{"id":13084,"date":"2021-08-13T06:00:00","date_gmt":"2021-08-13T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-mouvements-sociaux-le-passe-est-il-du-temps-perdu\/"},"modified":"2023-06-24T00:18:42","modified_gmt":"2023-06-23T22:18:42","slug":"article-mouvements-sociaux-le-passe-est-il-du-temps-perdu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=13084","title":{"rendered":"Mouvements sociaux :  le pass\u00e9 est-il  du temps perdu ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">\u00c0 chaque lutte sociale, des fragments du pass\u00e9 remontent \u00e0 la surface\u00a0: Mai 68, la Commune, la R\u00e9volution fran\u00e7aise\u2026 Mobilis\u00e9es par les commentateurs, ces r\u00e9f\u00e9rences tuent la nouveaut\u00e9. Mais quand les acteurs s\u2019en emparent, elles leur donnent des ailes.<\/p>\n<p>Les couloirs de l\u2019universit\u00e9 ressemblent \u00e0 un corps enti\u00e8rement tatou\u00e9, avec leurs murs recouverts de mots d\u2019ordre placard\u00e9s \u00e0 la va-vite et son sol parsem\u00e9 de livres en libre acc\u00e8s. Le 13 avril 2018, trois historiens \u00e9taient venus donner un cours sur \u00ab\u00a0L\u2019histoire comme outil d\u2019\u00e9mancipation\u00a0\u00bb dans la fac de Tolbiac occup\u00e9e. Et soudain, dans un amphith\u00e9\u00e2tre bond\u00e9, ils ont entonn\u00e9 l\u2019hymne des femmes devant la masse compacte des \u00e9tudiants venus assister \u00e0 leur s\u00e9minaire alternatif. <em>\u00ab\u00a0Nous qui sommes sans pass\u00e9, les femmes, nous qui n\u2019avons pas d\u2019histoire\u2026\u00a0\u00bb<\/em>, chantent-ils avec la salle, visiblement ravis d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/idees-culture\/article\/petit-guide-pratique-pour-ne-pas-foirer-sa-revolution\">Petit guide pratique pour ne pas foirer sa r\u00e9volution<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><h2>\u00ab\u00a0Pas Mai 68 mais 1793\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Le couplet n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 choisi par hasard\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Au moment o\u00f9 cet hymne est r\u00e9dig\u00e9, s\u2019ouvrent les premiers s\u00e9minaires et colloques d\u2019histoire des femmes. Pour armer la lutte f\u00e9ministe, le MLF a eu besoin de mobiliser le pass\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>, rappelle l\u2019historienne des r\u00e9volutions Mathilde Larr\u00e8re, sur l\u2019estrade ce jour-l\u00e0 aux c\u00f4t\u00e9s de Laurence de Cock et Guillaume Mazeau. Intuitivement, les \u00e9tudiants en lutte, vent debout contre ParcourSup\u00a0\u2013 la r\u00e9forme de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019universit\u00e9 \u2013, le savent. Sinon, leur mouvement ne serait pas aussi p\u00e9tri de r\u00e9f\u00e9rences historiques bricol\u00e9es. Tandis que les cinquante ans du joli moi de Mai s\u2019invitaient au th\u00e9\u00e2tre de l\u2019Od\u00e9on, eux taguaient un rageur \u00ab\u00a0Mai 68. Ils et elles comm\u00e9morent, nous recommen\u00e7ons\u00a0\u00bb. On pouvait aussi lire sur une banderole \u00ab\u00a0Tu veux vraiment te battre\u00a0? Souviens-toi il y a cinquante ans\u00a0\u00bb. <\/p>\n<p>Mais ce n\u2019est pas la seule r\u00e9f\u00e9rence, elle est m\u00eame contest\u00e9e par certains. Ainsi, une autre inscription \u2013 \u00ab\u00a0On