{"id":1299,"date":"1999-03-01T00:00:00","date_gmt":"1999-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/l-oeil-de-tavernier-sur-la-vie-de1299\/"},"modified":"1999-03-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-02-28T23:00:00","slug":"l-oeil-de-tavernier-sur-la-vie-de1299","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1299","title":{"rendered":"L&#8217;oeil de Tavernier sur la vie de tous les jours"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Bertrand Tavernier <\/p>\n<p>Voir aussi Le Petit Bertrand<strong> Le Nord, une \u00e9cole maternelle, des enfants, des parents, l&#8217;instit, le ch\u00f4mage. Tout un monde. C&#8217;est le film de Bertrand Tavernier, \u00e7a commence aujourd&#8217;hui. <\/strong><\/p>\n<p>Une des forces de Bertrand Tavernier r\u00e9side dans son respect du cin\u00e9ma. Il s&#8217;est souvent impos\u00e9 de d\u00e9crire l&#8217;itin\u00e9raire de personnages avec qui il se sentait des affinit\u00e9s : les militaires de Capitaine Conan ou la Vie et rien d&#8217;autre, l&#8217;inspecteur opini\u00e2tre de L 627. Son dernier film, \u00e7a commence aujourd&#8217;hui (en salles le 17 mars), nous plonge au sein d&#8217;une \u00e9cole maternelle du nord de la France. Les parents d\u00e9sempar\u00e9s face au ch\u00f4mage, certains violents ou alcooliques ; des enfants, parfois, livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames forment le quotidien de Daniel, directeur de l&#8217;\u00e9cole. Porte-parole du cin\u00e9aste, il incarne une de ces personnes exemplaires, d&#8217;un d\u00e9vouement inlassable, au m\u00e9rite bien souvent occult\u00e9 par les m\u00e9dias. Face \u00e0 l&#8217;\u00e2pret\u00e9 des situations d\u00e9peintes, rencontrer Bertrand Tavernier c&#8217;est, in\u00e9vitablement, se poser des questions, non seulement sur le cin\u00e9ma mais aussi sur une soci\u00e9t\u00e9 au bord de l&#8217;implosion.<\/p>\n<p><strong> Bertrand Tavernier : <\/strong> Ce qui m&#8217;a donn\u00e9 envie de faire ce film est d&#8217;avoir \u00e9cout\u00e9 Dominique Sampiero (un des cosc\u00e9naristes) me parler de son m\u00e9tier d&#8217;enseignant. Notamment quand il a \u00e9voqu\u00e9 l&#8217;histoire de cette femme qui n&#8217;avait que trente francs pour finir le mois et nourrir ses quatre enfants. Je me suis demand\u00e9 comment traiter un tel sujet. Dans un documentaire, les gens n&#8217;auraient pas accept\u00e9 de tout raconter. Par pudeur. Ce sont toujours les personnes en charge des institutions qui t\u00e9moignent pour eux. La fiction \u00e9tait un moyen de redonner la parole \u00e0 toute une cat\u00e9gorie de la population. A condition de les respecter, de ne pas les manipuler dramatiquement. Cela entra\u00eenait un certain nombre de questions : o\u00f9 placer la cam\u00e9ra ? Quel format adopter ? Je me suis impos\u00e9 des principes avec lesquels on ne devait pas transiger, sauf s&#8217;il y avait un cas exceptionnel.<\/p>\n<p><strong> Comment s&#8217;est d\u00e9roul\u00e9 le tournage du film ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> B.T. : <\/strong> On a pass\u00e9 un temps extr\u00eamement long, sur les lieux, avant. Philippe Torreton (l&#8217;acteur principal) est venu faire la classe. Toute l&#8217;\u00e9quipe connaissait chaque enfant. J&#8217;ai indiqu\u00e9 au directeur de la photographie, Alain Choquart, qu&#8217;il fallait les filmer dans les plans les plus longs possibles. Il ne fallait pas fabriquer au montage des r\u00e9actions d&#8217;enfants. On reste sur les visages, on les quitte, on revient. Cela impliquait un style de tournage compliqu\u00e9. Pas de r\u00e9p\u00e9tition dans les sc\u00e8nes de classe. On partait \u00e0 l&#8217;aventure. Cela obligeait Torreton \u00e0 se jeter dans la m\u00eal\u00e9e. J&#8217;ai \u00e9prouv\u00e9 la m\u00eame sensation qu&#8217;avec les musiciens de jazz d&#8217;Autour de minuit. On ne savait pas o\u00f9 ils nous entra\u00eenaient quand ils jouaient. C&#8217;\u00e9tait excitant.