{"id":13091,"date":"2021-07-22T06:30:00","date_gmt":"2021-07-22T04:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-la-souverainete-populaire-ce-n-est-pas-de-l-histoire-ancienne\/"},"modified":"2023-06-24T00:18:49","modified_gmt":"2023-06-23T22:18:49","slug":"article-la-souverainete-populaire-ce-n-est-pas-de-l-histoire-ancienne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=13091","title":{"rendered":"La souverainet\u00e9  populaire,  ce n\u2019est pas  de l\u2019histoire  ancienne"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Le mouvement des gilets jaunes a revivifi\u00e9 un concept promu par Rousseau\u00a0: la souverainet\u00e9 du peuple. Souvent galvaud\u00e9e ou trahie, elle suscite des sentiments ambivalents chez les \u00e9lites politiques, et des craintes diverses.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u2009Monsieur le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, vous vous \u00eates adress\u00e9 au peuple souverain de France ce lundi 31 d\u00e9cembre 2018 \u00e0 20\u00a0heures pour exprimer vos v\u0153ux \u00e0 l\u2019ensemble des citoyens\u2026\u2009\u00bb<\/em> La lettre adress\u00e9e d\u00e9but janvier par les \u00ab\u2009gilets jaunes\u2009\u00bb \u00e0 Emmanuel Macron, en r\u00e9ponse \u00e0 son allocution t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e, commen\u00e7ait en ces termes. Dans les manifestations comme sur les ronds-points, la m\u00eame expression revient sans fin, comme pour interpeller le pouvoir en place\u2009: <em>\u00ab\u2009Macaron, le peuple souverain s\u2019avance\u2009\u00bb<\/em>, s\u2019affiche sur plusieurs pancartes. D\u2019autres, plus sobres, se contentent d\u2019un <em>\u00ab\u2009Peuple souverain\u2009\u00bb<\/em> ou <em>\u00ab\u2009Le pouvoir au peuple\u2009\u00bb<\/em>. Sur une route, au dos d\u2019un gilet, on trouve aussi inscrit au marqueur en forme de programme\u2009: <em>\u00ab\u2009VIe\u00a0R\u00e9publique. D\u00e9mocratie directe. Le peuple souverain\u2009\u00bb<\/em>. Une exigence d\u00e9mocratique si centrale qu\u2019on en trouve la trace d\u00e8s novembre\u00a02018, chez un des leaders du mouvement qui d\u00e9clare alors sur un plateau\u2009: <em>\u00ab\u2009Le peuple souverain n\u2019a pas \u00e0 demander l\u2019autorisation de manifester\u2009\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/le-long-regards\/article\/geoffroy-de-lagasnerie-des-que-vous-croyez-a-la-politique-vous-sombrez-dans-le\">Geoffroy de Lagasnerie : \u00ab D\u00e8s que vous croyez \u00e0 la politique, vous sombrez dans le mythe \u00bb<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Depuis, elle s\u2019est traduite dans l\u2019id\u00e9e de r\u00e9f\u00e9rendum d\u2019initiative citoyenne \u2013 synth\u00e9tis\u00e9e par l\u2019acronyme RIC \u2013 qui a fait son chemin dans le mouvement et au-del\u00e0, jusqu\u2019\u00e0 interroger certaines formations politiques. \u00c0 commencer par le groupe La France insoumise, qui a pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e une proposition de loi en vue de mettre en place plusieurs r\u00e9f\u00e9rendums d\u2019initiative citoyenne.<\/p>\n<h2>Le r\u00e9veil d\u2019un id\u00e9al politique<\/h2>\n<p>Tr\u00e8s en verve ce jour-l\u00e0, Jean-Luc M\u00e9lenchon a adopt\u00e9 un ton incantatoire pour d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e, sans toutefois r\u00e9ussir \u00e0 convaincre une majorit\u00e9 de d\u00e9put\u00e9s\u2009: <em>\u00ab\u2009Les RIC viendront. Ils sont in\u00e9luctables. C\u2019est un franchissement d\u00e9mocratique comme l\u2019ont \u00e9t\u00e9 auparavant le droit du peuple de voter, le droit des femmes de voter, le droit des juifs d\u2019\u00eatre citoyens\u2009\u00bb<\/em>. Il a