{"id":13054,"date":"2021-06-26T12:58:42","date_gmt":"2021-06-26T10:58:42","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-tribune-ce-que-la-marche-radicale-raconte\/"},"modified":"2023-06-24T00:17:46","modified_gmt":"2023-06-23T22:17:46","slug":"article-tribune-ce-que-la-marche-radicale-raconte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=13054","title":{"rendered":"TRIBUNE. Ce que la marche radicale raconte"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Dimanche dernier s\u2019est tenue la marche des fiert\u00e9s radicale, anti-raciste et anti-capitaliste. Cette marche a pour objectif d\u2019appuyer les enjeux politiques li\u00e9s aux in\u00e9galit\u00e9s au sein de la trame narrative des luttes LGBTQI+, en veillant \u00e0 l\u2019inclusion des corps peu, voire pas, repr\u00e9sent\u00e9s par la marche des fiert\u00e9s : les corps pr\u00e9caires, racis\u00e9s, handicap\u00e9s. Au c\u0153ur de cette marche se trouve un cort\u00e8ge calme&#8230;<\/p>\n<p>Le cort\u00e8ge en question est sans musique. Il est ouvert \u00e0 l\u2019arri\u00e8re et ferm\u00e9 \u00e0 l\u2019avant par deux camionnettes. Il circonscrit un espace-temps o\u00f9 l\u2019on peut s\u2019\u00e9couter parler, o\u00f9 l\u2019on peut voir nos l\u00e8vres bouger, o\u00f9 l\u2019on peut lire l\u2019\u00e9criture des corps qui n\u2019ont pas la capacit\u00e9, la force ou l\u2019envie de faire du bruit. Du reste la marche a \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e dans son accessibilit\u00e9 : un parcours sans pav\u00e9, des fauteuils pour toutes et tous, des masques inclusifs et une communication en amont et pendant la marche pour respecter la zone de silence. Au centre, le bruit dans le cort\u00e8ge calme \u00e9tait d\u2019autant plus fort que le vide acoustique \u00e9tait rempli du soutien politique et de la solidarit\u00e9 silencieuse des autres cort\u00e8ges.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>VOIR AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-midinale\/article\/marche-des-fiertes-faisons-converger-les-luttes-des-opprime-e-s-du-systeme\">Marche des fiert\u00e9s : \u00ab Faisons converger les luttes des opprim\u00e9.e.s du syst\u00e8me capitaliste \u00bb<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Cette fronti\u00e8re symbolique, facilement franchissable, ces deux segments imaginaires marquant l\u2019avant et l\u2019arri\u00e8re du cort\u00e8ge calme par deux points uniques, deux camionnettes, fut le message le plus radical de cette marche. \u00c0 aucun moment la Nature qui a, soi-disant, horreur du vide, n\u2019a pourtant cherch\u00e9 \u00e0 le remplir. Le cort\u00e8ge calme est rest\u00e9 calme. Et pourtant rien, ni cordon de police, ni syst\u00e8me punitif, ni surmoi freudien, ni grand algorithme n\u2019emp\u00eachaient cette Nature de reprendre sa place de dominante absolue que les bons mots de la pens\u00e9e des Lumi\u00e8res lui attribue. Deux camions, 30 handi et la fable de l\u2019humanit\u00e9 est r\u00e9\u00e9crite : il est possible de laisser du vide, du temps, du calme sans que l\u2019humain ne l\u2019envahisse, ne cherche \u00e0 le capitaliser, l\u2019exploiter, l\u2019envahir. Le P\u00e8re ne serait pas mort, il n\u2019aurait peut-\u00eatre jamais exist\u00e9. Si cette histoire a \u00e9t\u00e9 rendue possible, c\u2019est d\u2019une part l\u2019\u00e9coute, l\u2019organisation et la communication entre les associations pr\u00e9sentes, et, le jour m\u00eame, la confiance et le respect des quelque 30.000 personnes pr\u00e9sentes \u00e0 cette marche que l\u2019on entendait dans le quasi-silence du cort\u00e8ge. Cette confiance ne reposait sur rien d\u2019autres que sur une fable. C\u2019est une fable qui a garanti le calme de cort\u00e8ge. Une fable logistique et politique bien s\u00fbr, avec ses associations, ses communiqu\u00e9s et ses \u00e9quipes. Mais une fable. Une histoire dont on dira qu\u2019elle est impossible. Une histoire de <em>stim toys<\/em>, de chiens-guides et de fauteuils, d\u2019\u00e9criture et d\u2019\u00e9coute.