{"id":13081,"date":"2021-08-30T06:00:00","date_gmt":"2021-08-30T04:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-a-qui-la-terreur-fait-elle-encore-peur\/"},"modified":"2023-06-24T00:18:41","modified_gmt":"2023-06-23T22:18:41","slug":"article-a-qui-la-terreur-fait-elle-encore-peur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=13081","title":{"rendered":"\u00c0 qui la Terreur fait-elle encore peur ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Instrumentalis\u00e9e et agit\u00e9e comme un \u00e9pouvantail, assimil\u00e9e \u00e0 d\u2019autres p\u00e9riodes ou aux exactions de r\u00e9gimes totalitaires, la Terreur reste un objet de fantasmes, dont l\u2019histoire reste \u00e0 \u00e9crire pour elle-m\u00eame et pour mieux comprendre la R\u00e9volution.\n<\/p>\n<p>C\u2019est aux lendemains de Thermidor \u2013 un mois \u00e0 peine apr\u00e8s la chute et de l\u2019ex\u00e9cution de Robespierre, le 28 juillet 1794 \u2013 que Tallien \u00e9voque le <em>\u00ab\u00a0syst\u00e8me de la Terreur\u00a0\u00bb<\/em>, un r\u00e9gime de gouvernement qui aurait divis\u00e9 le pays <em>\u00ab\u00a0en deux classes\u00a0: celle qui fait peur et celle qui a peur\u00a0\u00bb<\/em>. Il serait trop simple de faire observer que, si <em>\u00ab\u00a0syst\u00e8me de la terreur\u00a0\u00bb<\/em> il y eut, Jean-Lambert Tallien en fut, si l\u2019on peut dire, l\u2019un des agents les plus \u00e9minents. C\u2019est Tallien en effet qui, \u00e0 Bordeaux, ordonnera l\u2019arrestation de pr\u00e8s de 5000 personnes, et fera proc\u00e9der \u00e0 la condamnation \u00e0 mort de trois cents d\u2019entre elles \u00e0 l\u2019automne 1793.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/idees-culture\/article\/la-republique-est-consubstantielle-a-la-revolution\">\u00ab La R\u00e9publique est consubstantielle \u00e0 la R\u00e9volution \u00bb<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Au fond, au regard des crimes et des exactions de Fouch\u00e9 et Collot (qui font tirer au canon sur plus d\u2019un millier de Lyonnais), ou de Carrier (qui fait fusiller des milliers de personnes, et proc\u00e8de \u00e0 ce qu\u2019il appelle la <em>\u00ab\u00a0d\u00e9portation verticale\u00a0\u00bb<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 des noyades de masse dans la Loire, qualifi\u00e9e par le m\u00eame Carrier de <em>\u00ab\u00a0fleuve r\u00e9publicain\u00a0\u00bb<\/em>), Tallien, si l\u2019on ose dire, est un enfant de ch\u0153ur. Mais Tallien, qui a fait tomber Robespierre le 9 Thermidor, n\u2019a pas seulement l\u2019habilet\u00e9 tactique de ses coreligionnaires en Terreur. <\/p>\n<h2>Ce que Terreur veut dire<\/h2>\n<p>Tallien a \u00e9galement un sens aigu de la strat\u00e9gie. En parlant de <em>\u00ab\u00a0syst\u00e8me de la terreur\u00a0\u00bb<\/em>, il a su en effet, avec Fouch\u00e9, se rallier tous les conventionnels mod\u00e9r\u00e9s qui, comme Cambac\u00e9r\u00e8s, cherchaient \u00e0 sortir du r\u00e9gime de gouvernement r\u00e9volutionnaire qu\u2019incarnait Robespierre.