<\/p>\n<p><strong> Vous montrez une r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s dure. En m\u00eame temps, comme ce directeur d&#8217;\u00e9cole, certains essaient de lutter. <\/strong><\/p>\n<p><strong> B.T. : <\/strong> Nous sommes \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 domine un sentiment larv\u00e9 de renoncement. Mais, \u00e0 mes yeux, il y a une responsabilit\u00e9 individuelle. J&#8217;aime faire des films consacr\u00e9s \u00e0 des individus se battant pour faire correctement leur travail. Ce ne sont pas des saints. Ils se trompent ou ont des crises de col\u00e8re injustes. Beaucoup de gens, qui donnent du temps aux autres, sont maladroits et inefficaces chez eux. Mais ils m&#8217;\u00e9merveillent. Je connais une jeune beur dont une des t\u00e2ches consiste \u00e0 faire des papiers pour les \u00e9migr\u00e9s. Elle a \u00e9t\u00e9 agress\u00e9e deux fois par le FIS. Elle continue d&#8217;\u00eatre pleine de gaiet\u00e9. Ces hommes et ces femmes n&#8217;ont pas cette esp\u00e8ce de dandysme, ce cynisme d\u00e9sabus\u00e9. J&#8217;ai envie de leur tirer un coup de chapeau. A un moment, peut-\u00eatre, ils l\u00e2cheront. Si cela se produisait, nous serions dans un sale \u00e9tat. Mais ils ne peuvent pas d\u00e9missionner.<\/p>\n<p><strong> Justement, ne pensez-vous pas qu&#8217;il y a une capitulation des autorit\u00e9s ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> B.T. : <\/strong> Dans \u00e7a commence aujourd&#8217;hui, il y a deux sc\u00e8nes avec des hommes politiques. Le premier, un conseiller g\u00e9n\u00e9ral, fait partie de ceux qu&#8217;on voit \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Ils jonglent avec des chiffres auxquels on ne comprend rien. Ils sont totalement d\u00e9connect\u00e9s. Si on d\u00e9clare : &#8220;les effectifs policiers vont \u00eatre augment\u00e9s de 3000 unit\u00e9s&#8221;, cela n&#8217;a aucun sens. La r\u00e9alit\u00e9 est tout autre. Je l&#8217;avais d\u00e9j\u00e0 constat\u00e9 en tournant L 627. Sur un groupe de cent personnes, seuls six sont sur le terrain. Les autres sont en cong\u00e9 maladie ou absents. Un policier, envoy\u00e9 dans une cit\u00e9 difficile, devrait avoir fait plusieurs mois de travail, auparavant, comme \u00e9ducateur.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me homme politique, montr\u00e9 dans le film, est le maire de la commune o\u00f9 est implant\u00e9e l&#8217;\u00e9cole maternelle. Il prive de cantine des enfants ne pouvant pas la payer. Ce qu&#8217;il fait est tout \u00e0 fait contestable. Malheureusement, il a raison sur un certain nombre de points. Il ne peut pas agir autrement. Une assistante sociale m&#8217;a racont\u00e9 que, le jour des allocations, des familles enti\u00e8res prenaient le taxi pour aller au supermarch\u00e9. Ils y achetaient de la bi\u00e8re ou du vin rouge. Et les enfants n&#8217;ont m\u00eame pas de quoi manger. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;il faut faire alors ? Le maire est oblig\u00e9, \u00e0 un moment donn\u00e9, de prendre une d\u00e9cision. La situation en est arriv\u00e9e \u00e0 ce stade car les personnes confront\u00e9es \u00e0 ces probl\u00e8mes ne sont pas \u00e9cout\u00e9es. Les hommes politiques ont d\u00e9sert\u00e9. J&#8217;ai sillonn\u00e9 le pays en rencontrant \u00e9norm\u00e9ment de directeurs d&#8217;\u00e9cole. J&#8217;ai not\u00e9 des tas de sc\u00e8nes qui n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9es dans le film. Une m\u00e8re arrive, un jour, en retard. Sa fille attend depuis une heure. Elle n&#8217;a pas mang\u00e9. Sa m\u00e8re avoue : &#8220;Je voulais regarder la cassette \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision jusqu&#8217;au bout.