<\/p>\n<p>C\u2019est cela que raconte la marche radicale : la radicalit\u00e9 ne se d\u00e9roule pas dans une violence acoustique ou dans une agitation politique au ton p\u00e9remptoire. Elle ne suivra pas les codes de surench\u00e8re rh\u00e9torique des d\u00e9bats parlementaires, ni la course \u00e0 la saturation des sph\u00e8res d\u2019information, ni cette passion \u00e9trange, renouvel\u00e9e par les r\u00e9centes r\u00e9formes du bac pour le grand oral, l\u2019\u00e9loquence, l\u2019occupation de l\u2019espace par un corps droit et au regard dur. Au contraire, elle prendra le temps d\u2019\u00e9couter, de s\u2019arr\u00eater et d\u2019\u00e9crire. Elle s\u2019attaquera \u00e0 la racine math\u00e9matique, au radical m\u00eame, du capitalisme : \u00e0 l\u2019id\u00e9al du corps comp\u00e9titif, sans repos et sans sommeil, et \u00e0 la course \u00e0 l\u2019armement sensoriel, au mental d\u2019acier, course \u00e0 l\u2019\u00e9crasement de la complexit\u00e9 et \u00e0 la contraction du temps long, sur laquelle tournent toutes les machines d\u2019accumulation du capital. Elle s\u2019attaquera au manque d\u2019\u00e9nergie et au manque de temps. Elle en fera le ciment de la marche.<\/p>\n<p>Cette marche est radicale car elle est revenue \u00e0 la puissance politique du corps qui marche contre la logique capitaliste de la course.<\/p>\n<p>Ainsi, le changement d\u2019un tout petit nombre de param\u00e8tres logistiques, la pr\u00e9sence de calme et la possibilit\u00e9 de s\u2019arr\u00eater, peut radicalement changer la fa\u00e7on dont on construit notre r\u00e9cit politique et la fa\u00e7on dont il se d\u00e9roule. N\u00e9anmoins ce simple re-param\u00e9trage a apport\u00e9 des changements complexes. Derri\u00e8re les paroles de celles et ceux qui peuvent et qui doivent parler, il y a les mains de celles et ceux qui signent pour les sourd.e.s et les malentendant.e.s, il y a les d\u00e9placements furtifs de l\u2019\u00e9quipe dite de \u00ab soutien \u00e9motionnel \u00bb qui vient soutenir les vuln\u00e9rabilit\u00e9s de passage, il y a l\u2019\u00e9quipe d\u2019ordre et l\u2019\u00e9quipe m\u00e9dicale pour assurer la maintenance des corps vivants. Un ralentissement g\u00e9n\u00e9ral et c\u2019est un millier de r\u00e9cits \u00e0 embo\u00eetements qui s\u2019\u00e9crivent, se signent, se montrent et s\u2019organisent.<\/p>\n<p>En travaillant le sous-texte moteur et \u00e9motionnel du vivant, la marche radicale a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un impens\u00e9 politique majeur des parties de gauche : le texte des in\u00e9galit\u00e9s ne s\u2019\u00e9crit pas uniquement sur les ondes radiophoniques, les feuilles d\u2019un livre ou les donn\u00e9es audiovisuelles des d\u00e9bats de l\u2019Assembl\u00e9e nationale. Il s\u2019\u00e9crit de fa\u00e7on plus volatile dans l\u2019architecture de la ville, la trajectoire des corps et des regards qui se posent sur certains corps, \u00e0 certains endroits de ces corps, le silence qui s\u2019installe soudain comme on l\u00e8ve la plume avant de l\u2019abattre sur la page et qui s\u2019abat sur certains corps. L\u2019inaccessibilit\u00e9 des rues pav\u00e9es pour les fauteuils, l\u2019impossible promiscuit\u00e9 des rues pour les immunod\u00e9prim\u00e9s, la violence sensorielle des transports en commun, l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 