convoqu\u00e9 Saint-Just, Jaur\u00e8s et m\u00eame la r\u00e9publique romaine\u2009: <em>\u00ab\u2009Quand on aper\u00e7oit une \u00e9lection avec 50% d\u2019abstention, cela signifie qu\u2019une nouvelle fois, comme en 492 avant notre \u00e8re, le peuple s\u2019est retir\u00e9 sur l\u2019Aventin. C\u2019est le moment de r\u00e9pondre \u00e0 cette crise\u2009\u00bb<\/em>. Quant \u00e0 Bastien Lachaud, rapporteur de cette proposition, il en a rappel\u00e9 le principe au micro\u2009: <em>\u00ab\u2009Le souverain, c\u2019est le peuple. Vous avez grand tort de m\u00e9priser la voix du peuple. C\u2019est la peur du peuple qui vous guide\u2009\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Que l\u2019id\u00e9e se propage \u00e0 la gauche radicale n\u2019a rien d\u2019\u00e9tonnant. Mais elle s\u2019est aussi r\u00e9pandue dans la gauche sociale-d\u00e9mocrate, via le <em>think tank<\/em> Terra Nova, r\u00e9put\u00e9 proche du Parti socialiste. <em>\u00ab\u2009J\u2019ai \u00e9t\u00e9 surpris par la rapidit\u00e9 avec laquelle ce th\u00e8me du RIC s\u2019est impos\u00e9 non seulement dans le discours des gilets jaunes, dans leurs revendications, mais aussi dans l\u2019espace public\u2009\u00bb<\/em>, souligne le politologue Lo\u00efc Blondiaux, qui a cor\u00e9dig\u00e9 une note pour Terra Nova sur \u00ab\u2009Le r\u00e9f\u00e9rendum d\u2019initiative citoyenne d\u00e9lib\u00e9ratif\u2009\u00bb. En d\u00e9pit des <em>\u00ab\u2009risques\u2009\u00bb<\/em> associ\u00e9s \u00e0 cette proc\u00e9dure, les auteurs de ce texte ne jettent pas le b\u00e9b\u00e9 avec l\u2019eau du bain\u2009: combin\u00e9 avec la d\u00e9mocratie participative, ce principe pourrait bien accomplir le r\u00eave d\u2019une d\u00e9mocratie directe <em>\u00ab\u2009toujours savamment corset\u00e9e, voire emp\u00each\u00e9e\u2009\u00bb<\/em>, laissent-ils entendre.<\/p>\n<p><quote>\u00ab Ce qui importe \u00e0 Rousseau, c\u2019est que le peuple ratifie les lois, pas qu\u2019il exerce quotidiennement l\u2019autogouvernement. \u00bb<\/p>\n<p><strong>C\u00e9line Spector<\/strong>, professeure de philosophie politique<\/quote><\/p>\n<p><em>\u00ab\u2009Qu\u2019un think tank comme Terra Nova, qui a certes d\u00e9fendu un certain nombre d\u2019innovations politiques, ait produit un tel rapport t\u00e9moigne de la diffusion de ce th\u00e8me. Mais cela montre aussi que nous sommes dans un moment de crise o\u00f9 les tenants du pouvoir vont \u00eatre oblig\u00e9s de r\u00e9pondre au d\u00e9sir des citoyens par des r\u00e9formes qui modifient plus ou moins substantiellement le syst\u00e8me actuel\u2009\u00bb<\/em>, poursuit Lo\u00efc Blondiaux. Ainsi ceux qui s\u2019opposent au RIC ont-ils \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de faire des propositions. La Fondation Jean Jaur\u00e8s, elle aussi proche du Parti socialiste, a publi\u00e9 une contribution de Jacques L\u00e9vy qui livre <em>\u00ab\u2009une analyse critique de la d\u00e9mocratie directe\u2009\u00bb<\/em> et formule des pistes pour la mise en place d\u2019une <em>\u00ab\u2009d\u00e9mocratie interactive\u2009\u00bb<\/em>. M\u00eame La R\u00e9publique en marche n\u2019a pas pu faire la sourde oreille et a bien \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9e de trouver une \u00e9chappatoire \u00e0 la crise d\u00e9mocratique en mettant en place le grand d\u00e9bat national.