{"id":12738,"date":"2021-02-03T08:44:35","date_gmt":"2021-02-03T07:44:35","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-la-gauche-peut-elle-survivre-en-manquant-les-mouvements-sociaux\/"},"modified":"2021-02-03T08:44:35","modified_gmt":"2021-02-03T07:44:35","slug":"article-la-gauche-peut-elle-survivre-en-manquant-les-mouvements-sociaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12738","title":{"rendered":"La gauche peut-elle survivre en manquant les mouvements sociaux ?"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Comme si l&#8217;histoire s&#8217;acc\u00e9l\u00e9rait. Ces derniers temps, le mouvement social est en \u00e9bullition, mais \u00e9pars : marches pour le climat, contre les violences polici\u00e8res, gilets jaunes, mouvement <em>#MeToo<\/em>\u2026 Tant de rendez-vous, de luttes qui se jouent en marge des partis et des syndicats.<\/p>\n<p><quote><em>\u00ab La seule noblesse r\u00e9side dans la volont\u00e9 de subversion. \u00bb<\/em><\/p>\n<p><strong>Paul Nizan<\/strong>, <em>La Conspiration<\/em><\/quote><\/p>\n<p>Les mouvements sociaux qui ont marqu\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es sonnent comme un avertissement. La gauche, celle des partis et des mouvements repr\u00e9sent\u00e9s, ne semble plus en mesure d\u2019\u00eatre le lieu de la conception consciente d\u2019une strat\u00e9gie de la conflictualit\u00e9 sociale. En cessant d\u2019\u00eatre une \u00e9preuve existentielle \u00e0 l\u2019ordre existant, ses capacit\u00e9s \u00e0 avancer des solutions concr\u00e8tes, imm\u00e9diates ou futures aux urgences sociales et politiques des populations se r\u00e9duisent comme peau de chagrin. La cons\u00e9quence logique de cette situation pour la gauche, toute la gauche, est la perte constante d\u2019appuis et de relais dans la population qui se traduit par une difficult\u00e9 \u00e0 repr\u00e9senter d\u00e9sormais un d\u00e9bouch\u00e9 \u00e9lectoral naturel. Cette crise ontologique de la gauche vient renforcer la crise de la m\u00e9diation \u00e0 laquelle elle est maintenant depuis longtemps et de plus en plus confront\u00e9e. Attaqu\u00e9s, m\u00e9pris\u00e9s ou bris\u00e9s par la classe dirigeante, les syndicats, partis, organisations de gauche et les m\u00e9canismes de la n\u00e9gociation collective sont d\u00e9mon\u00e9tis\u00e9s et n\u2019apparaissent plus utiles ou efficaces aupr\u00e8s d\u2019une partie importante de ce qu\u2019a pu consister autant le peuple de gauche que, plus largement, les classes populaires.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/politique\/article\/le-vertige-de-la-souverainete\">Le vertige de la souverainet\u00e9<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Accul\u00e9e ainsi par des ann\u00e9es de d\u00e9faites, la mobilisation sociale classique souffre d\u2019une image antimoderne et obsol\u00e8te. La propagande de ses adversaires la d\u00e9peint comme corporatiste et manquant de signifiants universels. Elle semble manquer cruellement de subversivit\u00e9 au point de ne repr\u00e9senter une dangerosit\u00e9 potentielle qu\u2019en de rares occasions. Si les \u00ab classes dangereuses \u00bb, du musulman \u00e0 l\u2019ouvrier, continuent de recevoir l\u2019attention des dispositifs r\u00e9pressifs, les repr\u00e9sentants de la gauche semblent install\u00e9s durablement dans une folklorisation inoffensive. Cette anesth\u00e9sie des corps organis\u00e9s dans la d\u00e9faite laisse ainsi les contradictions sociales pr\u00e9sentes d\u00e9chirer les soci\u00e9t\u00e9s occidentales modernes. Toutes sont travers\u00e9es par les conflits violents que produisent les dispositifs de domination et d\u2019exploitation \u00e0 l&#8217;\u0153uvre dans l\u2019arri\u00e8re boutique des \u00ab d\u00e9mocraties \u00bb lib\u00e9rales. En pers\u00e9v\u00e9rant dans sa disposition politique et