{"id":13267,"date":"2021-12-01T15:36:41","date_gmt":"2021-12-01T14:36:41","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-josephine-baker-au-pantheon-les-enjeux-du-jour-d-apres\/"},"modified":"2023-06-24T00:21:53","modified_gmt":"2023-06-23T22:21:53","slug":"article-josephine-baker-au-pantheon-les-enjeux-du-jour-d-apres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=13267","title":{"rendered":"TRIBUNE. Jos\u00e9phine Baker au Panth\u00e9on : les enjeux du jour d\u2019apr\u00e8s"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">De quoi la panth\u00e9onisation de Jos\u00e9phine Baker est-elle le nom ? \u00c9l\u00e9ments de r\u00e9ponse avec L\u00e9onard Cortana, doctorant en \u00e9tudes cin\u00e9matographiques \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de New York, affili\u00e9 chercheur au centre Internet et Soci\u00e9t\u00e9 du Berkman Klein Center, universit\u00e9 d\u2019Harvard.<\/p>\n<p>L\u2019artiste, activiste et r\u00e9sistante afro-am\u00e9ricaine naturalis\u00e9e fran\u00e7aise Jos\u00e9phine Baker est devenue hier, mardi 30 novembre, la sixi\u00e8me femme \u2013 et premi\u00e8re femme de couleur \u2013 \u00e0 entrer au Panth\u00e9on. Ce choix arrive \u00e0 un moment crucial o\u00f9 les d\u00e9bats autour des identit\u00e9s plurielles, de l\u2019immigration et des enjeux de m\u00e9moire occupent une place de premier plan dans l\u2019espace public, \u00e0 quelques mois de l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle. Baker non seulement incarne toutes ces questions contemporaines dans son parcours de vie mais elle unit le destin de la France et des \u00c9tats-Unis dans un contexte o\u00f9 l\u2019on s\u2019inqui\u00e8te de mani\u00e8re obsessionnelle d\u2019une suppos\u00e9e am\u00e9ricanisation id\u00e9ologique du pays.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/actu\/idees-culture\/article\/l-universalisme-nuit-il-a-la-lutte-contre-le-racisme\">L\u2019universalisme nuit-il \u00e0 la lutte contre le racisme ?<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pour \u00e9lever Jos\u00e9phine Baker au rang de championne de l\u2019universalisme r\u00e9publicain et pour \u00e9viter toute \u00ab\u00a0d\u00e9viation s\u00e9paratiste\u00a0\u00bb, un argument d\u2019autorit\u00e9 se d\u00e9cline sans rel\u00e2che dans la mediasph\u00e8re fran\u00e7aise\u00a0: son amour inconditionnel pour la France. En fuyant l\u2019Am\u00e9rique s\u00e9gr\u00e9gationniste vers une terre d\u2019accueil plus favorable au d\u00e9veloppement de son talent, elle atteint le statut d\u2019ic\u00f4ne en devenant, dans ses heures de gloire, l\u2019une des femme les plus photographi\u00e9es au monde. Juste retour du tremplin offert par la France, elle se bat corps et \u00e2mes en s\u2019engageant dans la R\u00e9sistance et accomplit une pl\u00e9thore d\u2019actes h\u00e9ro\u00efques que le Pr\u00e9sident Emmanuel Macron a pris soin d\u2019\u00e9num\u00e9rer lors de la c\u00e9r\u00e9monie officielle.<\/p>\n<p>En un mot : Jos\u00e9phine Baker a amplement d\u00e9montr\u00e9 sa gratitude pour son pays d\u2019adoption. Elle en fait \u00e9cho dans un autre grand moment de l\u2019histoire, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique, dans son discours aux c\u00f4t\u00e9s de Martin Luther King sur les marches de Washington en 1963.<\/p>\n<p>En faisant de Baker une bonne \u00e9l\u00e8ve de la R\u00e9publique, beaucoup n\u2019ont pas pu s\u2019emp\u00eacher de jouer les ma\u00eetres d\u2019\u00e9cole et de distribuer les bons et les mauvais points. Du c\u00f4t\u00e9 des mauvais \u00e9l\u00e8ves, de nombreux politiques et journalistes pointent du doigt celles et ceux rebaptis\u00e9s depuis quelques semaines comme \u00ab\u00a0wokistes\u00a0\u00bb, les grands diviseurs de la nation. En voulant r\u00e9fl\u00e9chir la race et le genre comme outils de construction sociale, ils terniraient un mythe universaliste ind\u00e9tr\u00f4nable, qui pourtant manque de solutions concr\u00e8tes au moment de conduire des politiques publiques pour lutter contre les discriminations.