<\/p>\n<p>Le climat \u00e9tait propice \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une telle revendication\u2009: <em>\u00ab\u2009Cette volont\u00e9 de remplacer la repr\u00e9sentation par des formes de d\u00e9mocratie purement directes caract\u00e9rise souvent les lendemains d\u2019\u00e9chec. En raison de l\u2019incapacit\u00e9 des clubs \u00e0 influencer la politique, au moment de la II\u00e8me\u00a0R\u00e9publique, on a vu \u00e9merger la proposition que tous les sujets soient directement g\u00e9r\u00e9s par les citoyens. Le RIC intervient lui aussi sur fond d\u2019\u00e9chec d\u00e9mocratique et de sentiment de d\u00e9connexion entre les partis et les citoyens\u2009\u00bb<\/em>, analyse le politologue Samuel Hayat. Mais si le r\u00e9f\u00e9rendum d\u2019initiative citoyenne suscite autant de r\u00e9actions, sans doute est-ce parce qu\u2019\u00e0 travers lui, les gilets jaunes ont r\u00e9veill\u00e9 un vieil id\u00e9al politique qui agite l\u2019histoire de France depuis le XVIII\u00e8me\u00a0si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>Le rousseauisme des gilets jaunes<\/h2>\n<p>De fait, la souverainet\u00e9 populaire a pour anc\u00eatre le concept de \u00ab\u2009volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale\u2009\u00bb forg\u00e9 par Rousseau dans <em>Du contrat social <\/em> en 1762. <em>\u00ab\u2009Les gilets jaunes formulent un id\u00e9al politique dans lequel le peuple serait en mesure d\u2019exprimer sa volont\u00e9 \u00e0 tout moment, de mani\u00e8re transparente, \u00e0 travers le RIC, et mettent ainsi en sc\u00e8ne dans leurs discours quelque chose qui ressemble beaucoup \u00e0 l\u2019id\u00e9al de volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale de Rousseau\u2009\u00bb<\/em>, avance Lo\u00efc Blondiaux. \u00c0 ses yeux, les r\u00e9volt\u00e9s des ronds-points n\u2019ont pas besoin de citer le philosophe des Lumi\u00e8res pour \u00eatre <em>\u00ab\u2009parfaitement rousseauistes dans leur inspiration et leurs revendications\u2009!\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Christophe Miqueu, ma\u00eetre de conf\u00e9rences en philosophie politique \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Bordeaux, confirme\u00a0: <em>\u00ab\u2009Le RIC vise une autre conception de la d\u00e9mocratie que celle que nous appelons repr\u00e9sentative. L\u2019id\u00e9e est de proposer un m\u00e9canisme institutionnel, dont les contours restent \u00e0 discuter dans le d\u00e9tail, qui rendrait pr\u00e9cis\u00e9ment possible une implication beaucoup plus intense et r\u00e9guli\u00e8re de la communaut\u00e9 des citoyens, autrement dit l\u2019ensemble de celles et ceux qui \u00e0 \u00e9galit\u00e9 constituent \u2013 par le lien civique qui les unit dans l\u2019exercice de la souverainet\u00e9 \u2013 le peuple souverain\u2009\u00bb<\/em>. Une critique des syst\u00e8mes de repr\u00e9sentation h\u00e9riti\u00e8re de l\u2019esprit de Rousseau et qui <em>\u00ab\u2009sait que d\u00e8s lors que la souverainet\u00e9 populaire est d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e, elle n\u2019existe plus comme volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale\u2009\u00bb<\/em>, explique encore Christophe Miqueu. Que d\u00e9noncent les gilets jaunes, sinon un r\u00e9gime qui confisque la souverainet\u00e9 populaire et emp\u00eache le peuple d\u2019influencer les d\u00e9cisions principales, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 les gouvernants sont soumis aux pouvoirs non-\u00e9lus que sont les march\u00e9s, les banques et les grandes entreprises\u2009?