{"id":1278,"date":"1999-02-01T00:00:00","date_gmt":"1999-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-vie-est-un-roman-noir-mais-les1278\/"},"modified":"1999-02-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-01-31T23:00:00","slug":"la-vie-est-un-roman-noir-mais-les1278","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1278","title":{"rendered":"La vie est un roman noir (mais les crimes ne restent plus impunis)"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Si le combat contre l&#8217;impunit\u00e9 est devenu l&#8217;affaire de la presse, tr\u00e8s en pointe sur le sujet, c&#8217;est qu&#8217;\u00e0 la diff\u00e9rence de ceux du Chili, les militaires argentins sont des perdants. La d\u00e9linquance quotidienne, fille perdue de la mis\u00e8re et de la corruption, demeure cependant le r\u00e9v\u00e9lateur de la vie politique et sociale. Impressions de voyage. <\/p>\n<p>Jorge et une demi-douzaine de ses camarades collent des affiches sur les murs d&#8217;un immeuble de Parlermo Nuevo, un quartier r\u00e9sidentiel de Buenos Aires plut\u00f4t chic. Dans le hall de l&#8217;immeuble en question, deux vigiles en blazers bleu marine les observent sans sympathie, mais n&#8217;interviennent pas. Dans tous les quartiers bourgeois de la capitale argentine, chaque entr\u00e9e est surveill\u00e9e par un ou plusieurs gardiens, en uniforme ou en civil, parfois arm\u00e9s, toujours \u00e9quip\u00e9s du &#8220;mobil&#8221; qui fait fureur ici. L&#8217;un des deux cerb\u00e8res parle dans son appareil, sans doute pour pr\u00e9venir ses patrons ou la police de la pr\u00e9sence de ces intrus et demander des consignes. L&#8217;affiche repr\u00e9sente un individu en uniforme dont des lunettes noires dissimulent le regard, ce qui lui donne un vague air de ressemblance avec Pinochet, en plus jeune. Une cible a \u00e9t\u00e9 trac\u00e9e sur ce portrait, avec l&#8217;inscription &#8220;busca&#8221; (on recherche) &#8220;assessino, violador, torturador&#8221;, et le nom du type. Ce peu sympathique personnage habite ici. Tout \u00e0 l&#8217;heure, quand il sortira de chez lui, il va d\u00e9couvrir ainsi son portrait et la liste de ses crimes sur tous les murs du quartier. Et ses voisins aussi, qui pour la plupart le consid\u00e9raient comme un p\u00e8re de famille bien tranquille. De m\u00eame, les employ\u00e9s de la banque o\u00f9 il s&#8217;est recycl\u00e9 comme cadre, vont apprendre qu&#8217;ils c\u00f4toient chaque jour un monstre qui a tortur\u00e9 des dizaines de personnes de ses mains.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;histoire rattrappe les tortionnaires <\/strong><\/p>\n<p>Chaque semaine, l&#8217;association Hijos, \u00e0 laquelle appartiennent Jorge et ses amis, les \u00e9tudiants colleurs d&#8217;affiches, &#8220;aligne&#8221; ainsi un tortionnaire. Outre les affiches et les tracts, des manifestations sont organis\u00e9es devant la maison et l&#8217;entreprise de la cible qui, bien souvent, se trouve oblig\u00e9e de changer de domicile et de quitter son emploi. L&#8217;op\u00e9ration est largement reprise par la presse, non seulement par Pagina 12, quotidien qui s&#8217;est fait une sp\u00e9cialit\u00e9 de combattre l&#8217;impunit\u00e9 dont b\u00e9n\u00e9ficient les sbires de la dictature, mais par Clarin, le plus grand journal national qui diffuse chaque jour plus de 500 000 exemplaires. Contrairement au Chili, o\u00f9 une grande partie de la population, surtout bourgeoise et petite bourgeoise, veut oublier les ann\u00e9es sombres pour profiter de sa relative prosp\u00e9rit\u00e9 actuelle et des d\u00e9lices de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation \u00e0 cr\u00e9dit, l&#8217;immense majorit\u00e9 de la population argentine voue une haine farouche aux assassins galonn\u00e9s qui, non seulement ont massacr\u00e9 pr\u00e8s de 30 000 personnes, soit plus de six fois le nombre de victimes chiliennes, mais ont enlev\u00e9 les enfants de leurs prisonni\u00e8res et se sont remplis les poches. Chaque jour \u00e9clate un nouveau scandale sur la caisse noire des militaires, qui auraient sign\u00e9 entre eux une sorte de &#8220;pacte du sang&#8221; digne d&#8217;un thriller, chacun des membres de ce gang en uniforme s&#8217;engageant \u00e0 observer le silence sur les crimes et rapines du clan.