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Comme Rokhaya Diallo, je m\u2019interroge aussi du manque d\u2019attention aux r\u00f4les st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s jou\u00e9s par Baker dans les grands jours du cin\u00e9ma colonial. Aucune cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision n\u2019a diffus\u00e9 l\u2019un de ses films comme on aurait pu s\u2019y attendre en ce jour d\u2019hommage. Sans doute seraient-ils trop embarrassants et trop dat\u00e9s pour \u00eatre montr\u00e9s \u00e0 un public plus \u00e9veill\u00e9 sur les questions de repr\u00e9sentation ? \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans cette dichotomie simpliste, ils deviennent en contraste avec Jos\u00e9phine Baker, des ingrats qui suppos\u00e9ment n\u2019aimeraient pas la France car ils appellent \u00e0 une meilleure compr\u00e9hension des effets de l\u2019histoire dans le prolongement d\u2019in\u00e9galit\u00e9s structurelles. Ingrate comme l\u2019acad\u00e9micien Alain Finkielkraut avait qualifi\u00e9 l\u2019\u00e9crivaine et chercheuse Maboula Soumahoro quand elle partageait son exp\u00e9rience et son expertise sur les manifestations contemporaines du racisme sur un plateau de t\u00e9l\u00e9vision d\u2019Alain Pujadas. Peut-\u00eatre s\u2019attendait-il que Soumahoro affirme un m\u00eame amour pour la France que Baker. Apr\u00e8s tout, elles ont la m\u00eame couleur de peau et devaient, dans sa logique, partager le destin d\u2019avoir quitt\u00e9 un ailleurs moins favorable. Ce soir-l\u00e0, Maboula Soumahoro r\u00e9pond qu\u2019elle est n\u00e9e en France et qu\u2019elle a le droit d\u2019aimer et de de critiquer son pays de mani\u00e8re constructive pour l\u2019aider \u00e0 se rapprocher de ses id\u00e9aux. <\/p>\n<p>Si l\u2019incroyable destin de Baker ouvre pour les uns un terrain favorable \u00e0 l\u2019examen des consciences m\u00e9morielles nationales notamment celui de la r\u00e9sistance contre l\u2019occupation et l\u2019Allemagne nazie, on accusera les autres de \u00ab\u00a0g\u00e2cher la f\u00eate\u00a0\u00bb car ils rappellent le paradoxe saisissant d\u2019une Baker star du music-hall au moment o\u00f9 l\u2019on exhibe des corps noirs dans les zoos humains.<\/p>\n<p>\u00c0 en croire certains, ces deux histoires ne se croiseraient pas. Comme l\u2019explique la journaliste Rokhaya Diallo dans un interview pour <em>Lib\u00e9ration<\/em>, on proposa pourtant \u00e0 Baker d\u2019\u00eatre la reine de l\u2019exposition coloniale de 1931. Troublant. Diallo avait re\u00e7u des critiques acerbes quelques jours auparavant pour une tribune qu\u2019elle avait sign\u00e9 dans le <em>Washington Post<\/em>. Tout en se r\u00e9jouissant des honneurs faits \u00e0 Baker, elle d\u00e9crivait simplement le traitement privil\u00e9gi\u00e9 dont b\u00e9n\u00e9ficiaient les artistes afro-am\u00e9ricains dans l\u2019histoire fran\u00e7aise et l\u2019importance de garder un \u0153il frais sur les difficult\u00e9s actuelles dans la lutte antiraciste. Comme Rokhaya Diallo, je m\u2019interroge aussi du manque d\u2019attention aux r\u00f4les st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s jou\u00e9s par Baker dans les grands jours du cin\u00e9ma colonial. Aucune cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision n\u2019a diffus\u00e9 l\u2019un de ses films comme on aurait pu s\u2019y attendre en ce jour d\u2019hommage. Sans doute seraient-ils trop embarrassants et trop dat\u00e9s pour \u00eatre montr\u00e9s \u00e0 un public plus \u00e9veill\u00e9 sur les questions de repr\u00e9sentation ?<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab En ce jour d\u2019apr\u00e8s, la pantheonisation de Jos\u00e9phine Baker offre une plateforme de premier choix pour interroger l\u2019histoire complexe de la France. Loin de ternir son image, ce serait au contraire rendre honneur \u00e0 sa capacit\u00e9 de transformation et de m\u00e9tamorphose que d\u2019accepter le travail douloureux mais n\u00e9cessaire de m\u00e9morialiser aussi des figures historiques qui ont su critiquer la France pour mieux lui rendre honneur. \u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Il existe donc un enjeu et il est de taille en ce jour d\u2019apr\u00e8s. C\u00e9l\u00e9brer la m\u00e9moire