intellectuelle actuelle, dans son incapacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre le fer de lance des luttes \u00e9mancipatrices, la gauche fait face \u00e0 un danger \u00e9vident : s\u2019ext\u00e9rioriser trop profond\u00e9ment par rapport aux modalit\u00e9s d\u2019organisation populaire dont elle devrait tirer sa l\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n<p>Le mouvement des gilets jaunes en cours depuis 2018, le \u00ab mouvement \u00bb <em>#MeToo<\/em> ou du moins la vague f\u00e9ministe qui l\u2019a port\u00e9, l\u2019\u00e9mergeant mouvement des mobilisations pour le climat et le mouvement contre les violences racistes et polici\u00e8res dans le sillage de <em>Black Lives Matter<\/em> sont quatre mouvements nationaux voire internationaux, qui \u00e0 leur mani\u00e8re, sont des ph\u00e9nom\u00e8nes massifs, politiques et dont l\u2019expression premi\u00e8re a \u00e9t\u00e9 possible en s\u2019affranchissant des bureaucraties syndicales et politiques ou m\u00eame parfois en allant \u00e0 leur encontre. Une deuxi\u00e8me caract\u00e9ristique de ces mouvements r\u00e9side dans leur capacit\u00e9 \u00e0 engager un renouvellement des modalit\u00e9s de la lutte politique, ou du moins de se d\u00e9marquer des us et coutumes de la m\u00e9diation politique traditionnelle gr\u00e2ce \u00e0 leur relative ind\u00e9pendance aux canaux de l\u2019action politique institutionnelle. Ces mouvements engagent finalement une confrontation sur la d\u00e9finition m\u00eame de la lutte \u00e9mancipatrice et les formes qu\u2019elle doit prendre avec les organisations traditionnelles. <\/p>\n<h2>Les gilets jaunes, une le\u00e7on populaire ?<\/h2>\n<p>\u00c0 la vue de la composition socio-\u00e9conomique des participants du mouvement des gilets jaunes et de sa base revendicative, il est difficile de ne pas lui attribuer le qualificatif de mouvement populaire, au sens fort du terme, bien qu\u2019il ne se soit pas r\u00e9ellement positionn\u00e9 sur la question de l\u2019exploitation. Sa r\u00e9elle premi\u00e8re victoire est sans conteste le ralliement effectif de la gauche \u00e0 sa cause. Alors qu\u2019elle \u00e9tait apparue d\u2019abord frileuse \u00e0 son \u00e9gard, en raison d\u2019une relative facilit\u00e9 pour les organisations politiques de gauche \u00e0 s\u2019identifier \u00e0 certaines mesures sociales du corpus revendicatif du mouvement, les gilets jaunes ont b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019un basculement de son soutien en leur faveur. Progressivement, les cadres politiques et les militants, notamment ceux de la France insoumise et de la CGT, sont all\u00e9s \u00e0 la rencontre des mobilis\u00e9s, sur les ronds-points et dans les manifestations parisiennes. Cependant, le soutien de la gauche au mouvement s\u2019est confront\u00e9 \u00e0 la persistance de la suspicion premi\u00e8re du mouvement \u00e0 l\u2019\u00e9gard des canaux traditionnels de la m\u00e9diation politique qu\u2019ils repr\u00e9sentent.<\/p>\n<p>Le mouvement des gilets jaunes pourrait marquer l\u2019histoire sociale et politique fran\u00e7aise. Le renversement du rapport repr\u00e9sentant\/repr\u00e9sent\u00e9 a \u00e9t\u00e9 la condition <em>sine qua non<\/em> de l\u2019\u00e9mergence d\u2019une telle contestation. S\u2019affranchir du porte-parolat \u00e9tait le moyen de s\u2019imposer \u00e0 l\u2019agenda politique, a minima de mani\u00e8re temporaire. Maigre bilan en consid\u00e9ration du fait qu\u2019il n\u2019a pas re\u00e7u de r\u00e9ponses politiques \u00e0 la hauteur des d\u00e9fis \u00e9nonc\u00e9s mais il n\u2019en demeure pas moins une formidable le\u00e7on adress\u00e9e \u00e0 la gauche : non seulement ce mouvement a \u00e9t\u00e9 le fait de populations dont la gauche devrait tirer sa l\u00e9gitimit\u00e9 mais il a \u00e9t\u00e9 aussi la d\u00e9monstration