{"id":13071,"date":"2021-07-05T14:49:02","date_gmt":"2021-07-05T12:49:02","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-tiago-rodrigues-bouleversements-pour-un-futur-desirable\/"},"modified":"2023-06-24T00:18:08","modified_gmt":"2023-06-23T22:18:08","slug":"article-tiago-rodrigues-bouleversements-pour-un-futur-desirable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=13071","title":{"rendered":"Tiago Rodrigues : bouleversements pour un futur d\u00e9sirable"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Acteur, auteur, metteur en sc\u00e8ne et directeur depuis 2015 du Th\u00e9\u00e2tre National Dona Maria II de Lisbonne, Tiago Rodrigues remplacera Olivier Py \u00e0 la t\u00eate du Festival d\u2019Avignon \u00e0 partir de 2022. Cette ann\u00e9e, il monte <em>La Cerisaie<\/em> dans la Cour d\u2019Honneur du Palais des Papes. Entretien.<\/p>\n<p><strong> <em>Regards.<\/em> Comment avez-vous accueilli la r\u00e9ouverture des th\u00e9\u00e2tres et autres lieux culturels mi-avril \u00e0 Lisbonne et partout ailleurs au Portugal, apr\u00e8s trois mois de fermeture\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><strong>Tiago Rodrigues.<\/strong> Si la r\u00e9ouverture a suscit\u00e9 beaucoup de joie, nous traversons cependant un moment complexe. D&#8217;un c\u00f4t\u00e9, il y a un soulagement, m\u00eal\u00e9 au sentiment que le chemin vers la normalit\u00e9, s&#8217;il ne sera pas sans obstacles, sera moins turbulent qu&#8217;auparavant. D&#8217;un autre c\u00f4t\u00e9, la catastrophe \u00e9conomique d\u00e9clench\u00e9e par la pand\u00e9mie nous oblige \u00e0 un effort pour accompagner dans les prochaines ann\u00e9es la reconstruction de la sc\u00e8ne ind\u00e9pendante portugaise. Les fermetures ont pos\u00e9 notamment un probl\u00e8me d&#8217;embouteillage\u00a0: beaucoup de projets n&#8217;ont pas encore pu jouer, et il importe de ne pas les traiter comme des produits de consommation. Il nous faut trouver comment les faire vivre, imaginer comment ils seront pr\u00e9sent\u00e9s. Il faut, aussi, profiter de ce moment pour ne pas travailler \u00e0 une restructuration \u00e0 l&#8217;identique, mais faire un pari fort en pensant autrement. Il est temps d\u00e9sormais de s&#8217;atteler aux questions de d\u00e9veloppement durable, de changement des moyens de production vis \u00e0 vis de la crise climatique. Si je parle ici du contexte portugais, celui-ci est \u2013 au moins \u2013 europ\u00e9en. La pand\u00e9mie nous intime d&#8217;op\u00e9rer des changements profonds \u2013 ceux trop longtemps repouss\u00e9s, comme le pari sur la parit\u00e9, la diversit\u00e9, l&#8217;adaptation aux changements climatiques, etc. Ceux-ci sont essentiels pour \u00e9viter la d\u00e9rive vers une soci\u00e9t\u00e9 plus injuste et in\u00e9galitaire et il nous faut les penser d&#8217;une mani\u00e8re intersectionnelle. <\/p>\n<p><strong>Les d\u00e9fis que vous \u00e9voquez renvoient aux affiches ornant actuellement l&#8217;une des fa\u00e7ades du Th\u00e9\u00e2tre National Dona Maria II de Lisbonne. Celles-ci annoncent \u00ab\u00a0<em>desejamos o futuro<\/em>\u00a0\u00bb (\u00ab\u00a0nous d\u00e9sirons le futur\u00a0\u00bb)\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Cette fa\u00e7ade du th\u00e9\u00e2tre \u2013 situ\u00e9e sur la place la plus centrale de Lisbonne \u2013 est tr\u00e8s pr\u00e9sente dans la ville. Avec l&#8217;\u00e9quipe du th\u00e9\u00e2tre, nous nous sommes dit qu&#8217;il serait bien d&#8217;avoir des pens\u00e9es, des phrases affich\u00e9es l\u00e0. Nous l&#8217;avons tent\u00e9 en 2015 et c&#8217;est depuis devenu un geste r\u00e9current, les affiches \u00e9tant chang\u00e9es tous les trois mois environ. L&#8217;id\u00e9e est que cette phrase appartient plus \u00e0 la ville et chacune tente d&#8217;\u00e9tablir une passerelle entre la programmation et la soci\u00e9t\u00e9. Nous souhaitons affirmer le dialogue qu&#8217;un th\u00e9\u00e2tre doit avoir avec le pr\u00e9sent, la cit\u00e9, les gens qui passent par l\u00e0 \u2013 que ces derniers viennent, ou