<\/p>\n<p>Bien plus\u00a0: en confondant gouvernement r\u00e9volutionnaire et Terreur, et une Terreur qui serait rien moins qu\u2019un syst\u00e8me de gouvernement, Tallien ne s\u2019exon\u00e8re pas de ses propres crimes en les rejetant sur Robespierre, Saint-Just, etc. Il invente, \u00e0 la lettre, ce que Terreur veut dire\u00a0: une forme de gouvernement par la peur et le crime, une forme d\u2019\u00c9tat aussi, qui serait l\u2019\u00e9bauche d\u2019un \u00c9tat total reposant sur une violence d\u2019\u00c9tat fondatrice et conservatrice. Sans doute la Terreur n\u2019est-elle pas encore devenue, avec Tallien, une <em>\u00ab\u00a0cat\u00e9gorie de pens\u00e9e\u00a0\u00bb<\/em> comme le dit l\u2019historien Jean-Cl\u00e9ment Martin.<\/p>\n<p>Et, en effet, il faut remarquer que chez certains des acteurs plus ou moins hostiles au gouvernement r\u00e9volutionnaire, l\u2019usage de la cat\u00e9gorie de Terreur ne va pas de soi. On n\u2019en trouve trace, comme le fait remarquer le m\u00eame Jean-Cl\u00e9ment Martin dans <em>La Terreur. V\u00e9rit\u00e9s et l\u00e9gendes<\/em>, ni chez le contre-r\u00e9volutionnaire anglo-irlandais Edmund Burke, ni chez le jeune Chateaubriand qui, dans l\u2019Essai sur les r\u00e9volutions, se contente de d\u00e9noncer les <em>\u00ab\u00a0lois du sang\u00a0\u00bb<\/em> dues <em>\u00ab\u00a0aux d\u00e9crets fun\u00e8bres de Robespierre\u00a0\u00bb<\/em>. C\u2019est Benjamin Constant qui inscrira en effet la Terreur (avec une majuscule) dans la litt\u00e9rature politique, dans sa brochure intitul\u00e9e <em>Des effets de la Terreur o\u00f9 d\u2019ailleurs<\/em>, s\u2019il \u00e9voque une <em>\u00ab\u00a0terreur r\u00e9duite \u00e0 un syst\u00e8me\u00a0\u00bb<\/em>, il n\u2019emploie pas la formule, devenue canonique apr\u00e8s Tallien, de <em>\u00ab\u00a0syst\u00e8me de la terreur\u00a0\u00bb<\/em>. Enfin, c\u2019est Hegel qui consacre et syst\u00e9matise dans la <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de L\u2019Esprit<\/em>, en 1811, l\u2019usage du terme terreur comme d\u00e9signation d\u2019une libert\u00e9 politique destructive, d\u2019une n\u00e9gativit\u00e9 qui s\u2019emporte jusqu\u2019\u00e0 sa propre destruction dans la mort.<\/p>\n<blockquote><p>Si le gouvernement r\u00e9volutionnaire et ce qu\u2019on appelle la Terreur ne furent pas l\u2019\u00e9bauche d\u2019une forme d\u2019\u00c9tat totalitaire et g\u00e9nocidaire, si Robespierre ne fut ni Staline ni Mao ni Hitler, comment repenser la R\u00e9volution fran\u00e7aise\u00a0?<\/p><\/blockquote>\n<h2>Relire la R\u00e9volution fran\u00e7aise<\/h2>\n<p>Comment rompre, d\u00e8s lors, avec ces repr\u00e9sentations h\u00e9rit\u00e9es\u00a0? Bien plus, comment rompre avec la repr\u00e9sentation de la R\u00e9volution fran\u00e7aise comme <em>\u00ab\u00a0matrice du totalitarisme\u00a0\u00bb<\/em>, o\u00f9 c\u2019est <em>\u00ab\u00a0le Goulag qui conduit \u00e0 repenser la Terreur\u00a0\u00bb<\/em> en vertu de l\u2019identit\u00e9 d\u2019un projet totalitaire et criminel, tel du moins que Fran\u00e7ois Furet, avec <em>Penser la R\u00e9volution fran\u00e7aise<\/em>, avait r\u00e9ussi \u00e0 en imposer la perception\u00a0? Ou encore, comment rompre avec les contre-histoires de la Vend\u00e9e qui associent des exactions \u2013 ind\u00e9niables \u2013 \u00e0 un v\u00e9ritable g\u00e9nocide\u00a0? Pour le dire brutalement\u00a0: si le gouvernement r\u00e9volutionnaire et ce qu\u2019on appelle la Terreur ne furent pas l\u2019\u00e9bauche d\u2019une forme d\u2019\u00c9tat totalitaire et g\u00e9nocidaire, si Robespierre ne fut ni Staline ni Mao ni Hitler, comment repenser la R\u00e9volution fran\u00e7aise\u00a0?