des grands axes pour les corps non hommes et non blancs racontent des histoires tragiques dont on conna\u00eet trop bien l\u2019issue. Non seulement les handi, les trans, les femmes, les racis\u00e9s sont pouss\u00e9s \u00e0 organiser leur d\u00e9placement, \u00e0 changer de trottoirs voire de rue pour \u00e9viter la narration d\u2019une menace, d\u2019une crise, d\u2019une agression, d\u2019un viol mais la ville et ses impens\u00e9s politiques r\u00e9p\u00e8tent en fond la m\u00eame histoire, d\u00e9sagr\u00e9able et inconfortable, de corps appropri\u00e9s, d\u2019espaces pris et de parole vol\u00e9e, dont il n\u2019est plus possible d\u2019\u00eatre le h\u00e9ros. <\/p>\n<p>Ce que fait le cort\u00e8ge calme c\u2019est justement rappeler \u00e0 quel point le bruit, qu\u2019on aime \u00e0 qualifier de non-message ou d\u2019absence d\u2019information est en r\u00e9alit\u00e9 charg\u00e9e d\u2019informations socio-politiques et \u00e9conomiques. Le bruit, partout, est devenu le h\u00e9ros du capitalisme. Et c\u2019est sur lui qu\u2019il faut agir. Les riches PDG qui se murent dans des villas silencieuses pendant que tournent, \u00e0 130db les moteurs des machines \u00e0 coudre dans les usines de Chine m\u00e9ridionale, les classes populaires vivant aux abords des a\u00e9roports et des autoroutes pendant qu\u2019y roulent des berlines ultra silencieuses. L\u2019espace sonore n\u2019est pas seulement partag\u00e9 entre ceux qui produisent du bruit et ont le droit de le produire et ceux qui le subissent tout en devant rester silencieux ; il n\u2019est pas seulement l\u2019objet d\u2019une lutte socio-\u00e9conomique. Il en est aussi le sujet. Le son est le r\u00e9sultat de la rencontre entre deux corps. Le maintien d\u2019un espace calme est aussi une revendication d\u2019une fa\u00e7on de faire se rencontrer les corps. Une rencontre entre corps qui n\u2019est pas domin\u00e9 par l\u2019id\u00e9e d\u2019un choc, d\u2019une p\u00e9n\u00e9tration, d\u2019une poigne entre deux corps humains qui se tiennent droits les yeux dans les trous et le sexe dans la braguette. Ce silence rappelle qu\u2019il y a d\u2019autres fa\u00e7ons de rencontrer des humains en dehors du choc manuel et bucco-g\u00e9nital du cri et de l\u2019attaque, et qu\u2019il est possible de faire varier les niveaux de rencontres de la main, de la bouche, par la langue des signes, par le coup de la canne, par l\u2019\u00e9lancement de la roue du fauteuil, par le stim, par l\u2019\u00e9coute des corps. Il nous rappelle que ces a-coups peuvent marquer la ponctuation d\u2019une acoustique queer, une fable politique des niveaux de bruit dans la rencontre des corps. <\/p>\n<p>En effet, peut-on uniquement lutter contre les in\u00e9galit\u00e9s sur le plan du discours tout en reproduisant ces m\u00eames in\u00e9galit\u00e9s par le mouvement de nos corps et le cadre logistique qui permet la mise en mouvement de nos membres ? La marche des fiert\u00e9s, mais aussi, toute autre marche qui se veut progressiste doit progresser dans sa fa\u00e7on de marcher. Sans cela elle confesse une forme de pacte tacite avec le corps capitaliste en omettant inconsciemment ou sciemment la question des diversit\u00e9s fonctionnelles, des diversit\u00e9s de mobilit\u00e9s, de sensorialit\u00e9s et de cognitions.