{"id":13095,"date":"2021-07-30T06:00:00","date_gmt":"2021-07-30T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-le-jeu-de-l-amour-et-de-l-algorithme\/"},"modified":"2023-06-24T00:18:50","modified_gmt":"2023-06-23T22:18:50","slug":"article-le-jeu-de-l-amour-et-de-l-algorithme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=13095","title":{"rendered":"Le jeu de l\u2019amour et de l\u2019algorithme"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Les sites de rencontres sont syst\u00e9matiquement accus\u00e9s de marchandiser les relations amoureuses. Cette critique exprime surtout la peur ancienne de voir s\u2019effondrer le mythe de l\u2019amour romantique.<\/p>\n<p>Un homme jet\u00e9 dans le caddie d\u2019une femme en train de faire ses courses. Le pictogramme du site de rencontre AdopteUnMec joue non sans ironie sur l\u2019analogie qui consiste \u00e0 assimiler les plateformes num\u00e9riques \u00e0 des hypermarch\u00e9s. Une mani\u00e8re comme une autre de retourner le stigmate\u00a0: le dessin du chariot avec un type dedans donne l\u2019image d\u2019utilisatrices ma\u00eetresses de leurs d\u00e9sirs. En g\u00e9n\u00e9ral, la m\u00e9taphore commerciale sert \u00e0 disqualifier les applications qui mettent en contact des internautes d\u00e9sireux de nouer des relations sexuelles ou amoureuses. Des discussions entre amis aux pages lifestyle des magazines, le la\u00efus est <em>grosso modo<\/em> le m\u00eame\u00a0: la drague 2.0 est devenue un march\u00e9 avec ses gagnants et ses perdants, o\u00f9 chacun est suppos\u00e9 se vendre comme un produit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/archives\/archives-web\/le-porno-est-mort-vive-le-porno,5480\">Le porno est mort, vive le porno !<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Quoi que l\u2019on en dise, quand on est inscrit sur un site comme Meetic et que l\u2019on a acc\u00e8s \u00e0 des milliers de profils diff\u00e9rents, il est difficile, m\u00eame avec la meilleure volont\u00e9 du monde, de ne pas se comporter comme dans un supermarch\u00e9 en devenant presque exigeant et pointilleux quant aux qualit\u00e9s requises chez notre partenaire potentiel, le r\u00e9duisant finalement \u00e0 l\u2019\u00e9tat de\u00a0produit\u00a0\u00bb<\/em>, peut-on lire sur le blog d\u2019Anadema qui, pendant dix ans, s\u2019est \u00e9vertu\u00e9 \u00e0 raconter les rencontres amoureuses sur Internet. <em>\u00ab\u00a0Vu qu\u2019on devient nous-m\u00eames des produits, on subit les m\u00eames lois que les objets qu\u2019on ach\u00e8te. Tout se remplace hyper vite, m\u00eame nos histoires d\u2019amour. Obsolescence programm\u00e9e\u00a0\u00bb<\/em>, d\u00e9plore aussi une jeune femme interview\u00e9e dans le documentaire Love Me Tinder. <em>\u00ab\u00a0Je veux montrer que j\u2019ai bien conscience d\u2019\u00eatre au supermarch\u00e9 de la chope mais que cela m\u2019amuse, que je suis au-dessus de \u00e7a\u00a0\u00bb<\/em>, indique la journaliste Judith Duportail dans son livre <em>L\u2019Amour sous algorithme<\/em>.<\/p>\n<p><quote>\u00ab Internet transforme le moi en produit emball\u00e9, plac\u00e9 en concurrence avec d\u2019autres produits sur un march\u00e9 libre r\u00e9gi par la loi de l\u2019offre et de la demande.