<\/p>\n<p><quote>\u00ab\u2009La peur de la pl\u00e8be cr\u00e9e chez les \u00e9lites sociales une tentation antid\u00e9mocratique permanente dont Emmanuel Macron est l\u2019incarnation. \u00bb<\/p>\n<p><strong>Samuel Hayat<\/strong>, politologue<\/quote><\/p>\n<p><em>\u00ab\u2009On est dans une galaxie rousseauiste, mais la souverainet\u00e9 populaire se reconquiert cette fois non pas seulement contre les professionnels de la politique, mais aussi contre la bureaucratie, les experts, l\u2019Union europ\u00e9enne, les pouvoirs non-\u00e9lus qui ont \u00e9t\u00e9 les promoteurs des transitions n\u00e9olib\u00e9rales\u2009\u00bb<\/em>, pr\u00e9cise Samuel Hayat. <em>\u00ab\u2009Jusque tr\u00e8s r\u00e9cemment, les deux revendications se paralysaient l\u2019une l\u2019autre. Celle qui \u00e9tait contre les march\u00e9s passait pour une revendication populiste qui n\u00e9cessitait des partis puissants pour s\u2019opposer \u00e0 Bruxelles. Celle qui s\u2019opposait aux \u00e9lites politiques traditionnelles s\u2019appuyait au contraire sur le recours \u00e0 l\u2019expertise citoyenne ou scientifique des associations et des ONG<\/em>, poursuit-il. <em>La nouveaut\u00e9, c\u2019est que ces deux critiques se rejoignent aujourd\u2019hui car Emmanuel Macron est une synth\u00e8se entre le monde de la politique traditionnelle et celui de l\u2019expertise n\u00e9olib\u00e9rale.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, quand Rousseau en fait un cheval de bataille, vingt-cinq ans avant la R\u00e9volution fran\u00e7aise, l\u2019application du concept de souverainet\u00e9 du peuple est d\u00e9j\u00e0 une petite r\u00e9volution en soi. Car elle rompt non seulement avec les origines th\u00e9ologiques d\u2019une notion forg\u00e9e par les religions monoth\u00e9istes, qui attribuaient \u00e0 Dieu l\u2019autorit\u00e9 en derni\u00e8re instance, mais aussi avec son emploi la\u00efcis\u00e9 au XVI\u00e8me\u00a0si\u00e8cle par des auteurs comme Jean Bodin et Thomas Hobbes, qui transf\u00e8rent cette comp\u00e9tence au monarque. \u00c0 partir du XVIII\u00e8me\u00a0si\u00e8cle, la souverainet\u00e9 ne d\u00e9finit plus ni le pouvoir de Dieu, ni celui du roi, mais celui du peuple, qui en devient soudain le d\u00e9positaire l\u00e9gitime. <em>\u00ab\u2009La R\u00e9volution a fait redescendre cette notion du monarque au peuple, un peuple consid\u00e9r\u00e9 comme homog\u00e8ne et dot\u00e9 d\u2019une volont\u00e9 qui est source ultime du pouvoir\u2009\u00bb<\/em>, rel\u00e8ve le politologue Yves Sintomer.<\/p>\n<h2>Du pl\u00e9biscite au r\u00e9f\u00e9rendum<\/h2>\n<p><em>\u00ab\u2009Cette forme de souverainet\u00e9 ne pouvait revenir qu\u2019au peuple et non pas \u00e0 un monarque, ni m\u00eame \u00e0 une assembl\u00e9e de repr\u00e9sentants. Il fallait que le peuple soit le sujet et l\u2019objet des lois. Le mod\u00e8le est celui de Gen\u00e8ve avant sa corruption, avec un &#8220;grand conseil&#8221; ou &#8220;conseil g\u00e9n\u00e9ral&#8221; o\u00f9 \u00e9taient regroup\u00e9s tous les citoyens qui prenaient la parole dans une forme de d\u00e9mocratie directe\u2009\u00bb<\/em>, explique C\u00e9line Spector, professeure de philosophie politique. M\u00eame si, selon elle, les limites de cet exercice sont d\u00e9j\u00e0 pens\u00e9es comme telles. <em>\u00ab\u2009Pour Rousseau, il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 question que chacun d\u00e9cide de toutes les actions du gouvernement. Ce qui lui importe, c\u2019est que le peuple ratifie les lois, pas qu\u2019il exerce quotidiennement l\u2019autogouvernement. Dans son esprit, le l\u00e9gislateur est un personnage un peu mythique qui ne se confond pas forc\u00e9ment avec celui qui met en \u0153uvre les lois.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Reste que la R\u00e9volution de 1789 grave dans le marbre cette id\u00e9e de souverainet\u00e9 populaire. Pour s\u2019en convaincre, il suffit de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l\u2019article 6 de la D\u00e9claration des droits de l\u2019homme et du citoyen qui souligne que <em>\u00ab\u2009tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs repr\u00e9sentants, \u00e0 la formation [de la loi]\u2009\u00bb<\/em>. Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1793, la Constitution de l\u2019An I \u2013 qui ne sera jamais appliqu\u00e9e \u2013 reconna\u00eet la d\u00e9mocratie directe sous l\u2019influence des travaux de Condorcet, en confiant \u00e0 des \u00ab\u2009assembl\u00e9es primaires\u2009\u00bb le pouvoir de censurer la loi dans les quarante jours suivant la proposition des d\u00e9put\u00e9s.<\/p>\n<p><quote>\u00ab\u2009La conception d\u2019une d\u00e9mocratie sans m\u00e9diation est une vision d\u2019horreur, qui m\u00e8ne forc\u00e9ment \u00e0 l\u2019autoritarisme. Les partis politiques, la s\u00e9paration des pouvoirs, l\u2019\u00c9tat de droit sont indispensables \u00e0 la structuration des conflits.\u2009\u00bb<\/p>\n<p><strong>Lo\u00efc Blondiaux<\/strong>, professeur de science politique<\/quote><\/p>\n<p>Il faut cependant attendre la toute fin du XVIII\u00e8me\u00a0si\u00e8cle, sous le Premier Empire, pour voir se concr\u00e9tiser des proc\u00e9dures d\u2019appel au peuple. Bonaparte soumet par exemple la Constitution de 1799 et ses modifications \u00e0 des pl\u00e9biscites \u2013 du latin \u00ab\u2009plebs\u2009\u00bb (peuple) et \u00ab\u2009scitume\u2009\u00bb (d\u00e9cision). Sauf qu\u2019il s\u2019agit moins alors de rendre de la puissance d\u2019agir aux citoyens que de l\u00e9gitimer le pouvoir napol\u00e9onien, ce qui jette un discr\u00e9dit durable sur le dispositif, accus\u00e9 \u00e0 juste titre de sacraliser la figure du chef et de servir \u00e0 contourner les d\u00e9cisions prises par les d\u00e9put\u00e9s. Au XIX\u00e8me\u00a0si\u00e8cle, le principe de la d\u00e9mocratie directe resurgit, au c\u0153ur de la Commune de Paris, dans la D\u00e9claration au peuple fran\u00e7ais publi\u00e9e dans le Journal officiel, le 20\u00a0avril 1871. Elle \u00e9voque <em>\u00ab\u2009l\u2019intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs id\u00e9es\u2009\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Et plus tard, dans l\u2019entre-deux-guerres, c\u2019est le r\u00e9f\u00e9rendum qui est r\u00e9habilit\u00e9 sous la plume du juriste Raymond Carr\u00e9 de Malberg, qui propose en 1931 de s\u2019en servir pour contr\u00f4ler l\u2019action du Parlement. Mais ce n\u2019est qu\u2019en 1958 que cette proc\u00e9dure revient sur la sc\u00e8ne politique, taill\u00e9e sur mesure pour le g\u00e9n\u00e9ral De Gaulle\u2009: l\u2019article 3 de la Constitution de la V\u00e8me R\u00e9publique affirme en effet que <em>\u00ab\u2009la souverainet\u00e9 nationale appartient au peuple qui l\u2019exerce par ses repr\u00e9sentants et par la voie du r\u00e9f\u00e9rendum [&#8230;]\u2009\u00bb<\/em>. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, enfin, c\u2019est l\u2019Union europ\u00e9enne qui a pr\u00e9tendu donner un second souffle \u00e0 la souverainet\u00e9 populaire. En th\u00e9orie, le trait\u00e9 de Lisbonne permet en effet \u00e0 des citoyens qui parviennent \u00e0 r\u00e9unir au moins un million de signatures, provenant a minima de quatre pays de l\u2019Union, de soumettre leur initiative \u00e0 la Commission europ\u00e9enne. Sauf que rien n\u2019oblige celle-ci \u00e0 y donner suite. Quant au \u00ab\u2009r\u00e9f\u00e9rendum d\u2019initiative partag\u00e9e\u2009\u00bb consacr\u00e9 par la r\u00e9forme constitutionnelle de 2008, il n\u00e9cessite le soutien de 185 parlementaires et 10% des inscrits sur les listes \u00e9lectorales. Soit\u2026 4,6\u00a0millions d\u2019\u00e9lecteurs. Autant dire qu\u2019aucun \u00ab\u2009RIP\u2009\u00bb n\u2019a encore \u00e9t\u00e9 organis\u00e9.