ne veut pas Mai 68 mais 1793\u00a0\u00bb \u2013 manifeste une pr\u00e9f\u00e9rence pour la R\u00e9volution fran\u00e7aise, quand ce ne sont pas les \u00e9v\u00e9nements de 1871 qui sont convoqu\u00e9s par les collectifs autoproclam\u00e9s \u00ab\u00a0Commune\u00a0\u00bb de Tolbiac, Censier, Nantes ou Lyon. Sur Twitter, sous les hashtags <em>#blocage #OccupeTaFac #Non\u00c0LaS\u00e9lection<\/em>, les portraits de Louise Michel, Jules Vall\u00e8s, L\u00e9on Mabille et d\u2019autres composent un visuel dont le titre sonne comme une promesse\u00a0: \u00ab\u00a0La Commune de Tolbiac refleurira\u00a0\u00bb. Plus pr\u00e8s, <em>\u00ab\u00a0ce mouvement va chercher dans les gr\u00e8ves de 1995 ou dans les luttes de 2006 contre le CPE [Contrat premi\u00e8re embauche]. Pour eux, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 de l\u2019histoire\u2026 Ils \u00e9taient enfants\u00a0! Ces r\u00e9f\u00e9rences sont en circulation de mani\u00e8re plus ou moins consciente\u00a0\u00bb<\/em>, signale Laurence de Cock. <\/p>\n<p><quote>\u00ab\u00a0Le pass\u00e9 sert\u00a0: il sert avant tout de rep\u00e8re, parfois pour affaiblir l\u2019\u00e9tincelle de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, le ramener \u00e0 du d\u00e9j\u00e0-vu et rassurer celles et ceux que sa radicalit\u00e9 inqui\u00e8terait.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Ludivine Bantigny<\/strong>, historienne<\/quote><\/p>\n<h2>Renvoyer 68 au pass\u00e9 ?<\/h2>\n<p>De toute \u00e9vidence, les luttes actuelles se ressourcent aupr\u00e8s du pass\u00e9 et se bricolent une identit\u00e9 \u00e0 partir de filiations \u00e9parses. \u00c0 premi\u00e8re vue, ce n\u2019est pas forc\u00e9ment une bonne nouvelle. Comment se hisser vers l\u2019avenir quand on est lest\u00e9 des exp\u00e9riences d\u2019hier\u00a0? Peut-on esp\u00e9rer cr\u00e9er la nouveaut\u00e9 et le changement tout en inscrivant ses pas dans ceux de ses anc\u00eatres\u00a0? <\/p>\n<p>Le sociologue Geoffroy de Lagasnerie s\u2019en prend, dans un entretien \u00e0 <em>Politis<\/em>, <em>\u00ab\u00a0\u00e0 une certaine fa\u00e7on, pour nous, de faire fonctionner Mai 68 au pr\u00e9sent, qui nous emp\u00eache de lutter efficacement, c\u2019est-\u00e0-dire de faire vivre de nouvelles mani\u00e8res d\u2019\u00eatre actifs et radicaux\u00a0\u00bb<\/em>. <em>\u00ab\u00a0Il y a des mythes qui font agir, mais il y en a aussi qui paralysent. Je me demande si le fait de &#8220;coller&#8221; \u00e0 Mai 68 et de le constituer comme un moment id\u00e9al ne nous conduit pas \u00e0 forclore le pr\u00e9sent, \u00e0 ne pas voir ce qui s\u2019y passe et \u00e0 mutiler notre capacit\u00e9 d\u2019action\u00a0\u00bb<\/em>, avance-t-il. Et de s\u2019interroger\u00a0: <em>\u00ab\u00a0N\u2019est-il pas n\u00e9cessaire, aujourd\u2019hui, de renvoyer Mai 68 au pass\u00e9 ? Apr\u00e8s tout, si nous perdons tous nos combats depuis plus de trois d\u00e9cennies, c\u2019est peut-\u00eatre parce que \u2013 du point de vue des formes et des types de lutte, des acteurs, des discours, etc. \u2013 Mai 68 a instaur\u00e9 une imagerie qui nous emp\u00eache de faire exister un pr\u00e9sent puissant\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Surtout si le pass\u00e9 se constitue en mod\u00e8le id\u00e9al, cadre unique d\u2019interpr\u00e9tation. C\u2019est l\u2019usage