pas, au th\u00e9\u00e2tre. Pour <em>\u00ab\u00a0nous d\u00e9sirons le futur\u00a0\u00bb<\/em>, cela renvoie au fait qu&#8217;au d\u00e9but de la pand\u00e9mie, nous avons tous eu la sensation que le futur nous \u00e9tait vol\u00e9. Il nous \u00e9tait impossible de faire des plans, \u00e0 moyen ou long terme. Il y a donc ici l&#8217;envie de surmonter le pr\u00e9sent, de parvenir au futur, conscients de ce que nous avons appris avec cette crise sanitaire. \u00catre conduit par le \u00ab\u00a0d\u00e9sir\u00a0\u00bb, plut\u00f4t que par le besoin ou la volont\u00e9, est \u00e9galement un moteur dans l&#8217;art. Cela signifie ressentir une forme de libert\u00e9, l&#8217;imaginer, la construire. Apr\u00e8s, cela donne une sorte de vie \u00e0 cette fa\u00e7ade certes belle, mais tr\u00e8s imposante par son c\u00f4t\u00e9 monumental et n\u00e9oclassique. Ce monument peut impressionner, intimider et l&#8217;id\u00e9e est par ces affiches de l&#8217;ouvrir, pour rappeler aux gens qu&#8217;en tant que b\u00e2timent public, ce th\u00e9\u00e2tre appartient \u00e0 tous. <\/p>\n<p><strong>Votre rappel de la n\u00e9cessit\u00e9 de penser et de travailler autrement s&#8217;accompagne \u00e9galement d&#8217;une critique de certains discours n\u00e9olib\u00e9raux\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Deux expressions ont \u00e9t\u00e9 largement r\u00e9p\u00e9t\u00e9es pendant cette pand\u00e9mie. Selon l&#8217;une, il faudrait <em>\u00ab\u00a0r\u00e9inventer le th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb<\/em>, comme si le th\u00e9\u00e2tre n&#8217;\u00e9tait pas par nature un art de la r\u00e9invention. Comme s&#8217;il n&#8217;\u00e9tait pas n\u00e9cessaire qu&#8217;il se r\u00e9invente \u00e0 chaque instant et comme s&#8217;il ne le faisait pas d\u00e9j\u00e0. Il y a dans cette formule une accusation de conformisme du th\u00e9\u00e2tre. L&#8217;autre expression est celle de la crise cens\u00e9e permettre d&#8217;inventer ou d&#8217;emprunter de nouveaux chemins. Je me m\u00e9fie \u00e9norm\u00e9ment de ce mantra de la crise comme opportunit\u00e9, car ce slogan n&#8217;\u00e9merge que pour justifier la diminution de l&#8217;investissement public dans les services publics \u2013 qu&#8217;il s&#8217;agisse de la culture, de la sant\u00e9, de l&#8217;\u00e9ducation, etc. La vie de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale est pleine d&#8217;opportunit\u00e9s, mais d\u00e9clarer qu&#8217;une crise (comme une guerre, d&#8217;ailleurs) constituerait une opportunit\u00e9 rel\u00e8ve d&#8217;un discours n\u00e9olib\u00e9ral et cynique. C&#8217;est une voix qui affirme la loi du plus fort et la lib\u00e9ralisation des march\u00e9s. Cette p\u00e9riode nous a rappel\u00e9, au contraire, que la solidarit\u00e9 constitue encore l&#8217;une des cl\u00e9s fondamentale de la coh\u00e9sion sociale et que l&#8217;application de ce principe dans la politique et l&#8217;\u00e9conomie a permis de conserver une coh\u00e9sion. La culture et les arts peuvent jouer un r\u00f4le \u00e9norme dans ce mouvement. <\/p>\n<p><strong>Lors d&#8217;un entretien en avril 2020, vous d\u00e9clariez que les r\u00e9ponses artistiques \u00e0 cette crise travers\u00e9e surgiront d\u00e8s lors que les \u00e9quipes artistiques pourraient \u00e0 nouveau travailler. Comment <em>La Cerisaie<\/em> s&#8217;inscrit-elle dans cette r\u00e9flexion\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><em>La Cerisaie<\/em> a surgi \u2013 comme tout projet de spectacle pour moi \u2013 au croisement d&#8217;un d\u00e9sir de rencontre et de traitement d&#8217;une \u00e9criture. Le jour m\u00eame de ma premi\u00e8re rencontre avec Isabelle Huppert, nous avons parl\u00e9 de Tchekhov et tr\u00e8s vite l&#8217;envie de travailler ensemble sur <em>La Cerisaie<\/em> a \u00e9merg\u00e9. Ce texte m&#8217;inspire beaucoup, car les dimensions intime et politique, toujours pr\u00e9sentes chez Tchekhov, s&#8217;articulent dans cette pi\u00e8ce de mani\u00e8re particuli\u00e8rement claire. Le changement