<\/p>\n<h2>\u00c9lites et haine de la d\u00e9mocratie<\/h2>\n<p>Cette situation signe toute l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 des sentiments que suscitent les r\u00e9inventions d\u00e9mocratiques\u2009: <em>\u00ab\u2009Ce qui est lou\u00e9 en th\u00e9orie n\u2019est pas pour autant accept\u00e9 en pratique\u2026 Confier le pouvoir au peuple n\u2019a pas simplement suscit\u00e9 de la m\u00e9fiance, mais bel et bien une lutte acharn\u00e9e des classes dominantes, refusant depuis la R\u00e9volution fran\u00e7aise de laisser au peuple souverain la souverainet\u00e9 effective de son pouvoir\u2009\u00bb<\/em>, estime Christophe Miqueu. En t\u00e9moigne une conflictualit\u00e9 inh\u00e9rente au mouvement d\u00e9mocratique que l\u2019on retrouve d\u00e8s la R\u00e9volution fran\u00e7aise avec la sans-culotterie, durant la r\u00e9volution de 1848, pendant la Commune de Paris en 1871 ou encore au moment du Front populaire.<\/p>\n<p>Mais cette \u00ab\u2009haine de la d\u00e9mocratie\u2009\u00bb dont parle le philosophe Jacques Ranci\u00e8re est contrebalanc\u00e9e par l\u2019impossibilit\u00e9 pour les \u00e9lites politiques de refuser ouvertement toute innovation d\u00e9mocratique. <em>\u00ab\u2009La peur de la pl\u00e8be cr\u00e9e chez les \u00e9lites sociales une tentation antid\u00e9mocratique permanente dont Emmanuel Macron est l\u2019incarnation. Et en m\u00eame temps, la d\u00e9mocratie c\u2019est le r\u00e8gne du peuple, de n\u2019importe qui\u2009\u00bb<\/em>, observe Samuel Hayat. Selon lui, <em>\u00ab\u2009La France, comme l\u2019Angleterre ou les \u00c9tats-Unis, est un r\u00e9gime n\u00e9 sur une r\u00e9volution, donc sur l\u2019expression directe du pouvoir du peuple. L\u2019ambivalence vient de l\u00e0. Les dirigeants ont toujours une haine de la d\u00e9mocratie, mais ils vivent dans des r\u00e9gimes qui tirent leur origine et leur l\u00e9gitimit\u00e9 de ce moment fantasm\u00e9 d\u2019un peuple qui, dans le pass\u00e9, s\u2019est rassembl\u00e9 et a renvers\u00e9 la monarchie.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n<p><quote>\u00ab\u2009On ne peut pas penser la d\u00e9mocratie directe contre la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative. Il faut d\u00e9fendre une perspective mixte.\u2009\u00bb<\/p>\n<p><strong>Yves Sintomer<\/strong>, politologue<\/quote><\/p>\n<p>Que la France insoumise n\u2019ait pas tard\u00e9 \u00e0 s\u2019engouffrer dans la br\u00e8che entrouverte par les gilets jaunes n\u2019a rien d\u2019\u00e9tonnant. Mais certains chercheurs temp\u00e8rent un enthousiasme jug\u00e9 un peu excessif, tant la d\u00e9mocratie directe pr\u00eate le flanc \u00e0 la critique. On peut lui reprocher de conduire au r\u00e8gne de la d\u00e9magogie et des \u00e9motions, de soumettre des questions complexes \u00e0 des citoyens pas assez form\u00e9s, de d\u00e9boucher sur des r\u00e9ponses trop binaires, d\u2019ent\u00e9riner le sentiment d\u2019une classe politique nuisible, d\u2019\u00eatre instrumentalis\u00e9e par de puissants lobbies d\u00e9sireux de faire reculer l\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat\u2026 Et, pire que tout, de se renverser en son contraire\u2009: <em>\u00ab\u2009La conception d\u2019une d\u00e9mocratie sans m\u00e9diation est une vision d\u2019horreur, qui m\u00e8ne forc\u00e9ment \u00e0 l\u2019autoritarisme\u2009\u00bb<\/em>, d\u00e9plore Lo\u00efc Blondiaux. <em>\u00ab\u2009On peut concevoir la fabrication de consensus \u00e0 l\u2019\u00e9chelle locale, dans groupes qui se connaissent et partagent les m\u00eames valeurs et les m\u00eames int\u00e9r\u00eats. Mais d\u00e8s qu\u2019on est dans des ensembles plus larges, cela devient compliqu\u00e9. Les partis politiques, la s\u00e9paration des pouvoirs, l\u2019\u00c9tat de droit sont indispensables \u00e0 la structuration des conflits\u2009\u00bb<\/em>, explique le chercheur.