r\u00e9current qu\u2019en font les commentateurs et les observateurs lorsqu\u2019ils tentent d\u2019analyser les soubresauts de l\u2019actualit\u00e9. Pour comprendre, ils comparent aujourd\u2019hui \u00e0 hier. Ce faisant, ils affaiblissent le pr\u00e9sent et enterrent l\u2019id\u00e9e de nouveaut\u00e9. <em>\u00ab\u00a0Le pass\u00e9 sert\u00a0: il sert avant tout de rep\u00e8re, parfois pour affaiblir l\u2019\u00e9tincelle de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, le ramener \u00e0 du d\u00e9j\u00e0-vu et rassurer celles et ceux que sa radicalit\u00e9 inqui\u00e8terait\u00a0\u00bb<\/em>, pr\u00e9cise l\u2019historienne Ludivine Bantigny dans un ouvrage collectif codirig\u00e9 par Claudia Moatti et Mich\u00e8le Riot-Sarcey, <em>Pourquoi se r\u00e9f\u00e9rer au pass\u00e9\u00a0?<\/em> (\u00e9d. L\u2019Atelier, 2018). <\/p>\n<p><quote>\u00ab\u00a0L\u2019invocation permanente de 68 dans les m\u00e9dias peut \u00eatre un moyen de nier la port\u00e9e novatrice d\u2019un mouvement social. Cela permet d\u2019\u00e9crire la chronique de sa mort annonc\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>Mathilde Larr\u00e8re<\/strong>, historienne<\/quote><\/p>\n<h2>D\u00e9politisation du pr\u00e9sent<\/h2>\n<p>Les acteurs eux-m\u00eames ne sont pas dupes. Les \u00e9tudiants organisent des ateliers autour de Mai 68, en d\u00e9battent sur les r\u00e9seaux sociaux, mais pressentent le pi\u00e8ge\u00a0: <em>\u00ab\u00a0C\u2019est en d\u00e9bat entre eux, \u00e0 Tolbiac, une partie des \u00e9tudiants a voulu se d\u00e9saffilier de ce poids du pass\u00e9, ils ont compris que \u00e7a pouvait \u00eatre un \u00e9cran qui emp\u00eache d\u2019agir en 2018. Car Mai 68 fait partie d\u2019un pass\u00e9 contestataire qui peut \u00eatre d\u00e9tourn\u00e9, instrumentalis\u00e9, patrimonialis\u00e9. Or ces visions sont faites pour d\u00e9mobiliser et d\u00e9politiser le pr\u00e9sent\u00a0\u00bb<\/em>, estime Guillaume Mazeau, ma\u00eetre de conf\u00e9rences \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Paris 1, qui se souvient d\u2019une \u00e9tudiante de Tolbiac lasse qu\u2019on lui <em>\u00ab\u00a0colle au dos\u00a0\u00bb<\/em> l\u2019h\u00e9ritage de Mai 68. <em>\u00ab\u00a0L\u2019invocation permanente de 68 dans les m\u00e9dias peut \u00eatre un moyen de nier la port\u00e9e novatrice d\u2019un mouvement social. Cela permet d\u2019\u00e9crire la chronique de sa mort annonc\u00e9e\u00a0\u00bb<\/em>, reconna\u00eet Mathilde Larr\u00e8re qui propose une chronique diffus\u00e9e sur le site Arr\u00eat sur images, dans laquelle elle \u00e9tudie les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019histoire dans les discours publics. <\/p>\n<p>Pour autant, les \u00e9tudiants n\u2019ont pas renonc\u00e9 \u00e0 puiser dans l\u2019histoire mati\u00e8re \u00e0 penser l\u2019avenir. Leurs slogans et discussions prouvent que le pass\u00e9 est autre chose qu\u2019un vestige d\u00e9vitalis\u00e9, rel\u00e9gu\u00e9 aux grimoires, fig\u00e9 dans des statues, enferm\u00e9 dans des c\u00e9l\u00e9brations officielles. <em>\u00ab\u00a0Dans tout mouvement social et r\u00e9volutionnaire, la citation est omnipr\u00e9sente. Il ne s\u2019agit pas de refaire la m\u00eame chose, mais de s\u2019inscrire dans une filiation et de jouer avec sans s\u2019enfermer dedans\u00a0\u00bb<\/em>, explicite Mathilde