{"id":1298,"date":"1999-03-01T00:00:00","date_gmt":"1999-02-28T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1298\/"},"modified":"1999-03-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-02-28T23:00:00","slug":"collage1298","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1298","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p>C&#8217;est un roman et c&#8217;est un film, documentaire et de fiction, c&#8217;est un po\u00e8me et un r\u00e9cit de voyage, c&#8217;est un livre d&#8217;art et un album de photos ; on peut le feuilleter sans tourner les pages, on peut y entrer par la premi\u00e8re page, la derni\u00e8re ou n&#8217;importe laquelle au hasard ; on peut, tr\u00e8s classiquement, se laisser guider par l&#8217;index, qui s&#8217;ouvre rouge comme un rideau de th\u00e9\u00e2tre ou, voyageant dans l&#8217;un des th\u00e8mes propos\u00e9s d&#8217;entr\u00e9e, se laisser \u00e9garer vers d&#8217;improbables d\u00e9rivations. Banal, diront les familiers de la souris de tapis, c&#8217;est un CDRom. Oui, mais con\u00e7u par Chris Marker, ce qui veut dire que la souris peut y jouer (juste revanche) avec un chat. Un chat rouge aux yeux ronds un peu bigles ou, pour le dire comme Chris Marker autrefois, dans son film de 1958 Lettre de Sib\u00e9rie qui \u00e9veilla toute une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 la jubilation cin\u00e9matographique, affect\u00e9s d&#8217;un strabisme convergent. Un chat bien poli, qui s&#8217;appelle Guillaume-en-Egypte et ne manque pas d&#8217;adresser ses compliments en anglais au visiteur qui abandonne la partie, comme il a, tout au long de la visite, aimablement signal\u00e9 \u00e0 ce m\u00eame visiteur les endroits o\u00f9 il pouvait bifurquer, passer, par exemple, en pleine guerre de 14\/18, du comte Dracula \u00e0 la tante Edith et son magnifique chignon, n\u00e9e \u00e0 Kolozsvar en Transylvanie, dans ces montagnes m\u00eame o\u00f9 le comte, pr\u00e9cis\u00e9ment&#8230;, laquelle tante Edith vous rappellera l&#8217;oncle Anton ramenant dans les ann\u00e9es trente des photos de Cuba, \u00eele cara\u00efbe o\u00f9 Chris, trente ans et quelque poussi\u00e8re plus tard, devait photographier Fidel Castro et d&#8217;autres Cubains moins c\u00e9l\u00e8bres.<\/p>\n<p>Et si l&#8217;on n&#8217;avait pas \u00e9cout\u00e9 le chat : qui d&#8217;ailleurs ne force personne \u00e0 suivre ses conseils : qui sait o\u00f9 l&#8217;on serait tomb\u00e9, quelque part entre Proust et Hitchcock ? Bah, ce sera pour une autre fois, car le charme premier de ce voyage, c&#8217;est que, d\u00e8s le premier d\u00e9tour de la route, on sait qu&#8217;il y aura plus loin un autre virage, paysage nouveau et, derri\u00e8re cette colline, une montagne qui attend l&#8217;explorateur nonchalant. Car le monde est grand, dit cette petite galette plate qui, \u00e9tui compris, ne tiendra dans la biblioth\u00e8que pas plus de place qu&#8217;un carnet de vingt pages. Le monde est grand, et vaste la m\u00e9moire de Chris Marker, infatigable coureur d&#8217;espace et magasinier de sensations. Mieux. A jouer ainsi au chat et \u00e0 la souris avec ce diable d&#8217;homme, le : comment l&#8217;appeler : consulteur ? : r\u00e9veillera des souvenirs oubli\u00e9s, entrera dans un trou du temps comme le h\u00e9ros, jadis, de la Jet\u00e9e, se bricolant des associations de textes, d&#8217;images qui ne seront qu&#8217;\u00e0 lui. Qu&#8217;il n&#8217;en tire pas vanit\u00e9. Cela aussi, le d\u00e9miurge Marker, b\u00e2tisseur de ce monde de d\u00e9rives, l&#8217;a voulu. &#8220;Mon hypoth\u00e8se de travail, \u00e9crit-il dans son introduction, \u00e9tait que toute m\u00e9moire un peu longue est plus structur\u00e9e qu&#8217;il ne semble. Que des photos prises par hasard, des cartes postales choisies selon l&#8217;humeur du moment, \u00e0 partir d&#8217;une certaine quantit\u00e9 commencent \u00e0 dessiner un itin\u00e9raire [&#8230;]. Et l&#8217;objet de ce disque serait de pr\u00e9senter la visite guid\u00e9e d&#8217;une \u00abm\u00e9moire\u00bb, en m\u00eame temps que de proposer au visiteur sa propre navigation al\u00e9atoire&#8221;. Ce CDRom, promesse de grandes heures de plaisir, s&#8217;appelle Immemory. Il est \u00e9dit\u00e9 par le centre Georges-Pompidou.