&#8221; Une assistante sociale m&#8217;a racont\u00e9 qu&#8217;en entrant dans une rue, quelque chose avait chang\u00e9. Finalement, elle se rend compte que l&#8217;odeur de cuisine a disparu. Les habitants ne cuisinaient plus. Quand leurs enfants rentraient il devait y avoir, sur la table, une tranche de jambon, un peu de lait.<\/p>\n<p><strong> Trouvez-vous que le cin\u00e9ma fran\u00e7ais actuel t\u00e9moigne assez de cette r\u00e9alit\u00e9 sociale ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> B.T. : <\/strong> D\u00e8s qu&#8217;on \u00e9met des jugements g\u00e9n\u00e9raux sur le cin\u00e9ma fran\u00e7ais, on dit, de temps \u00e0 autre, des banalit\u00e9s ou des contrev\u00e9rit\u00e9s. Il y a eu plus de films qui parlaient de la r\u00e9alit\u00e9 qu&#8217;on ne veut bien le penser. Robert Gu\u00e9diguian a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert gr\u00e2ce \u00e0 Marius et Jeannette. Mais, il avait d\u00e9j\u00e0 six longs m\u00e9trages derri\u00e8re lui. M\u00eame chose pour Manuel Poirier. Il y a eu beaucoup d&#8217;oeuvres de femmes. que ce soit Claire Denis ou Catherine Breillat. Parfois, ces films sont ignor\u00e9s par la presse, boud\u00e9s par le public et, surtout, les diffuseurs.<\/p>\n<p>Je voudrais, un jour, m&#8217;attacher \u00e0 montrer que, dans les ann\u00e9es 60, 70 et le d\u00e9but des ann\u00e9es 80, il y a eu un grand nombre de r\u00e9alisateurs qui traitaient de la r\u00e9alit\u00e9 sociale fran\u00e7aise. Christian de Chalonge a abord\u00e9 l&#8217;\u00e9migration avec O Salto. Derni\u00e8re sortie avant Roissy de Bernard Paul parlait des probl\u00e8mes en banlieue, du mal-\u00eatre. Il y a eu aussi les films de Ren\u00e9 Allio.<\/p>\n<p><strong> On a parl\u00e9, au d\u00e9but de l&#8217;ann\u00e9e, d&#8217;une crise du cin\u00e9ma fran\u00e7ais. <\/strong><\/p>\n<p><strong> B.T. : <\/strong> Je ne pense pas qu&#8217;il aille mal. C&#8217;est le cin\u00e9ma ambitieux qui a des difficult\u00e9s actuellement. Qu&#8217;il soit fran\u00e7ais, russe ou chilien. Des films comme Sue perdue dans Manhattan ou Claire Dolan devraient faire le double d&#8217;entr\u00e9es. Cela traduit l&#8217;\u00e9tat g\u00e9n\u00e9ral d&#8217;un pays, maintenant, davantage rong\u00e9 par le doute. Quand on perd espoir, on ne va pas voir des films d\u00e9rangeants ou d\u00e9stabilisants. On pr\u00e9f\u00e8re se tourner vers des oeuvres ne posant pas de probl\u00e8mes. Les gens sont dans un \u00e9tat d&#8217;angoisse. Alors on se bat. On continue. Petit \u00e0 petit, on arrive \u00e0 imposer les films. Au d\u00e9part, personne ne voulait de L 627 ou d&#8217;Autour de minuit. Des fois, un producteur \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 y aller. Mais cela m&#8217;amuse de faire du cin\u00e9ma. Je m&#8217;investis excessivement, \u00e9motionnellement. Je suis toujours en train d&#8217;apprendre. Le savoir acquis sur un tournage b\u00e9n\u00e9ficie au suivant.<\/p>\n<p>* R\u00e9alisateur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Bertrand Tavernier <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[299],"class_list":["post-1299","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-cinema"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1299","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1299"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1299\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1299"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1299"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1299"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}