Larr\u00e8re. Autrement dit, quand les politiques comm\u00e9morent, les acteurs se rem\u00e9morent. Et depuis quelque temps, des chercheurs s\u2019int\u00e9ressent de plus pr\u00e8s \u00e0 ce r\u00f4le mobilisateur du pass\u00e9. <\/p>\n<h2>Histoire vivante contre mausol\u00e9es<\/h2>\n<p>Il y a encore une dizaine d\u2019ann\u00e9es, l\u2019heure \u00e9tait \u00e0 la d\u00e9nonciation\u00a0: en 2005, une poign\u00e9e d\u2019historiens, heurt\u00e9s par les instrumentalisations politiques de l\u2019histoire, lan\u00e7aient le Comit\u00e9 de vigilance contre les usages publics de l\u2019histoire (CVUH). Alors qu\u2019une loi pr\u00e9conisait d\u2019enseigner aux \u00e9l\u00e8ves les \u00ab\u00a0effets positifs\u00a0\u00bb de la colonisation, ils refusaient que leur discipline cautionne un \u00ab\u00a0roman national\u00a0\u00bb aujourd\u2019hui port\u00e9 par des figures m\u00e9diatiques comme Lor\u00e0nt Deutsch ou St\u00e9phane Bern. <em>\u00ab\u00a0Au moment o\u00f9 CVUH a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9, des historiens intervenaient dans l\u2019espace public, mais ce n\u2019\u00e9tait pas ceux que nous avions envie d\u2019entendre. Ils \u00e9taient l\u00e0 pour porter les gloires de la France perdue et l\u2019id\u00e9e d\u2019une civilisation d\u00e9cadente. Une vision tr\u00e8s r\u00e9actionnaire de l\u2019histoire qui nourrit le politique\u00a0\u00bb<\/em>,\u00a0affirme Laurence de Cock, auteure de <em>Sur l\u2019enseignement de l\u2019histoire<\/em> (\u00e9d. Libertalia, 2018). Au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, quelques historiens engag\u00e9s ont donc d\u00e9cid\u00e9 de battre le fer contre la r\u00e9duction de l\u2019histoire \u00e0 la m\u00e9moire \u2013 une vision initi\u00e9e par Pierre Nora vingt ans plus t\u00f4t avec <em>Les Lieux de m\u00e9moire<\/em>.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, un cap a \u00e9t\u00e9 franchi\u00a0: apr\u00e8s avoir critiqu\u00e9 ce go\u00fbt pour les mausol\u00e9es qui embaument les morts, ils s\u2019attellent d\u00e9sormais \u00e0 interroger une histoire vivante dans laquelle ils voient moins un frein qu\u2019un combustible pour les luttes actuelles. Il existe d\u2019ailleurs un mouvement \u00e9ditorial au diapason de cette nouvelle pr\u00e9occupation, auquel participent des ouvrages comme <em>Les Luttes et les r\u00eaves<\/em> (\u00e9d. Zones) de Mich\u00e8le Zancarini-Fournel, <em>Une histoire populaire de la France<\/em> de G\u00e9rard Noiriel, \u00e0 para\u00eetre en septembre chez Agone, l\u2019<em>Histoire mondiale de la France<\/em> (\u00e9d. Seuil) dirig\u00e9e par Patrick Boucheron qui a aussi publi\u00e9 avec Fran\u00e7ois Hartog <em>L\u2019Histoire \u00e0 venir<\/em> (\u00e9d. Anacharsis), la bande dessin\u00e9e d\u2019Etienne Davodeau <em>La Balade nationale<\/em> (\u00e9d. La D\u00e9couverte), ou encore <em>Pourquoi se r\u00e9f\u00e9rer au pass\u00e9\u00a0?