{"id":1302,"date":"1999-03-01T00:00:00","date_gmt":"1999-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/vautrin-la-rage-de-la-vie1302\/"},"modified":"1999-03-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-02-28T23:00:00","slug":"vautrin-la-rage-de-la-vie1302","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1302","title":{"rendered":"Vautrin, la rage de la vie"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Il y eut la R\u00e9volution fran\u00e7aise, soit. Mais ce qui reste au coeur populaire, c&#8217;est la Commune de Paris et ses insurg\u00e9s, Louise Michel, Varlin, Lissagaray, Rossel, Flourens, Vall\u00e8s&#8230; Ce fut le temps des crises. Celui du Cri du peuple. <\/p>\n<p>Dans le &#8220;Face \u00e0 Face&#8221; publi\u00e9 dans le num\u00e9ro du mois de f\u00e9vrier dernier de Regards, les chroniqueurs litt\u00e9raires Jean-Claude Lebrun (l&#8217;Humanit\u00e9) et Jean-Marie Rouart (le Figaro litt\u00e9raire) se penchaient sur une tendance flagrante de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise du moment, appel\u00e9e le &#8220;d\u00e9primisme&#8221;. Le premier constatait avec justesse qu'&#8221;on semble entrer dans l&#8217;\u00e8re du reportage, du recours \u00e0 des discours extra-litt\u00e9raires. (&#8230;) Une \u00e8re d&#8217;aust\u00e9rit\u00e9 langagi\u00e8re, de refus, m\u00eame, de l&#8217;art&#8221;, tandis que le second pr\u00e9cisait que &#8220;ces \u00e9crivains ne font qu&#8217;un constat, non pas d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9, mais d&#8217;un petit bout de notre soci\u00e9t\u00e9, celui qui se trouve au coin de leur rue, et d&#8217;un petit bout d&#8217;eux-m\u00eames, le moins int\u00e9ressant&#8221;. Jean Vautrin : il avait d&#8217;ailleurs exprim\u00e9 ici avec force ses convictions sur le sujet il y a deux ans (1) : entre une nouvelle fois, avec son roman le Cri du peuple, en r\u00e9bellion totale vis-\u00e0-vis des auteurs nombrilistes, minimalistes, et de leur plate mise en sc\u00e8ne d&#8217;un morne r\u00e9el qui serait le n\u00f4tre. Avec son pr\u00e9c\u00e9dent livre, le Roi des ordures (1997), &#8220;\u00e0 l&#8217;heure o\u00f9 notre plan\u00e8te s&#8217;emboucane, o\u00f9 les vieux d\u00e9mons cherchent \u00e0 remonter \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle, o\u00f9 les pauvres, les exclus : humili\u00e9s, cat\u00e9gori\u00e9s, f\u00eal\u00e9s jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;ossaille : en sont r\u00e9duits \u00e0 chercher du pain, des brins, des restes sur la d\u00e9charge des riches&#8221;, l&#8217;auteur avait fait le choix d&#8217;un retour au roman noir, ce type de roman qui, au d\u00e9but des ann\u00e9es 70, sous l&#8217;impulsion de Jean-Patrick Manchette et : d\u00e9j\u00e0 : avec Vautrin (A boulets rouges, Billy-ze-Kick) s&#8217;acharnait, avec une authentique rage stylistique, \u00e0 critiquer une soci\u00e9t\u00e9 dont la litt\u00e9rature en col blanc d\u00e9tournait hypocritement les yeux.<\/p>\n<p>Avec Vautrin, foin des espaces \u00e9triqu\u00e9s ! On \u00e9tait hier dans une histoire tr\u00e8s noire sise au milieu des immenses bidonvilles de Mexico, nous voici aujourd&#8217;hui, avec ce vaste roman historique (2), dans le Paris insurg\u00e9, en folie et en liesse, de l&#8217;\u00e9ph\u00e9m\u00e8re Commune de 1871, qui produisit tant d&#8217;inqui\u00e9tude chez les nantis qu&#8217;on la r\u00e9duisit avec la plus extr\u00eame sauvagerie.