des limites profondes des modalit\u00e9s d\u2019action et de m\u00e9diation qu\u2019elle utilise pour exister politiquement. Les gilets jaunes ont bouscul\u00e9 la calme torpeur de la gauche fran\u00e7aise en d\u00e9montrant qu\u2019il \u00e9tait possible d\u2019imposer des sujets politiques au pouvoir et de rompre avec la perspective d\u00e9fensive dont elle peine \u00e0 se d\u00e9p\u00eatrer. Dans sa mobilisation, le recours \u00e0 des formes violentes et intenses de conflictualit\u00e9, de d\u00e9sob\u00e9issance ou tout simplement des actions d\u00e9rogeant aux r\u00e8gles proc\u00e9durales dans lesquelles les enferme la classe dirigeante a re\u00e7u l\u2019assentiment massif des participants. Une telle r\u00e9alit\u00e9 a renforc\u00e9 le sentiment de reprise en main de la destin\u00e9e collective par ses premiers concern\u00e9s. Cette capacit\u00e9 \u00e0 choisir le sujet de la conversation et \u00e0 ma\u00eetriser en partie son ton et son rythme a \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois une exp\u00e9rience de politisation des participants et une illustration du r\u00f4le que la gauche ne joue plus. N\u00e9anmoins, ce mouvement n\u2019a jamais eu vocation \u00e0 remplacer la gauche politique : ses capacit\u00e9s d\u2019organisation limit\u00e9es quant \u00e0 la conqu\u00eate effective du pouvoir ainsi que la disparit\u00e9 voire la dispersion des id\u00e9es (parfois contradictoires) qui s\u2019y exprimaient, ne lui ont pas permis d\u2019envisager une v\u00e9ritable continuit\u00e9 dans l\u2019espace et une p\u00e9rennisation dans le temps.<\/p>\n<h2>Ne les lib\u00e9rez pas, elles s\u2019en chargent&#8230;<\/h2>\n<p>Il devrait \u00eatre une \u00e9vidence que la gauche doit n\u00e9cessairement appuyer la lutte f\u00e9ministe et ses acteurs partout o\u00f9 elle le peut et promouvoir une conception du monde qui ne consente pas \u00e0 la reproduction d\u2019un syst\u00e8me d\u2019assignation sociale et culturelle des r\u00f4les sexu\u00e9s et genr\u00e9s. Or, dans l\u2019effet des vagues successives du mouvement <em>#MeToo<\/em>, le champ politique a \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 de plein fouet par la d\u00e9nonciation de l\u2019abus de pouvoir en vigueur dans ce milieu y compris dans l\u2019ensemble des partis de la gauche traditionnelle, du parti socialiste en passant par les \u00e9cologistes, les communistes, les insoumis, les anticapitalistes, les cercles militants moins institutionnalis\u00e9s ou encore l\u2019Unef, le syndicat \u00e9tudiant. Ce tableau catastrophique montre que les bonnes volont\u00e9s affich\u00e9es ne sont jamais synonymes d&#8217;innocence, particuli\u00e8rement dans les sph\u00e8res o\u00f9 des relations de pouvoir s\u2019\u00e9tablissent, parfois en dehors des rapports d\u00e9finis l\u00e9galement. <\/p>\n<p>Ce constat sur la r\u00e9alit\u00e9 des outils de m\u00e9diation dont se dote la gauche illustre l\u2019incapacit\u00e9 relative des partis \u00e0 \u00eatre la perspective politique naturelle de la lutte f\u00e9ministe. La remise en cause des repr\u00e9sentations genr\u00e9es, des comportements et des rapports humains qu\u2019elle demande d\u00e9passe la t\u00e2che de transcrire int\u00e9gralement le combat au travers de propositions. La gauche fran\u00e7aise accuse d\u00e9j\u00e0 un s\u00e9rieux retard intellectuel \u00e0 ce propos, une tendance renforc\u00e9e par la mainmise sur les postes de pouvoir d\u2019une g\u00e9rontocratie masculine et blanche r\u00e9fractaire \u00e0 la discussion, et au d\u00e9mant\u00e8lement de ses privil\u00e8ges. Ainsi, que ce soit au sein des partis ou des organisations qui la composent, l\u2019incapacit\u00e9 ou parfois la r\u00e9sistance d\u2019une partie de la gauche fran\u00e7aise \u00e0 refonder ses conceptions des rapports sociaux prend la forme d\u2019un