<\/em> codirig\u00e9 par Claudia Moatti et Mich\u00e8le Riot-Sarcey. <\/p>\n<h2>Germes de r\u00e9volution<\/h2>\n<p>Le pass\u00e9 <em>\u00ab\u00a0relance sans cesse l\u2019id\u00e9e d\u2019exp\u00e9rience et, ce faisant, la rend possible \u00e0 nouveau\u00a0\u00bb<\/em>, \u00e9crit ainsi Patrick Boucheron, professeur au Coll\u00e8ge de France, dans <em>L\u2019Histoire \u00e0 venir<\/em>. Il montre que tout n\u2019est pas jou\u00e9 d\u2019avance, que la fin de l\u2019histoire n\u2019est pas pour demain. <em>\u00ab\u00a0Les acteurs contemporains actualisent des principes comme la libert\u00e9 ou la d\u00e9mocratie, en se r\u00e9appropriant des \u00e9v\u00e9nements rest\u00e9s inachev\u00e9s ou incompris. On retrouve ainsi dans les soul\u00e8vements populaires du Maghreb et du Proche-Orient de 2011 cette libert\u00e9 qui \u00e9tait pr\u00e9sente en germe dans les r\u00e9volutions europ\u00e9ennes de 1848.\u00a0Et dans Nuit debout un \u00e9cho aux r\u00e9volutionnaires de Juillet 1830 qui auraient, selon certains \u00e9crits, tir\u00e9 sur les horloges pour arr\u00eater le temps\u00a0\u00bb<\/em>, analyse pour sa part l\u2019historienne Mich\u00e8le Riot-Sarcey. Son dernier livre met \u00e0 l\u2019honneur l\u2019espoir contenu dans les germes de r\u00e9volutions qui cherchent sans cesse \u00e0 s\u2019actualiser. La volont\u00e9 de donner une suite \u00e0 des exp\u00e9riences inachev\u00e9es. On y apprend que des s\u00e9cessions de la pl\u00e8be antique \u00e0 celles des antifascistes du d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle, de la R\u00e9volution fran\u00e7aise \u00e0 Mai 68, de la Commune aux Indign\u00e9s, le pass\u00e9 a toujours \u00e9t\u00e9 convoqu\u00e9 de mani\u00e8re plus ou moins consciente comme moteur d\u2019action. Pour rallumer l\u2019\u00e9tincelle.<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 des Anciens a ainsi nourri la R\u00e9volution fran\u00e7aise, dont le souvenir a inspir\u00e9 \u00e0 son tour la F\u00e9d\u00e9ration des \u00e9tudiants r\u00e9volutionnaires en Mai 68, parmi d\u2019autres r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la Commune ou au Front populaire. Et quand des manifestants contre la loi El Khomri portent un badge \u00ab\u00a0Non \u00e0 Germinal\u00a0\u00bb, c\u2019est encore une autre mani\u00e8re de se rem\u00e9morer le pass\u00e9. En tout \u00e9tat de cause, le mythe de la table rase a fait long feu. Et m\u00eame le \u00ab\u00a0pr\u00e9sentisme\u00a0\u00bb, ce r\u00e9gime d\u2019historicit\u00e9 ayant pour seul horizon un pr\u00e9sent d\u00e9saffili\u00e9, dont Fran\u00e7ois Hartog fait remonter l\u2019origine \u00e0 l\u2019ann\u00e9e 1968, semble \u00eatre aujourd\u2019hui contredit. <\/p>\n<p><quote>\u00ab\u00a0Les zapatistes ont d\u00e9fini leur lutte comme une r\u00e9bellion de l\u2019histoire contre le pr\u00e9sent perp\u00e9tuel, une r\u00e9volte de la m\u00e9moire contre l\u2019oubli.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>J\u00e9r\u00f4me Basche<\/strong>, historien<\/quote><\/p>\n<h2>M\u00e9moire populaire et subversive<\/h2>\n<p>Chez les zapatistes, la rem\u00e9moration est un processus tr\u00e8s conscient, th\u00e9oris\u00e9 depuis 1994. Pour eux, la m\u00e9moire est une porte vers le futur, c\u2019est le sol qui permet de cheminer sans tomber. Dans un texte pratique, l\u2019Arm\u00e9e zapatiste de lib\u00e9ration nationale explique ainsi que l\u2019histoire <em>\u00ab\u00a0pousse \u00e0 croire (et \u00e0 lutter) qu\u2019un autre aujourd\u2019hui est possible\u00a0\u00bb<\/em>. Cette alliance entre hier et demain est pens\u00e9e comme une strat\u00e9gie\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Les zapatistes ont d\u00e9fini leur lutte comme une r\u00e9bellion de l\u2019histoire contre le pr\u00e9sent perp\u00e9tuel, une r\u00e9volte de la m\u00e9moire contre l\u2019oubli\u00a0\u00bb<\/em>, insiste l\u2019historien J\u00e9r\u00f4me Baschet dans <em>D\u00e9faire la tyrannie du pr\u00e9sent. Temporalit\u00e9s \u00e9mergentes et futurs in\u00e9dits<\/em> (\u00e9d. La D\u00e9couverte, 2018).