<\/p>\n<p>Avec le titre, d\u00e9j\u00e0, le ton est donn\u00e9. Le Cri du peuple, c&#8217;est ainsi que se nomme le journal embl\u00e9matique de Jules Vall\u00e8s, le futur auteur du Bachelier et de l&#8217;Insurg\u00e9, &#8220;\u00e0 qui il manque toujours trente mille francs de souscriptions pour fonder un journal et quatre francs six sous pour attendrir ses propri\u00e9taires&#8221;. C&#8217;est avec le P\u00e8re Duch\u00eane, la feuille la plus lue de la p\u00e9riode, tant le public parisien appr\u00e9cie de Vall\u00e8s &#8220;son \u00e9loquence, son mordant qui vous serre le coeur, la fa\u00e7on vivante qu&#8217;il a de regarder la rue et de parler pour les irr\u00e9guliers&#8221;.<\/p>\n<p><strong> Les deux mois fulgurants o\u00f9 le peuple fait l&#8217;histoire <\/strong><\/p>\n<p>Ce cri, c&#8217;est aussi celui de toute une population en souffrance, r\u00e9volt\u00e9e par ses conditions mis\u00e9rables de vie qu&#8217;a aggrav\u00e9es le si\u00e8ge men\u00e9 par les Prussiens, indign\u00e9e par la capitulation d&#8217;Adolphe Thiers, symbole d&#8217;une bourgeoisie &#8220;\u00e9clair\u00e9e&#8221; pour qui l&#8217;avanc\u00e9e du progr\u00e8s ne se con\u00e7oit qu&#8217;en pressurant et opprimant davantage la classe laborieuse. Ce cri, donc, c&#8217;est lui que la troupe va entendre quand, charg\u00e9e par Thiers le 18 mars de r\u00e9cup\u00e9rer les canons aux mains de la Garde nationale sur les buttes Montmartre et de Belleville, elle va fraterniser avec la foule scandalis\u00e9e, la &#8220;canaille&#8221; en irruption. Deux mois vont suivre, exceptionnels, fulgurants, o\u00f9 le peuple parisien, encourag\u00e9 par les blanquistes, les socialistes, les marxistes, les anarchistes, va faire l&#8217;histoire, va s&#8217;emparer du pouvoir et commencer \u00e0 l\u00e9gif\u00e9rer, entreprise rarissime de d\u00e9mocratie directe. Jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;on noie dans le sang cette pl\u00e8be lanc\u00e9e \u00e0 l&#8217;assaut du ciel&#8230;<\/p>\n<p>A cette p\u00e9riode si courte, mais d\u00e9bordante d&#8217;\u00e9v\u00e9nements, de fraternit\u00e9, de violence, correspond l&#8217;ampleur du roman de Vautrin, cinq cents pages qui nous emm\u00e8nent dans une vaste sarabande \u00e0 travers les rues de la capitale. La rue, on ne la quitte pas, et volontairement : c&#8217;est l\u00e0 que r\u00e8gne un bouche \u00e0 oreille permanent, une &#8220;communication&#8221; vraie, l\u00e0 que s&#8217;\u00e9changent et se r\u00e9pandent les paniques et les enthousiasmes. Le premier foisonnement de ce texte, c&#8217;est celui des personnages au nombre impressionnant mais jamais n\u00e9glig\u00e9s, issus de tous les milieux de la soci\u00e9t\u00e9, apaches ou policiers, artisans ou financiers, hommes et femmes de l&#8217;ombre ou acteurs bien r\u00e9els de la Commune, tels Vall\u00e8s d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9, le &#8220;monumental&#8221; Courbet ou la charismatique Louise Michel. Cocasses, \u00e9mouvants, sympathiques ou d\u00e9testables, la plume nous les restitue faits de chair et de sang, et l&#8217;on entend leur voix comme si on les