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Eva Illouz, sociologue<\/strong><\/quote><\/p>\n<h2>\u00ab\u00a0Marketing amoureux\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Le m\u00eame champ lexical revient de mani\u00e8re quasi h\u00e9g\u00e9monique chez les usagers comme les commentateurs qui accusent Tinder, Meetic, Happn, OkCupid ou AdopteUnMec d\u2019avoir transform\u00e9 en marchandises les \u00e9motions et en consommateurs les candidats en qu\u00eate d\u2019une relation. Une position l\u00e9gitim\u00e9e par de nombreux chercheurs et chercheuses qui, eux-m\u00eames, n\u2019en finissent pas de d\u00e9plorer les m\u00e9faits de l\u2019amour \u00e0 l\u2019\u00e8re du num\u00e9rique. \u00c0 commencer par la tr\u00e8s r\u00e9put\u00e9e sociologue franco-isra\u00e9lienne Eva Illouz, directrice d\u2019\u00e9tudes \u00e0 l\u2019EHESS, pour qui ces nouvelles pratiques sont l\u2019expression ultime d\u2019un \u00ab\u00a0capitalisme \u00e9motionnel\u00a0\u00bb. Ce concept forg\u00e9 dans <em>Les Sentiments du capitalisme<\/em>, en 2006, sert de cadre pour expliquer que la loi du n\u00e9olib\u00e9ralisme ne se contente pas de contaminer l\u2019organisation du travail, le syst\u00e8me \u00e9ducatif ou le fonctionnement de l\u2019\u00c9tat. Cette rationalit\u00e9 \u00e9conomique vampirise \u00e9galement les affects des individus. D\u00e9sormais, l\u2019amant <em>\u0153conomicus<\/em> appr\u00e9cie sa valeur sur le march\u00e9 de la drague virtuelle.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Sur internet, la recherche d\u2019un(e) partenaire est litt\u00e9ralement organis\u00e9e comme un march\u00e9 ou, plus exactement, elle prend la forme d\u2019une transaction \u00e9conomique<\/em>, explique la sociologue dans un article publi\u00e9 la revue <em>R\u00e9seaux<\/em>. <em>Internet transforme le moi en produit emball\u00e9, plac\u00e9 en concurrence avec d\u2019autres produits sur un march\u00e9 libre r\u00e9gi par la loi de l\u2019offre et de la demande.\u00a0\u00bb<\/em> Pour elle, la rencontre s\u2019est transform\u00e9e en une transaction \u00e9conomique, elle est le r\u00e9sultat d\u2019un calcul de co\u00fbts et de profits, fond\u00e9 sur la r\u00e8gle de l\u2019efficacit\u00e9. <em>\u00ab\u00a0En raison du volume des interactions, de nombreux utilisateurs envoient le m\u00eame message standardis\u00e9 \u00e0 toutes les personnes qui les int\u00e9ressent, ce qui rend leur d\u00e9marche tr\u00e8s proche du t\u00e9l\u00e9marketing\u00a0\u00bb<\/em>, pr\u00e9cise-t-elle. Pour gagner du temps, les internautes renseignent aussi leurs go\u00fbts avec toujours plus de raffinement, afin de r\u00e9duire le cercle des partenaires possibles \u00e0 ceux qui sont le plus proches d\u2019eux.<\/p>\n<p>Popularis\u00e9e par Eva Illouz, cette m\u00e9taphore \u00e9conomique est reprise en ch\u0153ur par des confr\u00e8res et cons\u0153urs sp\u00e9cialistes des sentiments, qui confortent ce qui finirait par ressembler \u00e0 un lieu commun. Ainsi, les rencontres en ligne sont-elles d\u00e9crites par Dominique Bacqu\u00e9 comme Jean-Claude Kaufmann comme des <em>\u00ab\u00a0hypermarch\u00e9s du d\u00e9sir\u00a0\u00bb<\/em>, tandis qu\u2019Emmanuel Kessous insiste sur la logique de calcul et de concurrence. Nadia Veyri\u00e9, elle, parle de <em>\u00ab\u00a0consommation virtuelle\u00a0\u00bb<\/em>. Quant \u00e0 Pascal Lardellier, il \u00e9voque un <em>\u00ab\u00a0marketing amoureux\u00a0\u00bb<\/em>. Toutes les valeurs se perdent, dit-on \u00e0 qui veut l\u2019entendre. L\u2019amour romantique est mort et le sexe s\u2019est banalis\u00e9. La magie du coup de foudre a laiss\u00e9 la place \u00e0 des relations prosa\u00efques o\u00f9 l\u2019on jette les partenaires qu\u2019on a fini d\u2019utiliser comme de simples kleenex, si bien que dans cette jungle num\u00e9rique, le libre-\u00e9changisme se confond d\u00e9sormais avec le libre-\u00e9change.