<\/p>\n<p>Une m\u00e9moire populaire, dot\u00e9e d\u2019une force subversive, qui se construit en opposition \u00e0 une m\u00e9moire officielle, mus\u00e9ifi\u00e9e, statufi\u00e9e qui <em>\u00ab\u00a0comm\u00e9more un pass\u00e9 vid\u00e9 de sa substance\u00a0\u00bb<\/em>. Cette politique ne transpara\u00eet pas seulement dans les textes publics, elle irrigue aussi les pratiques quotidiennes des territoires rebelles o\u00f9 les \u00e9coles autonomes enseignent les luttes men\u00e9es ici et ailleurs. J\u00e9r\u00f4me Baschet ajoute\u00a0: <em>\u00ab\u00a0On peut en saisir un indice lorsque, par exemple, le Conseil de bon gouvernement du village d\u2019Oventic termine l\u2019une de ses lettres par le v\u0153u\u00a0: &#8220;Que vive la m\u00e9moire et que meure l\u2019oubli\u00a0!&#8221; Ou encore lorsque telle commune autonome forme une &#8220;commission d\u2019histoire&#8221; pour \u00e9crire sa propre histoire\u00a0\u00bb<\/em>. Mais le Chiapas est un cas particulier. Ailleurs, ces r\u00e9miniscences \u00e9chappent le plus souvent aux acteurs. <em>\u00ab\u00a0Comme l\u2019inconscient en psychanalyse, des fragments porteurs d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 juste et bonne, qui restaient tapis dans les m\u00e9moires, surgissent de mani\u00e8re inattendue, involontaire\u00a0\u00bb<\/em>, soutient Mich\u00e8le Riot-Sarcey. <em>\u00ab\u00a0L\u2019histoire circule dans les familles, les films, entre pairs\u2026 Je parlerais de s\u00e9dimentation, une couche g\u00e9ologique, c\u2019est sinueux\u00a0\u00bb<\/em>, compl\u00e8te Laurence de Cock. <\/p>\n<p><quote>\u00ab On a compris que pour d\u00e9fendre une vision \u00e9mancip\u00e9e de l\u2019espace public, il faut aussi r\u00e9pondre \u00e0 la demande d\u2019histoires. Ce sont elles qui tissent le commun. \u00bb<\/p>\n<p><strong>Guillaume Mazeau<\/strong>, historien<\/quote><\/p>\n<h2>Demande d\u2019histoires<\/h2>\n<p>Parmi les r\u00e9f\u00e9rences plurielles en forme de rhizome qui s\u2019entrecroisent, certaines affleurent plus que d\u2019autres. Ainsi, la Commune semble mettre tout le monde d\u2019accord, tandis que la R\u00e9volution fran\u00e7aise occupe une position marginale dans les mouvements sociaux d\u2019aujourd\u2019hui. La premi\u00e8re n\u2019a pas pris une ride. C\u2019est une r\u00e9f\u00e9rence qui court de 1968 \u00e0 aujourd\u2019hui, toujours vivante. <em>\u00ab\u00a0Elle est tr\u00e8s polymorphe. On peut \u00eatre internationaliste, marxiste, r\u00e9publicain socialiste, anarchiste et invoquer la Commune\u00a0\u00bb<\/em>, soutient Mathilde Larr\u00e8re. En revanche, la seconde n\u2019est plus au go\u00fbt du jour. <em>\u00ab\u00a0Depuis la fin des 1990, la R\u00e9volution fran\u00e7aise a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre un moment actif de l\u2019histoire. Elle a perdu de sa vitalit\u00e9. On sait que cet \u00e9v\u00e9nement nous fonde, mais il est vid\u00e9 de sa substance politique, aussi parce que l\u2019id\u00e9e m\u00eame de r\u00e9volution, de renverser un r\u00e9gime, n\u2019est plus un slogan politique\u00a0\u00bb<\/em>, admet Guillaume Mazeau qui s\u2019ing\u00e9nie \u00e0 recharger l\u2019\u00e9v\u00e9nement, comme lorsqu\u2019il a travaill\u00e9 avec le metteur en sc\u00e8ne Jo\u00ebl Pommerat sur sa pi\u00e8ce <em>\u00c7a ira. Fin de Louis.