<\/p>\n<p>De fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale il ne s\u2019agit plus de se demander si la question de l\u2019accessibilit\u00e9 doit int\u00e9resser la marche des fiert\u00e9s mais si une marche politique progressiste, qu\u2019elle soit celle des fiert\u00e9s ou une autre, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9, en fin de compte, qu\u2019une affaire d\u2019accessibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Ne s\u2019agit-il pas, en amont des discours, de donner acc\u00e8s aux espaces communs, et \u00e0 la rue notamment, \u00e0 certains corps qui en sont habituellement exclus ? Historiquement il s\u2019agissait pour la marche des fiert\u00e9s d\u2019offrir un espace temporaire de r\u00e9unions publiques, d\u2019imaginations politiques et de concertation s\u00e9curis\u00e9e \u00e0 des performances de genre et d\u2019attirance que la rue et les communs rejettent. Il fallait montrer des corps qui racontent d\u2019autres histoires, d\u2019autres histoires sur eux-m\u00eames, sur l\u2019humain et sur le d\u00e9sir, avant de traduire ces histoires en lois. Aujourd\u2019hui les codes sont l\u00e9g\u00e8rement diff\u00e9rents : la question des identifications visibles de classe, genre, de races et de sexe s\u2019est \u00e9tendue \u00e0 la question des identifications plus ou moins visibles de capacit\u00e9s corporelles. N\u00e9anmoins l\u2019enjeu reste le m\u00eame pour toute marche qui se dit progressiste : quelles fa\u00e7ons de bouger le corps humain et quelles fa\u00e7ons d\u2019habiter l\u2019espace partag\u00e9 par ces corps humains sont exclues par notre syst\u00e8me politique, \u00e9conomique et culturel actuel ? Et comment faire en sorte que l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me de corps et de discours que constitue la marche soit un pr\u00e9lude \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019on a envie de construire ?<\/p>\n<p>Ce que la marche radicale raconte, avec ces corps pr\u00e9caires, ces chiens-guides, ces fauteuils \u00e9lectriques, et ces sensorialit\u00e9s neuro-diff\u00e9rentes, n\u2019est pas l\u2019av\u00e8nement d\u2019une gauche particuli\u00e8re, celle des minorit\u00e9s fabuleuses, et qui s\u2019opposerait \u00e0 la majorit\u00e9 vraie. Elle poursuit la seule histoire possible pour la gauche, celle d\u2019accompagner le devenir minoritaire. <em>\u00ab \u00catre de gauche<\/em>, nous dit Gilles Deleuze, <em>c\u2019est penser d\u2019abord l\u2019horizon, le monde, puis les proches, puis moi [\u2026] La majorit\u00e9 est un \u00e9talon vide. La majorit\u00e9 c\u2019est personne, la minorit\u00e9 c\u2019est tout le monde. \u00catre de gauche c\u2019est savoir que la minorit\u00e9 c\u2019est tout le monde et que c\u2019est l\u00e0 que se passent les ph\u00e9nom\u00e8nes de devenir \u00bb<\/em>. Il serait peut-\u00eatre utile que les partis actuels de gauche prennent le temps de comprendre le r\u00f4le qu\u2019ils peuvent jouer au sein d\u2019une histoire de gauche qui commence \u00e0 s\u2019\u00e9crire sans eux. Il est possible qu\u2019ils n\u2019y voient pas seulement des opportunit\u00e9s d\u2019agencements politiques, mais que ce soit leur propre devenir et leur propre histoire, l\u2019histoire d\u2019une lutte contre le bruit d\u00e9guis\u00e9 en majorit\u00e9, qu\u2019ils red\u00e9couvrent au contact de ces corps.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>Lucas Aloyse Fritz<\/strong>, chercheur en sociologie et sciences de la communication, membre de l\u2019association Cle Autiste<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-13054 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/befunky-collage_1_-116-c7e-scaled.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/befunky-collage_1_-116-c7e-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"befunky-collage_1_-116.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dimanche dernier s\u2019est tenue la marche des fiert\u00e9s radicale, anti-raciste et anti-capitaliste. 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