de z\u00e9ro stock et une organisation en flux tendus, suppos\u00e9e permettre de r\u00e9pondre en temps r\u00e9el aux besoins des consommateurs, alors qu\u2019il ne s\u2019agit que de limiter le capital immobilis\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/actu\/economie\/mad-marx\/article\/le-coup-de-l-inflation\">Le coup de l\u2019inflation<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cette chasse aux co\u00fbts a pour objectif de garantir aux actionnaires des multinationales une distribution de dividendes cons\u00e9quente, en augmentation quasi constante, en d\u00e9pit de la faiblesse extr\u00eame des gains de productivit\u00e9. Mais elle a aussi permis des prix bas et stables pour les consommateurs, ce qui compensait en partie la baisse de la part des salaires dans la valeur ajout\u00e9e, les banques centrales augmentant leurs taux d\u2019int\u00e9r\u00eat au moindre soup\u00e7on inflationniste. Tout le monde \u00e9tait cens\u00e9 y trouver son compte, sauf \u00e9videmment les imp\u00e9ratifs \u00e9cologiques, mis \u00e0 mal, entre autres, par le d\u00e9veloppement vertigineux du transport des marchandises. Sauf, aussi, les salari\u00e9s, ceux des pays du Sud, qui travaillent dans des conditions d\u2019exploitation inou\u00efes, comme ceux du Nord, qui, outre qu\u2019ils doivent faire face au ch\u00f4mage, voient leurs droits r\u00e9duits progressivement au nom de la comp\u00e9titivit\u00e9 et doivent s\u2019endetter pour faire face \u00e0 la stagnation salariale.<\/p>\n<p>C\u2019est ce mod\u00e8le qui est en train de craquer sous nos yeux. La crise financi\u00e8re de 2007-2008, suivie par la grande r\u00e9cession de 2009 avait d\u00e9j\u00e0 laiss\u00e9 les \u00e9conomies europ\u00e9ennes dans un \u00e9tat exsangue, malgr\u00e9 le fait que la Banque centrale europ\u00e9enne (BCE) ait inond\u00e9 les march\u00e9s financiers de liquidit\u00e9s et mis en \u0153uvre des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat r\u00e9els (d\u00e9falqu\u00e9s de l\u2019inflation) n\u00e9gatifs. La politique d\u2019aust\u00e9rit\u00e9, plus ou moins massive suivant les pays et les rapports de forces sociaux, a d\u00e9bouch\u00e9 sur une quasi-stagnation de l\u2019activit\u00e9 \u00e9conomique. Avant m\u00eame, donc, la crise sanitaire, les \u00e9conomies d\u00e9velopp\u00e9es donnaient de tr\u00e8s s\u00e9rieux signes de fatigue.<\/p>\n<blockquote><p>Jamais les dividendes vers\u00e9s aux actionnaires et les rachats d\u2019actions, dont l\u2019objectif est d\u2019en faire monter les cours, n\u2019ont \u00e9t\u00e9 aussi importants.<\/p><\/blockquote>\n<p>La Covid-19, puis l\u2019invasion de l\u2019Ukraine par la Russie, sont analys\u00e9es par les \u00e9conomistes mainstream comme des chocs exog\u00e8nes dont les cons\u00e9quences sont certes g\u00eanantes, mais se r\u00e9sorberont dans le temps. Tout devrait donc, selon eux, rapidement revenir \u00e0 la normale. C\u2019est oublier que la crise sanitaire est \u00e0 rebondissement, car elle touche \u00ab l\u2019usine du monde \u00bb, la Chine, et que les probl\u00e8mes g\u00e9opolitiques cr\u00e9\u00e9s par la guerre en Ukraine ne sont pas pr\u00eats de se r\u00e9sorber. La d\u00e9sorganisation des cha\u00eenes de production, les goulets d\u2019\u00e9tranglement, les p\u00e9nuries de mati\u00e8res premi\u00e8res, de composants \u00e9lectroniques, de pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es se combinent avec une crise \u00e9nerg\u00e9tique, aggrav\u00e9e par la folie sp\u00e9culative, pour alimenter la hausse des prix. L\u2019augmentation des prix du p\u00e9trole est due \u00e0 une politique de restriction de l\u2019offre organis\u00e9e sciemment par l\u2019OPEP et la Russie, qui veulent profiter de prix \u00e9lev\u00e9s \u00e0 la veille d\u2019une transition \u00e9nerg\u00e9tique qui les p\u00e9nalisera et limite d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 les investissements dans le secteur. Enfin, le p\u00e9ril climatique se combine avec la crise g\u00e9opolitique pour aggraver les p\u00e9nuries alimentaires sur des march\u00e9s agricoles non r\u00e9gul\u00e9s. Les p\u00e9rils sont encore devant nous.