<\/em> <\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Ce qui est nouveau, c\u2019est que des historiens d\u00e9cident d\u2019\u0153uvrer en direction d\u2019une histoire \u00e9mancipatrice plut\u00f4t que conservatrice\u00a0\u00bb<\/em>, affirme Laurence de Cock. Face aux mobilisations qui secouent la France ces temps-ci, des \u00e9tudiants aux cheminots en passant par les infirmiers, une figure de l\u2019historien engag\u00e9 est en train de se faire jour. Lors des grandes gr\u00e8ves de 1995, c\u2019\u00e9tait un sociologue, Pierre Bourdieu, qui jouait ce r\u00f4le. Mais l\u2019inflation des discours sur le roman national titille les sp\u00e9cialistes du pass\u00e9. <em>\u00ab\u00a0On est sorti de la p\u00e9riode post-foucaldienne de la d\u00e9construction des discours et on a compris que pour d\u00e9fendre une vision \u00e9mancip\u00e9e de l\u2019espace public, il faut aussi r\u00e9pondre \u00e0 la demande d\u2019histoires. Ce sont elles qui tissent le commun. Il faut d\u00e9construire les anciens r\u00e9cits et raconter quelque chose de plus complexe, de plus touffus, de plus bouillonnant\u00a0\u00bb<\/em>, sugg\u00e8re Guillaume Mazeau.<\/p>\n<p>En revanche, la pens\u00e9e de Walter Benjamin est plus que jamais source d\u2019inspiration pour ces historiens engag\u00e9s dans le pr\u00e9sent, qui n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 descendre dans l\u2019ar\u00e8ne de l\u2019actualit\u00e9. Cette <em>\u00ab\u00a0constellation\u00a0\u00bb<\/em> ch\u00e8re au philosophe, form\u00e9e par la rencontre entre Autrefois et Maintenant, \u00e9claire leur chemin. <em>\u00ab\u00a0Une certaine g\u00e9n\u00e9ration d\u2019anciens historiens avaient tendance \u00e0 donner des &#8220;le\u00e7ons d\u2019histoire&#8221; aux contemporains, tandis qu\u2019une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, encore minoritaire, s\u2019\u00e9veille \u00e0 la critique et comprend beaucoup mieux les liens vivants entre le pr\u00e9sent et le pass\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>, se r\u00e9jouit Mich\u00e8le Riot-Sarcey, sp\u00e9cialiste de l\u2019utopie, qui ne s\u2019est <em>\u00ab\u00a0jamais sentie aussi en phase avec [ses] contemporains\u00a0\u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/marion-rousset\"><strong>Marion Rousset<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-13084 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/barricade_paris_1871_by_pierre-ambrose_richebourg-ea0.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/barricade_paris_1871_by_pierre-ambrose_richebourg-ea0-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"barricade_paris_1871_by_pierre-ambrose_richebourg.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 chaque lutte sociale, des fragments du pass\u00e9 remontent \u00e0 la surface\u00a0: Mai 68, la Commune, la R\u00e9volution fran\u00e7aise\u2026 Mobilis\u00e9es par les commentateurs, ces r\u00e9f\u00e9rences tuent la nouveaut\u00e9. 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