croisait, signe ind\u00e9niable de la puissance d&#8217;\u00e9vocation de l&#8217;\u00e9crivain. Avec une attention particuli\u00e8re pour les portraits de ceux des bas-fonds, ce peuple qui se l\u00e8ve et va telle une com\u00e8te, en un si bref laps de temps, &#8220;\u00e9crire l&#8217;Histoire sans faire de fautes&#8221;. Ainsi le biffin Trois-Clous : &#8220;Un juste, un v\u00e9rificateur, r\u00e9gnant avec bonhomie sur le peuple des malodorants, des rebut\u00e9s, des bannis et de ceux qui, venus vivre aux lisi\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9, entre zone et fortifications, pr\u00e9f\u00e9raient leur ind\u00e9pendance fi\u00e8re et mis\u00e9reuse \u00e0 la contrainte des huissiers, des familles, des lois, du quotidien, du casanier, \u00e0 la discipline trop stricte des usines ou au train-train routinier des lustrines d&#8217;administration : tous gens \u00e9pris de grand air, d\u00e9class\u00e9s de faillites, maris fugueurs, d\u00e9couvreurs de la marge, toutes sortes de rouleurs de bosse, compagnons d&#8217;infortune soutenus par un esprit de corps, une loi commune dont les r\u00e8gles \u00e9l\u00e9mentaires, fa\u00e7onn\u00e9es \u00e0 l&#8217;exp\u00e9rience des crocs-en-jambe et chausse-trappes de la vacherie humaine, valaient bien le code plus polic\u00e9 des compromis ou hypocrisies ordinaires.&#8221; Et quelle justesse que cette sc\u00e8ne saisie sur le vif, \u00e0 ce moment crucial o\u00f9 les femmes encerclent la soldatesque venue s&#8217;emparer des canons : &#8220;Les yeux tourn\u00e9s \u00e0 la fricass\u00e9e, elles tiennent un langage \u00e0 faire rougir les artilleurs. Elles font des mines, des effets de linge. Elles sucrent la moutarde de leurs propos en ajoutant des oeillades pour les chefs, des familiarit\u00e9s de peau pour les soldats rigolards. (&#8230;) D&#8217;un coup, elles s&#8217;exaltent, les futures p\u00e9troleuses. Elles reprennent de la couleur et du sang. Elles reviennent sur leurs pas, le drapeau rouge \u00e0 la main. (&#8230;) Elles franchissent les rangs reform\u00e9s des tringlos. ? Tas de feignants ! Vous z&#8217;avez pas honte ? Elles \u00e9cartent les ba\u00efonnettes avec des mains blanches. Haleine contre haleine. Les hanches, les ventres, les mamelles contre la gueule des armes. Elles enveloppent, elles palpent les lignards saouls de sommeil, de soif, de faim et d&#8217;humiliation.&#8221; Ainsi, et c&#8217;est assez rare pour qu&#8217;on le signale, Vautrin sait rendre leur dignit\u00e9 et leur beaut\u00e9 aux mis\u00e9reux, comme, sur un continent dont la litt\u00e9rature est ch\u00e8re \u00e0 notre auteur, Jorge Amado dans Capitaines des sables ,<\/p>\n<p>Foisonnant, &#8220;\u00e9bouriff\u00e9&#8221; comme aime \u00e0 le dire l&#8217;auteur, le Cri du peuple m\u00eale avec bonheur la fiction et la r\u00e9alit\u00e9, les petites histoires et la grande qui s&#8217;en nourrit. Il est b\u00e2ti comme un feuilleton \u00e0 la mani\u00e8re d&#8217;Eug\u00e8ne Sue (ici cent chapitres-\u00e9pisodes), propose une s\u00e9rie de tableaux qu&#8217;on pourrait lire ind\u00e9pendamment les uns des autres s&#8217;il n&#8217;y avait le rythme soutenu impos\u00e9 par les \u00e9v\u00e9nements qui font vibrer la capitale rebelle, ainsi que par une intrigue criminelle qui parcourt le livre