<\/p>\n<p>Tous les historiens, th\u00e9oriciens ou artistes qui travaillent aujourd\u2019hui sur la R\u00e9volution fran\u00e7aise et la Terreur s\u2019accordent en effet \u00e0 penser que les r\u00e9ponses sont plus complexes que la question. Et sans doute, <em>\u00ab\u00a0relire la R\u00e9volution fran\u00e7aise\u00a0\u00bb<\/em>, pour reprendre l\u2019expression de Jean-Claude Milner, ne saurait se faire sans importer de nouveaux ou d\u2019autres cadres de pens\u00e9e. Milner, linguiste, ne le dissimule pas\u00a0: s\u2019il adosse l\u2019\u00e9loge de la singularit\u00e9 de la R\u00e9volution fran\u00e7aise \u00e0 une critique des r\u00e9volutions russes et chinoises, c\u2019est aussi pour rompre avec la <em>\u00ab\u00a0croyance r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb<\/em> qui l\u2019avait port\u00e9 \u00e0 penser que la R\u00e9volution fran\u00e7aise annon\u00e7ait, inaugurait une tradition r\u00e9volutionnaire s\u2019achevant, provisoirement, dans les r\u00e9volutions d\u2019inspiration marxiste.<\/p>\n<p>Il est \u00e9vident que l\u2019ancien mao\u00efste (qui n\u2019h\u00e9site pas, depuis, \u00e0 afficher des positions nettement r\u00e9actionnaires) entend d\u2019abord rompre avec cette tradition. Il n\u2019emp\u00eache\u00a0: en cassant le fil d\u2019un grand r\u00e9cit qui irait de 1793 \u00e0 1917 et 1966, la lecture de Jean-Claude Milner permet d\u2019en revenir \u00e0 la singularit\u00e9 historique de la R\u00e9volution fran\u00e7aise. <\/p>\n<h2>Un r\u00e9gime d\u2019exception<\/h2>\n<p>Et en effet, Milner, sans contourner la question de la mise \u00e0 mort qui nous est devenue \u00e9trang\u00e8re (mais ne l\u2019est pas au XVIII\u00e8me si\u00e8cle), se montre tr\u00e8s ferme sur la distinction entre terreur jacobine et terreur stalinienne et mao\u00efste, et diff\u00e9rencie nettement ce qu\u2019on appelle la Terreur de 1793-1794 des massacres de septembre 1792, qui vit des Parisiens, sous l\u2019emprise de l\u2019angoisse de voir Paris conquis et mis \u00e0 sac par les arm\u00e9es europ\u00e9ennes coalis\u00e9es contre la R\u00e9volution, massacrer des prisonniers soup\u00e7onn\u00e9s de collusion avec l\u2019ennemi.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0La Terreur doit \u00eatre pens\u00e9e comme un r\u00e9gime d\u2019exception, rendu n\u00e9cessaire par la m\u00e9connaissance, en septembre 1792, des n\u00e9cessit\u00e9s de la repr\u00e9sentation politique. La Terreur organis\u00e9e est un refus du massacre spontan\u00e9. Mais elle est tout autant le refus du massacre programm\u00e9 par certains repr\u00e9sentants d\u00e9voy\u00e9s : Fouch\u00e9 \u00e0 Lyon ou Carrier \u00e0 Nantes. Elle impose des limites strictes : un tribunal d\u00e9cide entre la mort et la relaxe (il y en eut) ; le condamn\u00e9 est guillotin\u00e9, \u00e0 l\u2019exclusion de toute autre forme de mise \u00e0 mort ; l\u2019ex\u00e9cution est publique. La t\u00eate du guillotin\u00e9 est montr\u00e9e \u00e0 la foule. Ce geste nous choque, mais il signifie que le condamn\u00e9 reste un individu identifi\u00e9. Sa mort n\u2019est ni al\u00e9atoire, ni anonyme, ni cach\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>On se situe alors, selon le linguiste, \u00e0 <em>\u00ab\u00a0l\u2019oppos\u00e9 des techniques de mise \u00e0 mort collectives, anonymes et secr\u00e8tes que le XX\u00e8me si\u00e8cle a invent\u00e9es. Mais il faut