<\/p>\n<p>L&#8217;un des plus \u00e9clatants de ces scandales frappe le g\u00e9n\u00e9ral Bussi, toujours gouverneur de la r\u00e9gion de Tucuman, dont les comptes en Suisse ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9s par le juge Balthazar Garzon, le m\u00eame qui a fait tomber Pinochet. C&#8217;est le m\u00eame juge qui a engag\u00e9 des poursuites contre les militaires coupables d&#8217;avoir enlev\u00e9 les enfants n\u00e9s en prison dont les m\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9es. Derniers rebondissements : l&#8217;arrestation du g\u00e9n\u00e9ral Cristino Nicolaides, dernier commandant en chef de l&#8217;arm\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9poque de la dictature, le 14 janvier 1999, et la mise en cause de Bussi et de l&#8217;amiral Galtieri, ex-membre de la junte militaire. On se doute que le magistrat espagnol est devenu la b\u00eate noire, non seulement des militaires corrompus, mais du gouvernement et du pr\u00e9sident Menem qui redoute de voir ses d\u00e9marches remettre en cause le compromis pass\u00e9 entre la classe politique et les militaires.<\/p>\n<p>Au lendemain de la d\u00e9faite des Malouines et de l&#8217;\u00e9croulement de la dictature, l&#8217;Argentine adoptait en effet des lois qui devaient servir de mod\u00e8le \u00e0 ses voisins le Chili et l&#8217;Uruguay, notamment la ley de obediencia debida (devoir d&#8217;ob\u00e9issance), qui absout tous ceux, militaires et policiers qui ont agi en service command\u00e9, car leur premier devoir, au del\u00e0 de tout principe moral, aurait \u00e9t\u00e9 d&#8217;ob\u00e9ir \u00e0 leurs sup\u00e9rieurs. Seuls les quatre figures de proue de la dictature, dont l&#8217;amiral Massera, \u00e9taient incarc\u00e9r\u00e9es pour quelques mois. Mais, \u00e0 la diff\u00e9rence des Chiliens, les militaires argentins sont des vaincus, et l&#8217;opinion argentine n&#8217;aime pas les perdants, \u00e0 la guerre comme au foot.<\/p>\n<p>&#8220;Il y a une autre raison \u00e0 cette diff\u00e9rence&#8221;, explique Jorge Alberto Kreynes, r\u00e9dacteur en chef de Nuestra Propuesta, le mensuel du minuscule PC argentin, qui me re\u00e7oit dans le bureau d&#8217;un immeuble vieillot aux lambris d\u00e9cr\u00e9pis o\u00f9 on remarque un \u00e9norme buste de L\u00e9nine en bronze. &#8220;C&#8217;est que le sort d&#8217;une partie des classes moyennes chiliennes s&#8217;est am\u00e9lior\u00e9 sous la dictature de Pinochet, en raison de ce trop fameux \u00ab miracle \u00e9conomique \u00bb lib\u00e9ral qui a aussi rendu des millions de pauvres plus pauvres, alors que les conditions de vie de la petite bourgeoisie argentine ont commenc\u00e9 \u00e0 se d\u00e9t\u00e9riorer sous la dictature.&#8221;<\/p>\n<p><strong> L&#8217;affaire Cabezas a bris\u00e9 le consensus <\/strong><\/p>\n<p>Pourtant, en Argentine comme au Chili, l&#8217;impunidad n&#8217;a longtemps \u00e9t\u00e9 contest\u00e9e que par de petites minorit\u00e9s, telles les &#8220;m\u00e8res&#8221; qui tournaient inlassablement sur la Place de mai chaque premier jeudi du mois et tra\u00e7aient sur le sol des silhouettes humaines avec les noms de disparus. &#8220;C&#8217;est l&#8217;affaire Cabezas qui a servi de r\u00e9v\u00e9lateur et boulevers\u00e9 la situation&#8221;, affirme Mario Wainfeld, chef du service politique de