<\/p>\n<p><quote>\u00ab\u00a0L\u2019id\u00e9e d\u2019une &#8220;marchandisation&#8221; et d\u2019une &#8220;hypersexualisation&#8221; des rencontres en ligne est tr\u00e8s diffus\u00e9e en France, et pr\u00e9dominante dans les sciences sociales\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Marie Bergstr\u00f6m, sociologue<\/strong><\/quote><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Le sentiment irr\u00e9sistible de singularit\u00e9 absolue qui \u00e9tait jadis la condition du sentiment amoureux a chang\u00e9, laissant l\u2019individu noy\u00e9 dans la masse des partenaires potentiels et interchangeables\u00a0\u00bb<\/em>, avance Eva Illouz dans <em>Pourquoi l\u2019amour fait mal<\/em>. Pour le malheur des dames victimes de leur soif d\u2019id\u00e9al\u00a0? <em>\u00ab\u00a0Si la &#8220;phobie de l\u2019engagement&#8221; est particuli\u00e8rement masculine, la demande de reconnaissance vient plut\u00f4t<\/em>, selon Eva Illouz, <em>de la part des femmes\u00a0\u00bb<\/em>, analyse Manuela Calsedo dans <em>La Vie des id\u00e9es<\/em>. Le sch\u00e9ma est le suivant\u00a0: le march\u00e9 hautement comp\u00e9titif des applications de la drague serait un repaire de m\u00e2les pr\u00e9dateurs qui encha\u00eenent les conqu\u00eates d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et de l\u2019autre des abus\u00e9es, d\u00e9\u00e7ues, nostalgiques de l\u2019amour avec un grand A. <em>\u00ab\u00a0L\u2019id\u00e9e d\u2019une &#8220;marchandisation&#8221; et d\u2019une &#8220;hypersexualisation&#8221; des rencontres en ligne est tr\u00e8s diffus\u00e9e en France, et pr\u00e9dominante dans les sciences sociales\u00a0\u00bb<\/em>, soutient Marie Bergstr\u00f6m, sociologue \u00e0 l\u2019Ined, dans <em>Les Nouvelles lois de l\u2019amour<\/em>. \u00c0 ses yeux, les nouveaux services sont pourtant <em>\u00ab\u00a0tr\u00e8s loin d\u2019un libre march\u00e9 sexuel\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<h2>D\u00e9j\u00e0, les agences matrimoniales\u2026<\/h2>\n<p>Depuis la naissance de match.com, tout premier site de rencontre ayant \u00e9clos aux \u00c9tats-Unis dans les ann\u00e9es 1990, le succ\u00e8s de ce type de plateforme ne s\u2019est jamais d\u00e9menti. En France, alors que l\u2019acc\u00e8s \u00e0 Internet est encore tr\u00e8s r\u00e9duit, on assiste \u00e0 la cr\u00e9ation de netclub.fr en 1997 suivi de amoureux.com un an plus tard. Avant le boom du d\u00e9but du XXIe\u00a0si\u00e8cle, avec le lancement de Meetic en 2002. En 2009, l\u2019application Grindr, \u00e0 destination des gays, marque l\u2019adaptation de la drague en ligne \u00e0 la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de t\u00e9l\u00e9phones portables que sont les smartphones. Suivent Blendr, Tinder ou encore Happn qui permettent de g\u00e9olocaliser les utilisateurs. Pour le coup, il s\u2019agit d\u2019un march\u00e9 florissant. Meetic appartient d\u00e9sormais au groupe Match, lui-m\u00eame propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019entreprise InterActiveCorp. Celle-ci se pr\u00e9valait en 2018 d\u2019un chiffre d\u2019affaires de pr\u00e8s de 800\u00a0millions d\u2019euros, dont 400\u00a0millions pour le seul groupe Match.