<\/p>\n<p>Cette augmentation des prix est entretenue, non par une boucle prix-salaires comme voudraient nous le faire croire les gouvernants \u2013 les salaires r\u00e9els (d\u00e9falqu\u00e9s de l\u2019inflation) baissent \u2013 mais par une boucle prix-profits. Jamais les dividendes vers\u00e9s aux actionnaires et les rachats d\u2019actions, dont l\u2019objectif est d\u2019en faire monter les cours, n\u2019ont \u00e9t\u00e9 aussi importants. Les entreprises r\u00e9percutent les augmentations de prix am\u00e9liorant leur marge au passage ; l\u2019exemple des raffineurs dont le taux de marge a \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9 par plus de 2300 % en un an en est l\u2019exemple caricatural. Et que dire du prix de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 tir\u00e9 par celui du gaz, alors m\u00eame que celui-ci n\u2019a qu\u2019une place extr\u00eamement r\u00e9duite dans le mix fran\u00e7ais \u2026 <\/p>\n<p>La d\u00e9sorganisation des cha\u00eenes industrielles risque d\u2019autant plus de se p\u00e9renniser, et avec elle l\u2019inflation, que nous sommes dans une situation o\u00f9 commence \u00e0 se mettre (trop) doucement en route la transition vers une \u00e9conomie d\u00e9carbon\u00e9e. L\u2019impossibilit\u00e9 de coordonner r\u00e9ellement l\u2019offre et la demande, par exemple des m\u00e9taux rares ou des puces \u00e9lectroniques, entra\u00eene de multiples d\u00e9s\u00e9quilibres sectoriels qui, tous, g\u00e9n\u00e8rent une hausse des prix. S\u2019entrem\u00ealent donc pour expliquer la situation actuelle des causes conjoncturelles, li\u00e9es \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements pr\u00e9cis (crises sanitaire et g\u00e9opolitique), et des causes structurelles, li\u00e9es \u00e0 l\u2019impasse dans lequel se trouve le n\u00e9olib\u00e9ralisme.<\/p>\n<p>Dans cette situation, la r\u00e9action des pouvoirs publics vise avant tout \u00e0 \u00e9viter de remettre en cause ce qui est l\u2019essence du mod\u00e8le n\u00e9olib\u00e9ral : la priorit\u00e9 absolue donn\u00e9e aux profits des entreprises. Il s\u2019agit donc, d\u2019abord, d\u2019\u00e9viter la hausse des salaires. Les gouvernements laissent filer \u00e0 la baisse en termes r\u00e9els les revenus fixes (salaires, pensions, minimas sociaux), se contentant au mieux de mesures d\u2019accompagnement limit\u00e9es, leurs pseudos \u00ab boucliers \u00bb, qui sont loin de compenser les pertes de pouvoir d\u2019achat. Face \u00e0 cette situation, les banques centrales augmentent leurs taux d\u2019int\u00e9r\u00eat, ou s\u2019appr\u00eatent \u00e0 le faire. Cette r\u00e9action est \u00e0 la fois inefficace et dangereuse. Inefficace, car on ne voit pas comment des l\u00e9g\u00e8res augmentations de taux pourraient casser une inflation dont la racine vient non d\u2019une demande qui explose, mais, au contraire, de p\u00e9nuries li\u00e9es \u00e0 des probl\u00e8mes d\u2019offre. Pour que cela puisse \u00eatre efficace, il faudrait mettre en \u0153uvre une th\u00e9rapie de choc, telle que l\u2019avait fait le pr\u00e9sident de la Fed Paul Volcker \u2013 le taux directeur r\u00e9el de la Fed \u00e9tait pass\u00e9 de 1,8% en 1980 \u00e0 8,6% en 1981 \u2013 mais cela entra\u00eenerait une crise g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de la dette, une r\u00e9cession massive et brutale et rendrait encore plus difficile la transition \u00e9cologique en freinant fortement l\u2019investissement. Elle serait, de plus, dangereuse, car m\u00eame si les taux r\u00e9els restent encore largement n\u00e9gatifs, le signal psychologique donn\u00e9 sera d\u00e9sastreux, alors m\u00eame que le PIB en termes r\u00e9els baisse en Europe, ainsi qu\u2019aux \u00c9tats-Unis, et qu\u2019une crise financi\u00e8re pointe son nez avec le krach pour l\u2019instant rampant des places boursi\u00e8res. L\u2019augmentation des taux ne peut aujourd\u2019hui en rien \u00eatre la solution pour r\u00e9duire l\u2019inflation.