<\/p>\n<p>Bela Tarr est un cin\u00e9aste hongrois dont on a d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 ici. Il a termin\u00e9 son dernier film il y a quatre ans. Il durait un peu plus de sept heures et l&#8217;on a pu le voir \u00e0 Paris une fois : une seule : un dimanche apr\u00e8s-midi au Studio des Ursulines. Ceux qui \u00e9taient l\u00e0 ne sont pas pr\u00e8s d&#8217;oublier leur fascination devant ce monde recr\u00e9\u00e9 o\u00f9 apparaissaient, disparaissaient des personnages sombres. Il s&#8217;appelait Satantango, c&#8217;\u00e9tait une pure fiction, un de ces sauvages romans balzaciens comme on n&#8217;en \u00e9crit plus, et c&#8217;est, \u00e0 ce jour, le t\u00e9moignage le plus fort sur le basculement post-socialiste d&#8217;un pays comme la Hongrie. C&#8217;est dire que Bela Tarr, \u00e0 quarante-cinq ans, toujours superbement ignor\u00e9 en France (un dictionnaire publi\u00e9 \u00e0 Paris en 1994 sous le titre 250 Cin\u00e9astes europ\u00e9ens d&#8217;aujourd&#8217;hui ne le mentionne m\u00eame pas) est l&#8217;un des grands cr\u00e9ateurs de ce temps.<\/p>\n<p>A peine Satantango \u00e9tait-il termin\u00e9 qu&#8217;il mettait en chantier un nouveau film. Le sc\u00e9nario en \u00e9tait en partie \u00e9crit, et ce ne fut pas la phase la plus longue du travail. Vint ensuite la recherche de producteurs et de financements divers, de Budapest \u00e0 Lisbonne, de Paris \u00e0 Francfort. Des semaines, des mois : deux ans de ce travail qui n&#8217;a que peu \u00e0 voir avec le processus de cr\u00e9ation. Ce film, les Harmonies Werkmeister, si longtemps port\u00e9, allait enfin exister sur son support : la pellicule, impressionn\u00e9e au tournage, travaill\u00e9e au montage, toujours reprise. Le premier tour de manivelle \u00e9tait enfin donn\u00e9. C&#8217;\u00e9tait il y a quelques mois : grand jour que celui o\u00f9, apr\u00e8s les r\u00e9p\u00e9titions avec les acteurs, les discussions avec les techniciens, on peut enfin &#8220;lancer le moteur&#8221;. C&#8217;est alors, g\u00e9n\u00e9ralement, qu&#8217;un film commence vraiment \u00e0 exister, que s&#8217;encha\u00eenent les jours de fi\u00e8vre dans l&#8217;assurance que plus rien ne viendra arr\u00eater la machine. Pas pour les Harmonies Werkmeister. Tr\u00e8s vite, l&#8217;argent n&#8217;arrive plus. On interrompt le tournage. On recommencera d\u00e8s qu&#8217;il en arrivera un peu, \u00e0 nouveau. Et ainsi plusieurs fois de suite : une semaine de tournage, trois d&#8217;interruption.<\/p>\n<p>Bela Tarr a montr\u00e9 quelques fragments de ce film le mois dernier \u00e0 Budapest, en marge du Festival national qui s&#8217;y tient chaque ann\u00e9e. Une heure au total de plans s\u00e9quences tr\u00e8s longs, b\u00e2tis comme une chor\u00e9graphie hi\u00e9ratique, qui laisse deviner ce que pourra \u00eatre le film achev\u00e9, tout en gardant cette force propre qu&#8217;ont les travaux pr\u00e9paratoires d&#8217;un grand peintre. Deux de ces fragments montrent ce qui est en jeu dans ce film : une r\u00e9flexion sur le pouvoir, sur la violence et, du m\u00eame mouvement, sur le cin\u00e9ma, qui peut dire cela. Ils sont tous deux film\u00e9s frontalement, comme le faisaient les grands primitifs, le premier \u00e9tant une lourde danse d&#8217;hommes dans une taverne (caverne, comme une citation de Platon ?) sombre, figurant la marche du soleil, de la terre et de la lune, le second est le saccage d&#8217;une usine par des hommes r\u00e9volt\u00e9s et