aller plus loin : pour Robespierre, la Terreur doit \u00eatre \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. D\u2019une part, la R\u00e9volution elle-m\u00eame est transitoire. Elle doit s\u2019arr\u00eater d\u00e8s qu\u2019une Constitution entre en vigueur. D\u2019autre part, la Terreur d\u00e9pend de la guerre. Elle doit s\u2019arr\u00eater d\u00e8s que la paix sera revenue. \u00c0 la diff\u00e9rence des purges staliniennes et mao\u00efstes, la Terreur n\u2019est pas un syst\u00e8me de gouvernement destin\u00e9 \u00e0 se perp\u00e9tuer\u00a0\u00bb<\/em>. <\/p>\n<blockquote><p>S\u2019il est certain que l\u2019on ne saurait s\u00e9parer la Terreur d\u2019un moment d\u2019extr\u00eame brutalit\u00e9, il faut rappeler que ce moment est aussi le moment d\u2019une guerre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur.<\/p><\/blockquote>\n<h2>Le moment d\u2019une guerre<\/h2>\n<p>De m\u00eame, sans rien nier du <em>\u00ab\u00a0caract\u00e8re massif des massacres perp\u00e9tr\u00e9s en Vend\u00e9e\u00a0\u00bb<\/em>, l\u2019historien Jean-Cl\u00e9ment Martin refuse de parler de <em>\u00ab\u00a0g\u00e9nocide, de volont\u00e9 exterminatrice de la part du gouvernement r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb<\/em>. S\u2019il y a bien eu, <em>\u00ab\u00a0\u00e0 partir de 1792 et surtout de 1793, des destructions, des exactions provoqu\u00e9es par ce qu\u2019il faut bien appeler une guerre civile, mais aussi des troupes qu\u2019on a laiss\u00e9\u00a0faire et auxquelles, un temps du moins, on n\u2019a rien reproch\u00e9, les m\u00e9canismes de violence \u2013 et il faut \u00e9videmment le d\u00e9plorer \u2013 restent tout \u00e0 fait ordinaires pour l\u2019\u00e9poque\u00a0\u00bb<\/em>. En effet, comment s\u2019expliquer, sinon, que le nombre de victimes lors de la d\u00e9sastreuse retraite de Russie ait \u00e9galement pu s\u2019\u00e9lever \u00e0 pr\u00e8s de 200.000 morts, soit le nombre de victimes des tueries en Vend\u00e9e\u00a0? Et, s\u2019il faut \u00e9videmment ne rien oublier des cruaut\u00e9s de la R\u00e9volution fran\u00e7aise (Jean-Cl\u00e9ment Martin cite par exemple les gardes suisses qui, lors de la prise des Tuileries, seront <em>\u00ab\u00a0\u00e9mascul\u00e9s puis br\u00fbl\u00e9s\u00a0\u00bb<\/em>), on ne peut, d\u00e8s lors, ne pas \u00e9galement \u00e9voquer les atrocit\u00e9s des arm\u00e9es napol\u00e9oniennes en Espagne immortalis\u00e9es, si l\u2019on peut dire, par Goya. Sans compter, bien s\u00fbr, l\u2019exp\u00e9dition de Saint-Domingue, et les massacres, cons\u00e9cutifs, \u00e0 Ha\u00efti.<\/p>\n<p>Bref, s\u2019il est certain que l\u2019on ne saurait s\u00e9parer la Terreur d\u2019un moment d\u2019extr\u00eame brutalit\u00e9, il faut rappeler que ce moment est aussi le moment d\u2019une guerre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Bien plus\u00a0: ce moment est celui d\u2019une guerre d\u00e9fensive. En effet, comme le rappelle encore Jean-Claude Milner, <em>\u00ab\u00a0de l\u00e0, cette formule de Robespierre : &#8220;Quiconque tremble en ce moment est coupable&#8221;. Pour gla\u00e7ante qu\u2019elle soit, elle s\u2019explique par le &#8220;moment&#8221;, c\u2019est-\u00e0-dire par la guerre. La terreur stalinienne commence au contraire quand la guerre ext\u00e9rieure se termine. Elle coappartient \u00e0 la victoire. Il en va de m\u00eame de