<\/p>\n<p>M\u00eame si les couples se forment encore davantage sur le lieu de travail, \u00e0 l\u2019universit\u00e9 ou dans les soir\u00e9es entre amis, les sites de rencontre sur Internet jouent en revanche un r\u00f4le plus important que les bo\u00eetes de nuit, les concerts, les f\u00eates de famille ou les clubs sportifs. Un succ\u00e8s au regard de la marginalit\u00e9 des agences matrimoniales dans les ann\u00e9es 1980\u00a0: \u00e0 l\u2019\u00e9poque, les Fran\u00e7ais \u00e9taient moins de 1% \u00e0 avoir connu leur conjoint gr\u00e2ce \u00e0 une petite annonce, et parmi les personnes \u00e2g\u00e9es de vingt et un \u00e0 quarante-quatre ans, seulement 2% d\u00e9claraient avoir fait appel aux services d\u2019une agence. Le plus r\u00e9volutionnaire dans l\u2019histoire tient \u00e0 \u00e7a\u00a0: la rencontre digitale est rentr\u00e9e dans les m\u0153urs. Bien plus que l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9 dans l\u2019univers des sentiments. <em>\u00ab\u00a0Tandis que les travaux sur les rencontres en ligne voudraient que le contexte contemporain soit un moment critique de m\u00e9tamorphose de l\u2019amour par le capitalisme tardif, le retour historique permet de situer ce diagnostic, montrant que c\u2019est une crainte continue tout au long du XXe et du XXIe\u00a0si\u00e8cle\u00a0\u00bb<\/em>, souligne la sociologue Marie Bergstr\u00f6m.<\/p>\n<p>Les annonces matrimoniales, qui accompagnent l\u2019essor de la presse, \u00e9taient en effet la cible des m\u00eames critiques. En France, elles ne commencent vraiment \u00e0 se diffuser qu\u2019\u00e0 partir de 1892, lorsque <em>Le Chasseur fran\u00e7ais<\/em> en publie une pour la premi\u00e8re fois, m\u00eame si les agences matrimoniales n\u2019ont pas attendu les journaux pour se d\u00e9ployer et assurer \u00e0 une classe ais\u00e9e des rencontres en toute discr\u00e9tion. Elles profitent notamment de la l\u00e9galisation du divorce en 1884. Des magazines sp\u00e9cialis\u00e9s comme <em>La Gazette du mariage<\/em>, <em>Matrimonial, alliance g\u00e9n\u00e9rale des familles<\/em> et <em>Les Mariages honn\u00eates<\/em> se chargent quant \u00e0 eux d\u2019\u00e9largir le cercle des candidats. Tr\u00e8s vite, ce service est stigmatis\u00e9 par Edmond et Jules de Goncourt, notamment, qui \u00e9voquent \u00e0 son propos un <em>\u00ab\u00a0prox\u00e9n\u00e9tisme pour le bon motif\u00a0\u00bb<\/em>. <em>\u00ab\u00a0D\u2019une part, on reproche aux entreprises de faire de l\u2019appariement de conjoints une activit\u00e9 lucrative. [\u2026] D\u2019autre part, les utilisateurs de services sont d\u00e9cri\u00e9s du fait de l\u2019approche pragmatique qu\u2019ils ont du mariage. L\u2019affichage des pr\u00e9tentions matrimoniales, juxtapos\u00e9 \u00e0 la promotion publique de soi, est assimil\u00e9 \u00e0 un \u00e9change mercantile\u00a0\u00bb<\/em>, rel\u00e8ve Marie Bergstr\u00f6m. <em>\u00ab\u00a0Tandis que c\u2019est l\u2019\u00e9conomie n\u00e9olib\u00e9rale qui se trouve aujourd\u2019hui mise en cause, c\u2019est l\u2019industrialisation qui est mise au ban \u00e0 l\u2019\u00e9poque, mais les arguments sont finalement les m\u00eames\u00a0\u00bb<\/em>, conclut-elle.