Pagina 12. Reporter photographe employ\u00e9 par la revue Noticias (publication plut\u00f4t bien pensante, un peu l&#8217;\u00e9quivalent de L&#8217;Express ou du Point), Luis Cabezas fut retrouv\u00e9 dans sa voiture carbonis\u00e9e, menott\u00e9 dans le dos avec deux balles dans la t\u00eate, le 25 janvier 1997, dans un foss\u00e9, pr\u00e8s de Pinar del Rio, le Cannes argentin, o\u00f9 beaucoup de notables poss\u00e8dent une r\u00e9sidence secondaire. Luis n&#8217;avait pas d&#8217;ambitions politiques, il cherchait le scoop : il avait jur\u00e9 de photographier le milliardaire Alfredo Yabran, si possible en compagnie d&#8217;importants politicos, ses amis. Yabran avait fait fortune sous la dictature, puis s&#8217;\u00e9tait tr\u00e8s habilement reconverti, au point de compter quelques solides amiti\u00e9s dans l&#8217;entourage du pr\u00e9sident Menem. Homme d&#8217;affaires multicartes, il poss\u00e9dait aussi bien des entreprises de transport, que des soci\u00e9t\u00e9s de &#8220;gardiennages&#8221; bourr\u00e9es d&#8217;anciens flics et militaires et des entrep\u00f4ts en douane (priv\u00e9s, lib\u00e9ralisme oblige) : tr\u00e8s pratiques pour faire entrer et sortir du pays sans contr\u00f4le les marchandises les plus diverses. Un v\u00e9ritable personnage de thriller, cat\u00e9gorie parrain. Or ce Yabran, m\u00e9fiant tout de m\u00eame malgr\u00e9 sa puissance et ses relations, refusait de voir publier la moindre photo de lui et avait promis de r\u00e9gler son compte \u00e0 quiconque s&#8217;y risquerait.<\/p>\n<p><strong> &#8220;Les journalistes sont assez populaires en Argentine&#8221;&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>La chance douteuse de Luis Cabezas a \u00e9t\u00e9 de surprendre Yabran au cours d&#8217;une partie, en compagnie de politiciens, dans une villa de Pinar del Rio. On imagine facilement la suite du film. Les auteurs du sc\u00e9nario tragique n&#8217;avaient pourtant pas pr\u00e9vu tous ses rebondissements. Cet assassinat allait d\u00e9clencher une mobilisation sans pr\u00e9c\u00e9dent dans tout le pays. Des dizaines de milliers de manifestants descendent dans la rue. Un an et demi apr\u00e8s la mort du photographe, on voit encore des affichettes &#8220;Cabezas, no olvidamos&#8221; dans d&#8217;innombrables endroits, dans de luxueux magasins du centre de Buenos Aires, comme dans de mis\u00e9rables boutiques des villages perdus de la Terre de feu ou des hauts plateaux du Nord. Pour l&#8217;anniversaire du crime, les journalistes de Buenos Aires ont organis\u00e9 une c\u00e9r\u00e9monie \u00e9mouvante, avec l\u00e2ch\u00e9s de ballons, en plein coeur de la capitale, brandissant leurs appareils photos aux cris de &#8220;Cabezas presente&#8221;.<\/p>\n<p>L&#8217;UTBA, le syndicat des journalistes du Grand Buenos Aires, est en effet \u00e0 la pointe du combat contre l&#8217;impunit\u00e9. Dans un pays o\u00f9 la gauche organis\u00e9e est tr\u00e8s faible, ce syndicat majoritaire dans de tr\u00e8s nombreux organes de presse &#8220;apolitiques&#8221; n&#8217;a pas d&#8217;\u00e9quivalent en Europe et joue un peu le r\u00f4le de l&#8217;UNEF pendant la guerre d&#8217;Alg\u00e9rie ou Mai-68. &#8220;Notre syndicat ne se limite pas \u00e0 une d\u00e9fense corporatiste de ses adh\u00e9rents, souligne Romero Javier, dirigeant de l&#8217;UTBA, nous avons des perspectives plus larges comme la d\u00e9fense des droits de l&#8217;Homme, la solidarit\u00e9 avec les autres cat\u00e9gories de travailleurs, la lutte contre les privatisations sauvages. Mais bien s\u00fbr, nous sommes au premier rang pour la d\u00e9fense de la libert\u00e9 de la presse qui est continuellement menac\u00e9e. Notre syndicat est pr\u00e9sent et influent dans de nombreuses publications qu&#8217;on ne peut pourtant pas classer \u00e0 gauche. C&#8217;est pour \u00e7a que les journalistes sont assez populaires en Argentine : notre cote de popularit\u00e9 d\u00e9passe 50 % alors que celle des militaires tourne autour de 5 %&#8230;&#8221;<\/p>\n<p>Cette mobilisation a emp\u00each\u00e9 que l&#8217;assassinat de Cabezas reste impuni. De myst\u00e9rieuses et influentes personnalit\u00e9s agissant dans l&#8217;ombre n&#8217;ont pourtant pas m\u00e9nag\u00e9 leurs efforts pour prot\u00e9ger les criminels et leurs commanditaires. L&#8217;enqu\u00eate est b\u00e2cl\u00e9e, les indices et preuves \u00e9ventuelles d\u00e9truites : la police enl\u00e8ve la voiture de Cabezas sans m\u00eame proc\u00e9der aux analyses \u00e9l\u00e9mentaires. Plus fort : on va proposer \u00e0 deux petits truands de les payer pour avouer \u00eatre les auteurs du meurtre, en leur promettant de les faire sortir tr\u00e8s vite de prison. L&#8217;enqu\u00eate va pourtant \u00e9tablir que le commanditaire du meurtre est le chef de la milice priv\u00e9e d&#8217;Alfredo Yabran, mais ce n&#8217;est pas encore suffisant pour incriminer le milliardaire maffieux. N\u00e9anmoins, sous la pression de l&#8217;opinion publique relay\u00e9e par une grande partie de la presse et des manifestations qui ne faiblissent pas, le filet va peu \u00e0 peu se resserrer. Mais, coup de th\u00e9\u00e2tre, le 21 mai 1998, Yabran est retrouv\u00e9 &#8220;suicid\u00e9&#8221; dans la salle de bains de son estancia d&#8217;Entre Rios, \u00e0 300 km de Buenos Aires. Il se serait tir\u00e9 un coup de fusil de chasse Browning dans la bouche : on a retrouv\u00e9 trente plombs de gros calibre dans sa t\u00eate. &#8220;Quien a suicidado a Yabran ?&#8221;, titre Pagina 12. Dans le village voisin, personne ne parle, c&#8217;est la loi du silence. M\u00eame mort, le parrain fait encore r\u00e9gner la terreur. On n&#8217;aura donc probablement jamais la confirmation formelle qu&#8217;il \u00e9tait bien le commanditaire de l&#8217;assassinat de Cabezas. Et surtout ses amis peuvent dormir (relativement) tranquilles : il ne risque plus de d\u00e9baller leur linge sale en public.<\/p>\n<p>L&#8217;affaire Cabezas a mis fin au consensus mou qui assurait l&#8217;impunit\u00e9 des assassins et des tortionnaires. Certes, les lois qui les prot\u00e8gent n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 abolies, mais les sondages montrent que 75 % des Argentins sont partisans de les remettre en question. Et, tel Al Capone tomb\u00e9 pour fraude fiscale, les ex-dictateurs et leurs bourreaux se voient poursuivis et m\u00eame parfois emprisonn\u00e9s pour des arnaques financi\u00e8res qui ne sont pas couvertes par l&#8217;amnistie. La corruption atteint en effet des niveaux records et \u00e9clabousse r\u00e9guli\u00e8rement les all\u00e9es du pouvoir. Une des plaisanteries favorites des Portenos (habitants de Buenos Aires) est &#8220;Connaissez vous la diff\u00e9rence entre un polico (politicien) et un mobil (t\u00e9l\u00e9phone mobile) ? R\u00e9ponse : il n&#8217;y en a pas. Pour utiliser le mobil et parler, il faut composer le 12, et pour utiliser le politicien et lui parler d&#8217;affaires, il faut commencer par lui donner 12 %&#8230;&#8221;<\/p>\n<p>D\u00e8s qu&#8217;on s&#8217;\u00e9loigne un peu du centre ville, c&#8217;est le v\u00e9ritable visage d&#8217;une Argentine \u00e0 deux vitesses qui appara\u00eet : maisons d\u00e9labr\u00e9es et insalubres, canalisations \u00e9ventr\u00e9es, bidonvilles envahis par des torrents de boue, jeunesse d\u00e9soeuvr\u00e9e et livr\u00e9e \u00e0 la d\u00e9linquance et \u00e0 la drogue.