de Baker ne peut se limiter \u00e0 un portrait trop s\u00e9lectif et favorable d\u2019une France sans faille. Reconna\u00eetre tout le chemin parcouru par Baker r\u00e9pond \u00e0 l\u2019exigence de faire un examen critique de son contexte historique, d\u00e9marche qui ouvrira de nouveaux possibles dans la c\u00e9l\u00e9bration d\u2019autres figures antiracistes et antisexistes. Tel devrait \u00eatre le r\u00f4le implicite des pionni\u00e8res : ouvrir la voie et amplifier les voix. Dans ce travail, peut-on enfin esp\u00e9rer que Gis\u00e8le Halimi puisse, elle aussi, acc\u00e9der aux honneurs du \u00ab\u00a0temple des grands hommes\u00a0\u00bb au moment o\u00f9 le chef de l\u2019\u00c9tat a ouvert l\u2019examen de possibles r\u00e9parations pour les Harkis\u00a0? Peut-on imaginer que dans les prochaines d\u00e9cennies la mul\u00e2tresse Solitude, femme esclavagis\u00e9e qui a lutt\u00e9 pour la lib\u00e9ration du peuple noir en Guadeloupe, puisse recevoir les m\u00eames m\u00e9rites alors que l\u2019\u00eele conna\u00eet une crise de confiance profonde avec l\u2019hexagone\u00a0? Pourrait-on sereinement mettre en lumi\u00e8re ces femmes alors qu\u2019elles ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 de leur temps des zones d\u2019ombre de notre histoire ? <\/p>\n<p>Pour une partie de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration des luttes antiracistes et antisexistes, l\u2019examen des consciences m\u00e9morielles ne peut se faire \u00e0 la carte. L\u2019histoire ne peut plus s\u2019\u00e9crire en donnant seulement des bons points de respectabilit\u00e9. Nous ne pouvons plus reproduire ce moment o\u00f9 comme \u00e0 la lib\u00e9ration de Nelson Mandela, la France cherchait \u00e0 se red\u00e9finir comme alli\u00e9e \u00e0 part enti\u00e8re du combat contre l\u2019apartheid. \u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, des militants fran\u00e7ais avaient manifest\u00e9 et envoy\u00e9 des lettres aux m\u00e9dias et aux gouvernements durant de longues ann\u00e9es pour d\u00e9noncer leur manque de nuance dans le traitement des groupes qui luttaient contre le r\u00e9gime de Pretoria. <\/p>\n<p>En ce jour d\u2019apr\u00e8s, la pantheonisation de Jos\u00e9phine Baker offre une plateforme de premier choix pour interroger l\u2019histoire complexe de la France. Loin de ternir son image, ce serait au contraire rendre honneur \u00e0 sa capacit\u00e9 de transformation et de m\u00e9tamorphose que d\u2019accepter le travail douloureux mais n\u00e9cessaire de m\u00e9morialiser aussi des figures historiques qui ont su critiquer la France pour mieux lui rendre honneur. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>L\u00e9onard Cortana<\/strong><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-13267 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/baker_harcourt_1940_2-f95.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/baker_harcourt_1940_2-f95-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"baker_harcourt_1940_2.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De quoi la panth\u00e9onisation de Jos\u00e9phine Baker est-elle le nom ? \u00c9l\u00e9ments de r\u00e9ponse avec L\u00e9onard Cortana, doctorant en \u00e9tudes cin\u00e9matographiques \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de New York, affili\u00e9 chercheur au centre Internet et Soci\u00e9t\u00e9 du Berkman Klein Center, universit\u00e9 d\u2019Harvard.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":31214,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[278],"tags":[346,350],"class_list":["post-13267","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-tribunes","tag-histoire","tag-racisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13267","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=13267"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13267\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/31214"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=13267"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=13267"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=13267"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}