<\/p>\n<h2>\u00c9changes non-marchands<\/h2>\n<p>Dans un cas comme dans l\u2019autre, la m\u00e9taphore \u00e9conomique peine pourtant \u00e0 refl\u00e9ter la r\u00e9alit\u00e9 des pratiques. Encore avait-elle une raison d\u2019\u00eatre du temps des annonces matrimoniales, puisque les pr\u00e9tendants affichaient titres, ressources financi\u00e8res et dots de mariage. Un code qui persiste longtemps, comme le montre l\u2019\u00e9tude r\u00e9alis\u00e9e par le sociologue Fran\u00e7ois de Singly, qui a \u00e9pluch\u00e9 les annonces du <em>Chasseur fran\u00e7ais<\/em> publi\u00e9es dans les ann\u00e9es 1970\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Les annonceurs doivent, en \u00e9vitant les reproches de cupidit\u00e9, exposer leurs richesses et une demande de rendement de celles-ci\u00a0\u00bb<\/em>, note-t-il dans la <em>Revue fran\u00e7aise de sociologie<\/em>. Quarante ans plus tard, les habitudes ont chang\u00e9. D\u2019autres indicateurs plus subtils que le montant des revenus trahissent la classe sociale\u00a0: la ma\u00eetrise de l\u2019orthographe, les go\u00fbts musicaux, les lieux o\u00f9 l\u2019on a voyag\u00e9, la photo qu\u2019on choisit pour renseigner son profil \u2013 un selfie sur le canap\u00e9 du salon ou un portrait face \u00e0 la mer.<\/p>\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, <em>\u00ab\u00a0une condition simple doit \u00eatre remplie pour qu\u2019il y ait effectivement march\u00e9\u00a0: que des biens ou des services soient monnay\u00e9s, \u00e9chang\u00e9s contre de l\u2019argent. Il y aurait march\u00e9 si les rencontres sexuelles s\u2019y \u00e9changeaient contre de l\u2019argent. Pour le coup, ce march\u00e9 existe d\u00e9j\u00e0\u00a0: il s\u2019agit de celui de la prostitution. Par contraste, ces sites tirent profit de l\u2019organisation d\u2019\u00e9changes sexuels non tarif\u00e9s. Ce qui est mon\u00e9taris\u00e9 est moins le service sexuel lui-m\u00eame que la promesse d\u2019un choix et d\u2019une mise en relation \u2013 bref, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des \u00e9changes r\u00e9put\u00e9s non marchands\u00a0\u00bb<\/em>, estime Richard M\u00e8meteau, professeur de philosophie et auteur de <em>Sex Friends. Comment (bien) rater sa vie amoureuse \u00e0 l\u2019\u00e8re num\u00e9rique<\/em>, un essai jubilatoire qui d\u00e9construit le mythe romantique.<\/p>\n<p>Reste le symbole\u00a0: les\u00a0individus qui utilisent les applis ne sont pas des consommateurs qui remplissent leur caddie, mais c\u2019est tout comme. Pris au pi\u00e8ge d\u2019une rationalit\u00e9 marchande qui suit la logique de l\u2019offre et de la demande, ils ne vivraient plus que des relations standardis\u00e9es, calcul\u00e9es, d\u00e9senchant\u00e9es. Les grilles de crit\u00e8res toujours plus raffin\u00e9es qu\u2019ils remplissent pour compl\u00e9ter leur profil leur serviraient ainsi \u00e0 maximiser leurs int\u00e9r\u00eats\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Internet s\u2019est de plus en plus organis\u00e9 comme un march\u00e9, o\u00f9 il est possible de comparer les &#8220;valeurs&#8221; attach\u00e9es aux personnes et d\u2019opter pour la &#8220;meilleure affaire&#8221;\u00a0\u00bb<\/em>, analyse Eva Illouz.<\/p>\n<p>Mais ce qu\u2019Internet porte peut-\u00eatre \u00e0 son paroxysme est-il vraiment si nouveau\u00a0? Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, l\u2019\u00e9conomiste am\u00e9ricain Gary Becker a vulgaris\u00e9 la m\u00e9taphore du march\u00e9 matrimonial, au moment m\u00eame o\u00f9 naissait en France le Minitel rose. Devenu prix Nobel d\u2019\u00e9conomie, il affirmait \u00e0 propos du mariage\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Ce n\u2019est pas un march\u00e9 organis\u00e9 comme le march\u00e9 boursier ou le bazar du Moyen-Orient, mais c\u2019est un march\u00e9 tout de m\u00eame\u00a0\u00bb<\/em>. Car, disait-il, <em>\u00ab\u00a0tout le monde ne peut pas se marier avec le m\u00eame formidable homme ou la m\u00eame merveilleuse femme, et ils doivent faire des choix [\u2026] et c\u2019est ce genre de choix que l\u2019on fait sur un march\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>. Un argument un poil faible, sauf \u00e0 consid\u00e9rer que la symbolique mercantile s\u2019applique <em>de facto<\/em> \u00e0 tous les choix rationnels\u2026 <em>\u00ab\u00a0Importer de l\u2019\u00e9conomique dans le non-\u00e9conomique (sous couvert de choix rationnel) est la signature des travaux de Gary Becker. Cette approche porte un nom qui fleure bon le tournant lib\u00e9ral des ann\u00e9es 1980. [\u2026] Il s\u2019agit d'&#8221;imp\u00e9rialisme \u00e9conomique&#8221;\u00a0: envahir avec les armes de l\u2019\u00e9conomie un domaine qui n\u2019est pas \u00e0 proprement parler \u00e9conomique\u00a0\u00bb<\/em>, rel\u00e8ve Richard M\u00e8meteau dans <em>Sex Friends<\/em>.<\/p>\n<h2>Leurre du lib\u00e9ralisme sexuel<\/h2>\n<p>Mais, derri\u00e8re l\u2019id\u00e9e de march\u00e9, il y a aussi celle d\u2019une d\u00e9r\u00e9gulation qui, apr\u00e8s les services publics ou le march\u00e9 du travail, toucherait d\u00e9sormais les sentiments et la sexualit\u00e9. Internet est ainsi accus\u00e9 d\u2019avoir fait exploser tous les cadres traditionnels qui organisaient jusqu\u2019alors la rencontre amoureuse. L\u2019heure est grave\u00a0: ce qu\u2019il y avait de plus sacr\u00e9 tend \u00e0 se banaliser \u00e0 l\u2019aune d\u2019un lib\u00e9ralisme \u00e9conomique devenu aussi sexuel. <em>\u00ab\u00a0On programme une nuit chaude comme on irait au cin\u00e9ma\u00a0\u00bb<\/em>, \u00e9crit par exemple le sociologue Jean-Claude Kaufmann dans <em>Sex@mour<\/em>. De fait, les rencontres en ligne d\u00e9bouchent plus vite sur une relation sexuelle et sont en g\u00e9n\u00e9ral de courte dur\u00e9e. Entre 2013 et 2014, l\u2019Ined et l\u2019Insee ont r\u00e9alis\u00e9 une enqu\u00eate aupr\u00e8s de 7825 personnes montrant que pr\u00e8s d\u2019un tiers des partenaires qui se sont connus sur un site ont un rapport sexuel dans la semaine, alors que les autres mettent souvent plusieurs mois avant de passer \u00e0 l\u2019acte. C\u2019est que, dans ce cadre, aucune ambigu\u00eft\u00e9 ne vient ralentir le cours des \u00e9v\u00e9nements. Inutile de t\u00e2ter le terrain pour savoir si l\u2019autre est libre avant de se lancer.<\/p>\n<p><quote>\u00ab\u00a0Nous ne savons plus penser en dehors des termes d\u2019une \u00e9conomie de march\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 il y avait du th\u00e9\u00e2tre et du jeu, il n\u2019est plus cens\u00e9 y avoir que de la marchandise.