d&#8217;un bout \u00e0 l&#8217;autre, du premier chapitre, &#8220;La dessal\u00e9e du pont de l&#8217;Alma&#8221;, au dernier, &#8220;Le retour du commissaire Mespluchet&#8221;. Et le roman se trouve remarquablement dynamis\u00e9 par le m\u00e9tissage des styles, m\u00e9lodrame, lyrisme, ton polar, r\u00e9cit historique&#8230; On est l\u00e0 en pr\u00e9sence d&#8217;un espace romanesque ouvert, g\u00e9n\u00e9reux, que sert une \u00e9criture gorg\u00e9e d&#8217;ivresse. Tous les langages se m\u00ealent, et Vautrin r\u00e9habilite tout particuli\u00e8rement l&#8217;intelligence et l&#8217;ing\u00e9niosit\u00e9 de la langue populaire, sa gouaille et son humour. Extr\u00eamement riche et vari\u00e9, le vocabulaire du Cri&#8230; entretient un constant plaisir du texte, v\u00e9ritable bonheur pour le lecteur gourmand.<\/p>\n<p><strong> Un espace romanesque ouvert, une \u00e9criture gorg\u00e9e d&#8217;ivresse <\/strong><\/p>\n<p>On l&#8217;aura compris, Jean Vautrin, avec ce livre, n&#8217;a pas choisi de se r\u00e9fugier dans le pass\u00e9, mais bien au contraire \u00e9crit pour le temps pr\u00e9sent. Bien s\u00fbr, presque cent trente ans apr\u00e8s la Semaine sanglante, la fresque qu&#8217;il nous offre rend justice \u00e0 un moment h\u00e9ro\u00efque de l&#8217;histoire populaire qui trouva surtout, en litt\u00e9rature, des d\u00e9tracteurs, de George Sand \u00e0 Dumas, de Flaubert \u00e0 Anatole France, en passant m\u00eame par Zola dans la D\u00e9b\u00e2cle (3). Mais surtout, roman de l&#8217;espoir et de la haine, de la libert\u00e9 et de la rage, le Cri du peuple est d&#8217;une litt\u00e9rature \u00e0 la hauteur de notre \u00e9poque, de ses drames, de ses injustices. A l&#8217;oppos\u00e9 de la posture quasi cynique des &#8220;d\u00e9primistes&#8221;, il affirme bien haut que, si, comme le dit une c\u00e9l\u00e8bre chanson r\u00e9volutionnaire, &#8220;la Commune n&#8217;est pas morte&#8221;, eh bien, la litt\u00e9rature est elle aussi bien vivante, et que l&#8217;imaginaire et l&#8217;utopie, quoiqu&#8217;on veuille nous faire croire, y ont toujours une place de choix.<\/p>\n<p><strong> Jean Vautrin, <\/strong>le Cri du peuple,\u00e9ditions Grasset, 490 p, 145 F<\/p>\n<p>1. Voir Regards n\u00b0 21, f\u00e9vrier 1997.<\/p>\n<p>2. Qui est, d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Dan Franck, avec lequel Jean Vautrin a entrepris une saga historique, les aventures de Boro, reporter-photographe, dans l&#8217;Europe troubl\u00e9e des ann\u00e9es 30. Le second volume, situ\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9poque du Front populaire, s&#8217;intitulait d&#8217;ailleurs le Temps des cerises, chant d\u00e9finitivement c\u00e9l\u00e8bre symbolisant la m\u00e9moire&#8230; de la Commune de Paris !<\/p>\n<p>3. Rimbaud, proche des Communards, fit notoirement exception, ce dont t\u00e9moignent quelques po\u00e8mes, notamment le magnifique &#8220;Les Mains de Jeanne-Marie&#8221;.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Il y eut la R\u00e9volution fran\u00e7aise, soit. Mais ce qui reste au coeur populaire, c&#8217;est la Commune de Paris et ses insurg\u00e9s, Louise Michel, Varlin, Lissagaray, Rossel, Flourens, Vall\u00e8s&#8230; Ce fut le temps des crises. 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