<\/p>\n<p><strong> L&#8217;homme araign\u00e9e et les pilleurs de restaurants <\/strong><\/p>\n<p>Cette mont\u00e9e de la d\u00e9linquance, dans un pays qui avait la r\u00e9putation d&#8217;\u00eatre l&#8217;un des plus s\u00fbrs d&#8217;Am\u00e9rique latine, p\u00e9nalise comme partout d&#8217;abord les pauvres qui se volent entre eux, mais elle n&#8217;\u00e9pargne pas les riches. Ainsi, dans tous les beaux quartiers et les villes baln\u00e9aires cot\u00e9es, la mode est aux attaques contre les restaurants chics. Vers la fin de la soir\u00e9e, au moment de payer l&#8217;addition, trois ou quatre clients souvent accompagn\u00e9s de jolies femmes se l\u00e8vent, braquent les convives et repartent avec les portefeuilles, les bijoux et la caisse de l&#8217;\u00e9tablissement, au volant des meilleures voitures gar\u00e9es devant l&#8217;entr\u00e9e : ils n&#8217;ont que le choix entre les Merc\u00e9d\u00e8s, les BMW et les Cadillac. Ce sc\u00e9nario dure depuis des mois et la police s&#8217;av\u00e8re impuissante \u00e0 y mettre fin. On murmure d&#8217;ailleurs que les auteurs des braquages pourraient \u00eatre des flics. En activit\u00e9 ou recycl\u00e9s. Faire r\u00e9gner un climat d&#8217;ins\u00e9curit\u00e9 au sein des classes ais\u00e9es serait un moyen de leur faire payer les coupes pratiqu\u00e9es dans les effectifs policiers apr\u00e8s la chute de la dictature et de les inciter \u00e0 changer d&#8217;avis&#8230; Aux douteux exploits des pilleurs de restaurants, on peut donc pr\u00e9f\u00e9rer les performances spectaculaires de l&#8217;homme-araign\u00e9e qui escalade les fa\u00e7ades des beaux quartiers pour d\u00e9valiser les appartements. Lui n&#8217;a probablement pas de projets s\u00e9curitaires en t\u00eate. Emule d&#8217;Ars\u00e8ne Lupin, il agit seul et ne vole que les esp\u00e8ces et les objets de petites dimensions&#8230;<\/p>\n<p>La vague de criminalit\u00e9 qui, \u00e0 en croire la presse, d\u00e9ferle sur l&#8217;Argentine, prend aussi des aspects sordides et sanglants. Tel le viol et l&#8217;assassinat de deux jeunes campeuses par un ex-policier reconverti en garde priv\u00e9. Les milices priv\u00e9es baptis\u00e9es &#8220;soci\u00e9t\u00e9 de s\u00e9curit\u00e9&#8221; ou &#8220;de gardiennage&#8221; connaissent une prosp\u00e9rit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent et regroupent aujourd&#8217;hui pr\u00e8s de 30 000 hommes arm\u00e9s, dont beaucoup d&#8217;anciens militaires et policiers de la dictature. Ces mercenaires repr\u00e9sentent une v\u00e9ritable menace pour une d\u00e9mocratie d\u00e9j\u00e0 bancale.<\/p>\n<p>On ne compte plus les exactions et les crimes o\u00f9 sont impliqu\u00e9s ces sbires au pass\u00e9 douteux. La course \u00e0 l&#8217;argent facile, dans une soci\u00e9t\u00e9 gagn\u00e9e par la fi\u00e8vre consum\u00e9riste, frappe enfin des milieux qu&#8217;on aurait pu croire prot\u00e9g\u00e9s par une certaine \u00e9thique professionnelle, comme le corps m\u00e9dical. Les cliniques priv\u00e9es profitent des carences des h\u00f4pitaux publics laiss\u00e9s \u00e0 l&#8217;abandon et de l&#8217;absence de tout contr\u00f4le pour pratiquer des tarifs prohibitifs. Il s&#8217;y passe parfois de dr\u00f4les de choses, comme \u00e0 la clinique de l&#8217;Union des transports automobiles, o\u00f9 un groupe de m\u00e9decins et d&#8217;infirmi\u00e8res volait des nouveaux n\u00e9s en faisant croire aux parents qu&#8217;ils \u00e9taient mort-n\u00e9s. Un jeune couple, Juan Carlos et Stella Maria Cerrati, s&#8217;est ainsi vu pr\u00e9senter un petit cadavre \u00e0 demi d\u00e9compos\u00e9, celui d&#8217;un autre b\u00e9b\u00e9. Tout a \u00e9t\u00e9 fait pour le d\u00e9courager d&#8217;engager des poursuites judiciaires : trucage d&#8217;\u00e9chographie, disparition de dossiers m\u00e9dicaux, menaces, tentative de corruption. Sa t\u00e9nacit\u00e9 a eu raison du gang m\u00e9dical qui a finalement \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9. Ce qui nous a permis d&#8217;apprendre qu&#8217;un b\u00e9b\u00e9 : \u00e0 condition d&#8217;\u00eatre blond et d&#8217;avoir les yeux bleus : se revend 50 000 dollars en Argentine.