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Richard M\u00e8meteau, philosophe<\/strong><\/quote><\/p>\n<p>Il va sans dire que cette pr\u00e9cocit\u00e9 a des effets en cha\u00eene\u00a0: les relations nou\u00e9es sur les applis durent souvent moins longtemps, et ne sont pas exclusives. D\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de relations d\u00e9sinhib\u00e9es, qui laisse croire que d\u00e9sormais tout est vraiment permis. <em>\u00ab\u00a0Si les services changent les conditions d\u2019exercice de la sexualit\u00e9, ils n\u2019\u00e9chappent pas aux r\u00e9gulations sociales\u00a0\u00bb<\/em>, proteste Marie Bergstr\u00f6m. \u00c0 ses yeux, ce n\u2019est pas parce que les relations nou\u00e9es sur les applis viennent sceller une entente plus qu\u2019elles ne marquent l\u2019entr\u00e9e dans la conjugalit\u00e9 que tout est permis sur Internet. Loin de l\u00e0. On retrouve en effet les m\u00eames interdits que ceux qui structurent la soci\u00e9t\u00e9, comme d\u2019attendre des utilisatrices qu\u2019elles fassent preuve d\u2019une certaine r\u00e9serve sexuelle. Les femmes qui fr\u00e9quentent les sites de rencontre ne doivent pas se montrer trop disponibles, faire le premier pas, c\u00e9der trop facilement\u2026<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019amour romantique, le libre-\u00e9changisme sexuel autant qu\u2019\u00e9conomique est un peu le nouveau mythe du XXI\u00e8me\u00a0si\u00e8cle. <em>\u00ab\u00a0Nous ne savons plus penser en dehors des termes d\u2019une \u00e9conomie de march\u00e9, ne serait-ce que pour en d\u00e9plorer les injustices. On finit par dire\u00a0: &#8220;C\u2019est la faute du march\u00e9&#8221;, un peu comme on dit\u00a0: &#8220;Maintenant, c\u2019est la guerre\u00a0!&#8221; alors qu\u2019on est seulement en train de jouer \u00e0 Star Wars sur sa console de salon\u00a0\u00bb<\/em>, souligne Richard M\u00e8meteau. Ce n\u2019est pourtant pas la seule analogie possible, et sans doute pas la plus pertinente. En t\u00e9moigne l\u2019analyse que fait le sociologue am\u00e9ricain Willard Waller du <em>dating<\/em>, ces rencontres libres apparues sur les campus des ann\u00e9es 1920-1930, en termes de jeu. Pour tirer son \u00e9pingle de ce jeu galant, il faut \u00eatre d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9, ou au moins feindre de l\u2019\u00eatre. <em>\u00ab\u00a0L\u00e0 o\u00f9 il y avait du th\u00e9\u00e2tre et du jeu, il n\u2019est plus cens\u00e9 y avoir que de la marchandise\u00a0\u00bb<\/em>, d\u00e9plore Richard M\u00e8meteau.<\/p>\n<h2>D\u00e9sacralisation de l\u2019amour<\/h2>\n<p>En 2019, c\u2019est l\u2019image du jeu vid\u00e9o que le philosophe convoque quand il cherche \u00e0 d\u00e9crire les modalit\u00e9s de la rencontre sur les plateformes num\u00e9riques. Dans les deux cas, il s\u2019agit en effet de se fa\u00e7onner une identit\u00e9 et de coop\u00e9rer avec une multitude de joueurs\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Pour gagner, il faut parvenir \u00e0 coordonner une action avec parfois plus d\u2019une vingtaine d\u2019inconnus. \u00c0 la fin de cette \u00e9preuve, il y a un succ\u00e8s ou un \u00e9chec. On saura alors si on a r\u00e9ussi quelque chose ensemble ou pas. Contrairement \u00e0 notre vie professionnelle, ceux avec qui nous faisons \u00e9quipe nous sont r\u00e9ellement inconnus. Pire, ils ont tous choisi d\u2019\u00eatre m\u00e9connaissables\u00a0: des avatars, des &#8220;skins&#8221; parfaitement grotesques ou indiscernables les enveloppent et les effacent. Ils jouent connect\u00e9s partout dans le monde.