<\/p>\n<h2>Que faire alors ?<\/h2>\n<p>Tout d\u2019abord prot\u00e9ger la population par un blocage et un contr\u00f4le des prix, au-del\u00e0 m\u00eame des augmentations de salaire n\u00e9cessaires. Cela est d\u2019autant plus possible que, pour nombre de produits, nous avons affaire \u00e0 des prix administr\u00e9s par des entreprises en situation oligopolistique. Une baisse des taxes \u00e0 la consommation (TVA, TICPE) ne peut se concevoir que dans une r\u00e9forme fiscale d\u2019ensemble, seule \u00e0 m\u00eame de redonner des marges de man\u0153uvre \u00e0 la puissance publique et de r\u00e9tablir une justice fiscale aujourd\u2019hui mise \u00e0 mal. Au-del\u00e0, il faut s\u2019engager \u00e0 marche forc\u00e9e dans la transition \u00e9cologique, ce qui suppose des investissements massifs. Ils devront viser tant la recherche d\u2019une meilleure efficacit\u00e9 \u00e9nerg\u00e9tique \u2013 ce qui vaudra pour l\u2019industrie, comme pour le logement \u2013, et la r\u00e9duction de notre d\u00e9pendance aux \u00e9nergies fossiles. Cela suppose une planification \u00e9cologique, mais aussi, on l\u2019oublie trop souvent, une politique mon\u00e9taire qui soit mise au service de cette transition. Autrement dit, des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat r\u00e9els n\u00e9gatifs, le prolongement des achats de titres publics par la BCE, des facilit\u00e9s de cr\u00e9dit particuli\u00e8res pour les secteurs industriels engag\u00e9s dans la transition \u00e9cologique et la poursuite d\u2019une politique d\u2019emprunt europ\u00e9en pour l\u2019accompagner.<\/p>\n<p>L\u2019objectif d\u2019un retour \u00e0 une inflation ma\u00eetris\u00e9e ne signifie donc pas faire de la stabilit\u00e9 des prix l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga de la politique \u00e9conomique et mon\u00e9taire. Se focaliser sur le seul chiffre magique de 2% d\u2019inflation, comme l\u2019a fait pendant des d\u00e9cennies la BCE sous l\u2019emprise des th\u00e9ories mon\u00e9taristes, ne peut que mener \u00e0 une situation d\u00e9flationniste. Ce serait tomber de Charybde en Scylla.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/pierre-khalfa\">Pierre Khalfa<\/a><\/strong> et <strong><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/jacques-rigaudiat\">Jacques Rigaudiat<\/a><\/strong>, \u00e9conomistes, membres de la Fondation Copernic<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019inflation est de retour. En comprendre les raisons suppose, avant tout, de savoir pourquoi elle a \u00e9t\u00e9 quasi absente ces derni\u00e8res d\u00e9cennies. Les \u00e9conomistes Pierre Khalfa et Jacques Rigaudiat vous expliquent tout \u00e7a.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[278],"tags":[],"class_list":["post-13592","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-tribunes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13592","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=13592"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13592\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=13592"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=13592"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=13592"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}