social profond qui traverse la Russie \u00e0 la fin du XIXe et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle innerve toute la pi\u00e8ce. Tchekhov d\u00e9crit la fin d&#8217;un temps et le d\u00e9but d&#8217;un autre, que l&#8217;on ne comprend pas encore. Il brosse le portrait de personnes habitant un nouveau temps, alors qu&#8217;elles ne connaissent que le temps qui est fini. Cette sensation d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9voluant plus vite que les corps humains\u00a0; comme ce sentiment du vertige du  passage du temps sont des choses que nous connaissons bien \u2013 encore mieux, peut-\u00eatre, que le public russe de 1904. Lorsque j&#8217;ai commenc\u00e9 en 2018 \u00e0 \u00e9changer avec Isabelle Huppert, nous \u00e9prouvions d\u00e9j\u00e0 l&#8217;incertitude de l&#8217;avenir, mais la pand\u00e9mie a pos\u00e9 avec plus de force encore ce sentiment. C&#8217;est comme si quelque chose s&#8217;\u00e9tait cass\u00e9 ou pli\u00e9 dans les derniers mois, et qu&#8217;il nous \u00e9tait difficile de comprendre pr\u00e9cis\u00e9ment o\u00f9, comme d&#8217;appr\u00e9hender o\u00f9 cela va nous mener. Notre organisation, notre fa\u00e7on d&#8217;\u00eatre ensemble, de partager le temps et l&#8217;espace sont modifi\u00e9s. Le fait que <em>La Cerisaie<\/em> soit une pi\u00e8ce collective m&#8217;int\u00e9resse aussi \u00e0 ce titre. M\u00eame si le personnage de Lioubov, jou\u00e9 par Isabelle Huppert, est au centre de l&#8217;action \u2013 dans le sens o\u00f9 c&#8217;est elle qui anime les autres \u2013 c&#8217;est n\u00e9anmoins une pi\u00e8ce tr\u00e8s chorale, o\u00f9 il y a l&#8217;id\u00e9e de groupe, de collectif. <\/p>\n<p><strong>Il y a, donc, diverses r\u00e9sonances historiques entre la pi\u00e8ce et notre monde\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>\u00c9crite en 1904, <em>La Cerisaie<\/em> se d\u00e9roule une quarantaine d&#8217;ann\u00e9es apr\u00e8s la fin du servage en Russie [aboli en 1861, ndlr]. En quarante ans, les enfants n\u00e9s libres de serfs sont devenus adultes. Tandis que certaines personnes ont v\u00e9cu l&#8217;essentiel de leur vie avant cette lib\u00e9ration, d&#8217;autres ne peuvent concevoir ce monde d&#8217;avant car ils sont n\u00e9s libres. <em>La Cerisaie<\/em> aborde les questions de la propri\u00e9t\u00e9, de la terre, du patrimoine et de l&#8217;incertitude de l&#8217;avenir dans un monde dont les r\u00e9f\u00e9rences ont \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9es. Qu&#8217;elle soit mont\u00e9e apr\u00e8s la Seconde guerre mondiale, la pand\u00e9mie de sida ou maintenant, elle r\u00e9sonne avec de grands \u00e9v\u00e9nements historiques. Pour autant, le rapport \u00e0 la pand\u00e9mie peut d\u00e9j\u00e0 \u00eatre tellement pr\u00e9sent dans le regard du public que nous ne souhaitons pas le souligner. Je pense qu&#8217;il serait m\u00eame un peu d\u00e9magogique, populiste d&#8217;y c\u00e9der. La pi\u00e8ce porte d\u00e9j\u00e0 tellement d&#8217;\u00e9chos avec l&#8217;actualit\u00e9, elle nous renvoie \u00e0 des questions essentielles pour nous\u00a0: celles de la d\u00e9mocratie en Europe, comme de la diversit\u00e9 de ses peuples. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\nPropos recueillis par <a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/caroline-chatelet\"><strong>Caroline Ch\u00e2telet<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-13071 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/tiago_rodrigues_c_filipe_ferreira-d6d-scaled.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/tiago_rodrigues_c_filipe_ferreira-d6d-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"tiago_rodrigues_c_filipe_ferreira.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Acteur, auteur, metteur en sc\u00e8ne et directeur depuis 2015 du Th\u00e9\u00e2tre National Dona Maria II de Lisbonne, Tiago Rodrigues remplacera Olivier Py \u00e0 la t\u00eate du Festival d\u2019Avignon \u00e0 partir de 2022. 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