s&#8217;ouvre sur le mart\u00e8lement sourd et interminable de pieds frappant le sol, grondement d&#8217;orages qui se l\u00e8vent. Bela Tarr sait ce qu&#8217;il veut et fera le film qu&#8217;il veut faire. Sans concessions. Il est m\u00eame vraisemblable que si ce tournage en plans s\u00e9quences, pour ce film qu&#8217;il a tout entier dans sa t\u00eate, correspond \u00e0 une n\u00e9cessit\u00e9 esth\u00e9tique, il r\u00e9pond aussi \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique. C&#8217;est en effet ce qui lui permet de tourner au fur et \u00e0 mesure de l&#8217;arriv\u00e9e de l&#8217;argent, et de garder une coh\u00e9rence plastique dans l&#8217;incoh\u00e9rence de ces conditions de travail. Aussi peut-on faire confiance \u00e0 son acharnement : le film sortira. Ce sera alors aux spectateurs de le m\u00e9riter.<\/p>\n<p>Le &#8220;Shockumentaire&#8221; est un mot nouveau invent\u00e9 aux Etats-Unis pour d\u00e9signer un genre qui fait fureur sur les cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision de ce grand pays. Sans doute, la &#8220;t\u00e9l\u00e9-poubelle&#8221; \u00e9tait-elle devenue un peu trop p\u00e9p\u00e8re, puisqu&#8217;on en est aujourd&#8217;hui \u00e0 acheter \u00e0 des amateurs les films qu&#8217;ils ont tourn\u00e9s lorsqu&#8217;ils furent t\u00e9moins de faits divers particuli\u00e8rement sanglants. Et de l\u00e0 \u00e0 penser que certains d&#8217;entre eux, juste un peu plus cupides que les autres, ont provoqu\u00e9 ces faits divers pour les deux mille dollars qu&#8217;ils pouvaient en tirer, il n&#8217;y a \u00e9videmment qu&#8217;un pas. Ainsi a-t-on pu voir, selon Lib\u00e9ration du 27 janvier qui \u00e9voque cette d\u00e9ferlante de sayn\u00e8tes au go\u00fbt d\u00e9licat, un \u00e9l\u00e9phant de cirque en furie chargeant de familles horrifi\u00e9es, un pittbull sautant \u00e0 la gorge d&#8217;un enfant, un cuisinier \u00e9ternuant sur un hamburger pr\u00eat \u00e0 \u00eatre servi, des voleurs ou pr\u00e9sum\u00e9s tels poursuivis et abattus par la police, les policiers \u00e9tant grands pourvoyeurs de ces &#8220;shockumentaires&#8221;. Qu&#8217;on se rassure pourtant : aux Etats-Unis, la morale est une valeur qu&#8217;on prend au s\u00e9rieux, et il y a toujours une voix &#8220;off&#8221; pour dire que c&#8217;est tr\u00e8s vilain de cracher sur les hamburgers et qu&#8217;il est recommand\u00e9 de bien tenir son pittbull quand il s&#8217;int\u00e9resse d&#8217;un peu trop pr\u00e8s aux chairs roses d&#8217;un enfant. Et il faut ajouter que ce n&#8217;est pas par perversit\u00e9 que les cha\u00eenes ont multipli\u00e9 ces s\u00e9quences \u00e9ducatives au mois de f\u00e9vrier. C&#8217;est en effet \u00e0 cette p\u00e9riode de l&#8217;ann\u00e9e que &#8220;sont fix\u00e9s, comme le rappelle Lib\u00e9ration, les tarifs publicitaires en fonction des scores d&#8217;audience&#8221;.<\/p>\n<p>En ce beau monde libre en effet, l&#8217;argent ne manque jamais \u00e0 ceux qui savent ce qu&#8217;il faut faire pour le trouver.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C&#8217;est un roman et c&#8217;est un film, documentaire et de fiction, c&#8217;est un po\u00e8me et un r\u00e9cit de voyage, c&#8217;est un livre d&#8217;art et un album de photos ; on peut le feuilleter sans tourner les pages, on peut y entrer par la premi\u00e8re page, la derni\u00e8re ou n&#8217;importe laquelle au hasard ; on peut, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-1298","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1298","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1298"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1298\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1298"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1298"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1298"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}