<\/p>\n<p>C&#8217;est peut-\u00eatre parce qu&#8217;ils vivent quotidiennement dans un univers tr\u00e8s sombre que les Argentins n&#8217;ont gu\u00e8re de go\u00fbt pour le roman noir : les rares auteurs qui ont choisi le genre sont pour la plupart des exil\u00e9s, tel Chavarria qui vit \u00e0 Cuba ou Cruz qui r\u00e9side au Mexique. Ils sont introuvables et inconnus dans les meilleures librairies de Buenos Aires, o\u00f9, en revanche d&#8217;\u00e9normes piles de thrillers traduits de l&#8217;am\u00e9ricain, de Stephen King \u00e0 Grisham, occupent les vitrines. Apr\u00e8s avoir fait b\u00e9n\u00e9ficier l&#8217;Argentine de ses conseillers-es-r\u00e9pression, l&#8217;Am\u00e9rique du Nord l&#8217;inonde de ses produits culturels. Signe des temps, m\u00eame les c\u00e9l\u00e8bres caf\u00e9s qui ont fait la gloire de Buenos Aires et accueilli les grandes voix du tango sont en p\u00e9ril. La jeunesse branch\u00e9e qui vient exhiber ses Nike et ses T-shirts frapp\u00e9s des logos des universit\u00e9s nord-am\u00e9ricaines dans la rue Lavalle (prononcer &#8220;Lavache&#8221;) pr\u00e9f\u00e8re la techno \u00e0 Carlos Gardel et fait la queue devant les guichets du Titanic, sans para\u00eetre se soucier du naufrage qui guette son pays.<\/p>\n<p>&#8220;Nous avons parfois l&#8217;impression de vivre sur une plan\u00e8te diff\u00e9rente de celles de tous ces jeunes qui ne songent qu&#8217;\u00e0 consommer&#8221;, dit Jorge qui continue \u00e0 coller ses affiches contre les tortionnaires. &#8220;Que la crise \u00e9conomique qui frappe d\u00e9j\u00e0 le Br\u00e9sil nous tombe dessus, et ils vont peut-\u00eatre changer leur fa\u00e7on de voir&#8230;&#8221; Mais, crise \u00e9conomique ou pas, les perspectives de changement profond restent faibles en Argentine, o\u00f9, aux prochaines \u00e9lections pr\u00e9sidentielles, les \u00e9lecteurs n&#8217;auront le choix qu&#8217;entre le candidat du Parti Judicialiste (p\u00e9roniste, celui de l&#8217;actuel pr\u00e9sident Menem) et celui de l&#8217;UCR (Union civique radicale, la droite classique), dont les politiques se distinguent tr\u00e8s peu.<\/p>\n<p>&#8220;Il y a tout de m\u00eame des progr\u00e8s chez nous, se console Mario Wainfeld, la d\u00e9mocratie progresse. Quand j&#8217;\u00e9tais gosse et que je me promenais avec mon p\u00e8re dans la rue, il \u00e9tait courant que des gens se fassent assassiner ou enlever \u00e0 quelques pas, sous nos yeux. Mon p\u00e8re me prenait par la main et m&#8217;emmenait un peu plus loin sans rien dire. Aujourd&#8217;hui, tout de m\u00eame, on tue un peu moins et les crimes ne passent plus inaper\u00e7us&#8230;&#8221;<\/p>\n<p>* Ecrivain, dernier ouvrage publi\u00e9 : KZ, Retour vers l&#8217;enfer, Editions M\u00e9taili\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Si le combat contre l&#8217;impunit\u00e9 est devenu l&#8217;affaire de la presse, tr\u00e8s en pointe sur le sujet, c&#8217;est qu&#8217;\u00e0 la diff\u00e9rence de ceux du Chili, les militaires argentins sont des perdants. La d\u00e9linquance quotidienne, fille perdue de la mis\u00e8re et de la corruption, demeure cependant le r\u00e9v\u00e9lateur de la vie politique et sociale. Impressions de voyage. <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[289],"class_list":["post-1278","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-ameriques"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1278","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1278"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1278\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1278"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1278"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1278"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}