la R\u00e9volution culturelle. En URSS et en Chine, la terreur devient un mode de gouvernement r\u00e9gulier, et non une situation exceptionnelle\u00a0\u00bb<\/em>. <\/p>\n<blockquote><p>En d\u00e9pit des censures, notamment de la presse, l\u2019on doit, plut\u00f4t que d\u2019une \u00e9bauche d\u2019\u00c9tat total, parler d\u2019une multiplication des <em>\u00ab\u00a0institutions r\u00e9publicaines\u00a0\u00bb<\/em> selon le mot de Saint-Just, et d\u2019une volont\u00e9 de faire droit \u00e0 la pluralit\u00e9 des sensibilit\u00e9s.<\/p><\/blockquote>\n<h2>C\u00e9l\u00e9bration de la parole publique<\/h2>\n<p>C\u2019est dans le contexte de cette situation exceptionnelle qu\u2019il faut en effet replacer les jeux, sans doute sanglants, des factions et des affrontements int\u00e9rieurs \u00e0 la R\u00e9volution. Par un paradoxe qui n\u2019est qu\u2019apparent, on n\u2019a jamais en effet tant d\u00e9battu, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, et m\u00eame pour ainsi dire c\u00e9l\u00e9br\u00e9 la parole publique, comme le fait remarquer Sophie Wahnich dans <em>La libert\u00e9 ou la mort<\/em>, que sous la R\u00e9volution fran\u00e7aise et la Terreur. Non seulement les lieux de pouvoir sont multiples\u00a0: il faut compter avec la Convention, mais \u00e9galement les diff\u00e9rents comit\u00e9s, qui tiennent lieu d\u2019instances ex\u00e9cutives (Comit\u00e9 de salut public, Comit\u00e9 de s\u00fbret\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, Comit\u00e9 des finances, qui entrent d\u2019ailleurs parfois en lutte). Mais \u00e9galement la Commune de Paris, les clubs, les assembl\u00e9es populaires ou de quartier, etc.<\/p>\n<p>Bien plus, le gouvernement r\u00e9volutionnaire multiplie les rituels, les f\u00eates, les rassemblements populaires, qui sont autant d\u2019occasions de d\u00e9bat et d\u2019expression de la volont\u00e9 populaire. En d\u00e9pit des censures, notamment de la presse, l\u2019on doit, plut\u00f4t que d\u2019une \u00e9bauche d\u2019\u00c9tat total, parler d\u2019une multiplication des <em>\u00ab\u00a0institutions r\u00e9publicaines\u00a0\u00bb<\/em> selon le mot de Saint-Just, et d\u2019une volont\u00e9 de faire droit \u00e0 la pluralit\u00e9 des sensibilit\u00e9s.<\/p>\n<p>Et c\u2019est du reste dans ce cadre que Robespierre va jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9cuser les notions de majorit\u00e9 et de minorit\u00e9,\u00a0<em>\u00ab\u00a0nouveau moyen d\u2019outrager et de r\u00e9duire au silence ceux qu\u2019on d\u00e9signe sous cette derni\u00e8re d\u00e9nomination\u00a0\u00bb<\/em>.\u00a0Or, ajoute-t-il,\u00a0<em>\u00ab\u00a0la minorit\u00e9 a partout un droit \u00e9ternel ; c\u2019est celui de faire entendre la voix de la v\u00e9rit\u00e9, ou de ce qu\u2019elle regarde comme telle\u00a0\u00bb<\/em>. Et lorsque Robespierre, comme le rappelle Jean-Claude Milner, organise la f\u00eate de l\u2019\u00catre supr\u00eame, on aurait tort d\u2019y voir un culte d\u2019ordre personnel, ou \u00e9tatique\u00a0: puisque l\u2019\u00catre supr\u00eame n\u2019est rien qu\u2019un dieu rationnel en g\u00e9n\u00e9ral, cette f\u00eate ouvre en fait un espace de libert\u00e9 religieuse \u00e0 toutes les confessions qui divisaient jusqu\u2019ici les Fran\u00e7ais, et signifie aussi la fin d\u2019une d\u00e9christianisation violente. <\/p>\n<h2>\u00c9clairer