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>On ne parle pas de Facebook comme d\u2019un march\u00e9 de l\u2019amiti\u00e9, ni de Linkedin comme d\u2019un march\u00e9 du piston. Alors pourquoi Tinder serait-il une exception, sinon parce que nos soci\u00e9t\u00e9s continuent de sacraliser l\u2019amour plus que tout autre lien humain, y compris l\u2019amiti\u00e9\u00a0? Une chose est s\u00fbre, un parfum de fin du monde flotte sur les rencontres num\u00e9riques. Un article de <em>Vanity Fair<\/em> titr\u00e9 \u00ab\u00a0L\u2019apocalypse de la rencontre\u00a0\u00bb, en 2015, a ainsi fait le tour de la Toile. Au fond, ce dont on ne se remet peut-\u00eatre pas, c\u2019est que la drague 2.0 porte un coup fatal au mythe romantique du coup de foudre au premier regard, de la loi du hasard et de l\u2019intuition n\u00e9e d\u2019un unique contact charnel parmi des milliers. Et l\u2019on imagine que les utilisatrices des applications de rencontre, tout \u00e0 leurs r\u00eaves de paradis sur terre, vivraient un enfer. <em>\u00ab\u00a0On pointe r\u00e9guli\u00e8rement les dangers et les pi\u00e8ges de la sexualit\u00e9 en ligne [pour les femmes]\u00a0: le caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re des relations est souvent d\u00e9crit comme un nouveau lieu de domination masculine\u00a0\u00bb<\/em>, souligne Marie Bergstr\u00f6m. C\u2019est oublier que pour certaines, ces sites sont l\u2019occasion de vivre des relations \u2013 pourquoi pas sans lendemain \u2013 au lieu d\u2019attendre le prince charmant, d\u2019exprimer leurs fantasmes les plus crus \u00e0 l\u2019abri des regards. Sans avoir \u00e0 subir le jugement pesant de leur entourage. Ils <em>\u00ab\u00a0facilitent l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la sexualit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>, soutient Marie Bergstr\u00f6m, <em>\u00ab\u00a0en raison de la dissociation relative qu\u2019ils permettent entre pratiques sexuelles et image sociale\u00a0\u00bb<\/em>. La preuve que tout n\u2019est pas noir ou blanc.  <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/marion-rousset\"><strong>Marion Rousset<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-13095 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/couvnd-02f.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/couvnd-02f-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"couvnd.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les sites de rencontres sont syst\u00e9matiquement accus\u00e9s de marchandiser les relations amoureuses. Cette critique exprime surtout la peur ancienne de voir s\u2019effondrer le mythe de l\u2019amour romantique.<\/p>\n","protected":false},"author":573,"featured_media":30840,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[10],"tags":[400,380],"class_list":["post-13095","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-societe","tag-internet","tag-sexualite"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13095","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/573"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=13095"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13095\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/30840"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=13095"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=13095"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=13095"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}