<\/p>\n<h2>Une fiction dangereuse\u00a0?<\/h2>\n<p>Certes, les gilets jaunes ont la particularit\u00e9 d\u2019avoir plut\u00f4t parl\u00e9 d\u2019une seule voix, sans faire de diff\u00e9rence entre les Fran\u00e7ais et les \u00e9trangers, les assist\u00e9s et les travailleurs, les pavillons et les cit\u00e9s, comme le fait remarquer la sociologue Isabelle Coutant dans une tribune publi\u00e9e par <em>Le Monde<\/em>. <em>\u00ab\u2009Les classes populaires et les petites classes moyennes r\u00e9alisent sans doute \u00e0 travers ce mouvement qu\u2019elles ont plus en commun que ce qui les diff\u00e9rencie. Il existe certes des diff\u00e9rences entre les uns et les autres en termes de conditions de travail et de r\u00e9mun\u00e9ration, ne serait-ce qu\u2019entre qualifi\u00e9s et non qualifi\u00e9s, ruraux et urbains, hommes et femmes\u2026 Mais ces diff\u00e9rences sont moindres que les \u00e9carts qui les s\u00e9parent des cat\u00e9gories les plus favoris\u00e9es\u2009\u00bb<\/em>, \u00e9crit-elle.<\/p>\n<p>Reste que l\u2019id\u00e9e d\u2019un peuple homog\u00e8ne sur lequel repose la souverainet\u00e9 populaire est une fiction qui peut s\u2019av\u00e9rer dangereuse\u2009: <em>\u00ab\u2009Nier l\u2019existence de ces conflits qui traversent la population expose \u00e0 toutes sortes de man\u0153uvres d\u00e9magogiques et peut mener \u00e0 des solutions autoritaires port\u00e9es par un leader pr\u00e9tendant absorber en sa personne toutes les diff\u00e9rences et r\u00e9concilier le peuple avec lui-m\u00eame\u2009\u00bb<\/em>, ponctue Lo\u00efc Blondiaux. Selon lui, les corps interm\u00e9diaires sont indispensables pour structurer le d\u00e9bat et faire \u00e9merger un consensus. D\u2019ailleurs, m\u00eame en Suisse, championne de la d\u00e9mocratie directe, les votations citoyennes sont en g\u00e9n\u00e9ral men\u00e9es par des partis ou des syndicats. Tr\u00e8s rares sont les cas o\u00f9 des collectifs de citoyens lancent eux-m\u00eames l\u2019initiative et m\u00e8nent campagne. Car il faut une organisation militante importante pour r\u00e9colter 50.000 signatures afin de d\u00e9clencher un r\u00e9f\u00e9rendum pour rejeter une loi, dans les cent jours qui suivent son adoption, voire 100.000 quand il s\u2019agit d\u2019obtenir un r\u00e9f\u00e9rendum sur une proposition de loi qui sera ensuite d\u00e9battue au Parlement.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u2009On ne peut pas penser la d\u00e9mocratie directe contre la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative. Il faut d\u00e9fendre une perspective mixte\u2009\u00bb<\/em>, conclut Yves Sintomer. Et mettre en place des garde-fous pour permettre \u00e0 cette belle id\u00e9e de remplir ses promesses, \u00e0 commencer par celle d\u2019offrir \u00e0 tous une vie meilleure. Car \u00e0 en croire Christophe Miqueu, <em>\u00ab\u2009la d\u00e9mocratie politique est le cadre dans lequel peut s\u2019\u00e9panouir la d\u00e9mocratie sociale, d\u00e8s lors que l\u2019on ne renonce pas \u00e0 faire du peuple \u2013 et non d\u2019un seul ou de quelques-uns \u2013 le souverain\u2009\u00bb<\/em>.  <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/marion-rousset\"><strong>Marion Rousset<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-13091 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/btv1b77031389_f1-81a.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/btv1b77031389_f1-81a-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"btv1b77031389_f1.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le mouvement des gilets jaunes a revivifi\u00e9 un concept promu par Rousseau\u00a0: la souverainet\u00e9 du peuple. 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