le th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres<\/h2>\n<p>Comme le fait \u00e9galement observer le r\u00e9alisateur Vincent Dieutre, qui pr\u00e9pare un film sur Saint-Just, ce qu\u2019on appelle la Terreur est peut-\u00eatre aussi le moment inaugural de la subjectivit\u00e9 pr\u00e9romantique\u00a0: jamais, en cette fin de XVIIIe si\u00e8cle, on n\u2019ira sans doute en effet autant au th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 l\u2019op\u00e9ra m\u00eame, \u00e9couter Gluck ou Piccinni, que dans le Paris de 1792-1794. Jamais on ne lira, \u00e9galement, de romans gothiques anglais.<\/p>\n<p>Repenser la R\u00e9volution fran\u00e7aise et la Terreur, c\u2019est sans doute aussi, en ce sens, <em>\u00ab\u00a0remettre la Terreur au pr\u00e9sent\u00a0\u00bb<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire, loin d\u2019en faire un th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres o\u00f9 s\u2019affronteraient des fant\u00f4mes sanguinaires et sans visage, restituer des corps, des \u00eatres de chair et de sang qui dorment au mieux quatre heures par nuit, s\u2019inqui\u00e8tent du prix des chandelles quand ce n\u2019est pas du pain, courent des Tuileries et de Saint-Germain \u00e0 l\u2019H\u00f4tel de Ville, cavalent au front en Belgique ou en Italie.<\/p>\n<p>Repr\u00e9senter \u00e0 nouveaux frais la R\u00e9volution fran\u00e7aise et la Terreur c\u2019est, en somme, autant s\u2019\u00e9loigner du merveilleux claquant et mi\u00e8vre du <em>Marie-Antoinette<\/em> de Sofia Coppola, que du path\u00e9tique glac\u00e9 du <em>Danton<\/em> de Wajda\u00a0; autant mettre \u00e0 distance les romans de gare et les biographies \u00e0 l\u2019eau de rose, que la prose faussement d\u00e9tach\u00e9e d\u2019un Fran\u00e7ois Furet. L\u2019histoire de la Terreur reste donc encore \u00e0 penser, \u00e9crire et filmer, et c\u2019est tant mieux. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/gildas-le-dem\"><strong>Gildas Le Dem<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-13081 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/louisxviexecutionbig-7d0.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/louisxviexecutionbig-7d0-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"louisxviexecutionbig.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Instrumentalis\u00e9e et agit\u00e9e comme un \u00e9pouvantail, assimil\u00e9e \u00e0 d\u2019autres p\u00e9riodes ou aux exactions de r\u00e9gimes totalitaires, la Terreur reste un objet de fantasmes, dont l\u2019histoire reste \u00e0 \u00e9crire pour elle-m\u00eame et pour mieux comprendre la R\u00e9volution.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":30809,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[346,356],"class_list":["post-13081","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-idees-culture","tag-histoire","tag-revolution"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13081","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=13081"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13081\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/30809"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=13081"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=13081"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=13081"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}