aveuglement o\u00f9 les rapports de genre ou de race sont au pire ni\u00e9s au mieux con\u00e7ues comme des pi\u00e8ces rapport\u00e9es trouvant difficilement place au sein d\u2019une vision de l\u2019\u00e9mancipation essentiellement fond\u00e9e sur la question de la classe. En l\u2019absence de changement, le r\u00f4le de m\u00e9diation institutionnelle que peuvent proposer les organisations politiques actuelles ne pourra finalement que jouer un r\u00f4le de relais du propos. <\/p>\n<p>Le combat f\u00e9ministe semble s\u2019exprimer mieux dans la soci\u00e9t\u00e9 civile selon une double modalit\u00e9 : d\u2019une part, parce qu\u2019il organise souvent mieux la confrontation directe aux oppressions (que les partis politiques n\u2019adressent souvent qu\u2019en paroles), et d\u2019autre part parce qu\u2019elle permet la promotion d\u2019un contre-discours qui vise \u00e0 transformer v\u00e9ritablement l\u2019organisation sociale, et qui s\u2019appuie sur des outils pour d\u00e9construire les repr\u00e9sentations pr\u00e9sentes de l\u2019ordre genr\u00e9e (dont les organisations politiques et syndicales n\u2019organisent que des ersatzs). L\u2019action f\u00e9ministe a d\u2019ailleurs dans son histoire syst\u00e9matiquement d\u00fb forcer la main des organisations politiques au moyen de l\u2019action des premi\u00e8res concern\u00e9es \u2013 et aujourd\u2019hui, elle s\u2019y adonne de nouveau \u00e0 coups de hashtags, happenings qui brisent les tabous, l\u2019omerta et la pacification fallacieuse des relations de dominations, n\u2019en d\u00e9plaisent \u00e0 certain.e.s. La temporalit\u00e9 vivante et inscrite dans les corps de leurs combats ne peut s\u2019astreindre au temps long de l\u2019ar\u00e8ne politique ou \u00e0 ses formes devenues polic\u00e9es et trop peu r\u00e9actives. La d\u00e9construction des dominations genr\u00e9es peut-elle se passer d\u2019une action au c\u0153ur du pouvoir, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019\u00eatre port\u00e9e par une entit\u00e9 politique de masse dont l\u2019objectif est la conqu\u00eate de l\u2019appareil d\u2019\u00c9tat ?<\/p>\n<h2>Un climat de d\u00e9fiance ?<\/h2>\n<p>En quoi le \u00ab mouvement climat \u00bb peut-il s\u2019inscrire dans un d\u00e9veloppement sur la crise de la m\u00e9diation politique ? A priori pour deux raisons. D\u2019abord, la relation entre ses acteurs et le parti \u00ab officiel \u00bb de l\u2019\u00e9cologie politique (EELV) ne proc\u00e8de pas du m\u00eame lien organique qu\u2019avait jou\u00e9 le militant communiste \u00e0 la CGT ou le militant trotskiste inscrit dans les luttes et s\u2019illustre plut\u00f4t sous la forme d\u2019une galaxie aux interactions ni automatiques ni absolument ind\u00e9pendantes. D\u2019ailleurs, si l\u2019on consid\u00e8re qu\u2019\u00e9cologie politique et gauche poss\u00e8dent une histoire commune, ou a minima des points de convergences, ce mouvement n\u2019a pas choisi de faire de la gauche son porte-parole officiel malgr\u00e9 une base militante qui y est socialement et \u00e9lectoralement ancr\u00e9e. D\u2019autre part, le mouvement climat s\u2019est offert son entr\u00e9e m\u00e9diatique \u00e0 la faveur de sa protestation contre la \u00ab fabrique de la lenteur \u00bb par la classe politique, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une remise en cause d\u2019apparence apartisane de l\u2019ensemble de l\u2019appareillage politique. <\/p>\n<p>L\u2019\u00e9cologie politique chemine donc depuis les ann\u00e9es 1970 avec pour volont\u00e9 d\u2019\u00e9merger comme une nouvelle option id\u00e9ologique totale et non uniquement comme une id\u00e9e compl\u00e9mentaire \u00e0 la question sociale. Cependant, l\u2019ampleur de la mobilisation climatique s\u2019ancre aujourd\u2019hui au moyen d\u2019une d\u00e9m\u00e9diation ma\u00eetris\u00e9e. C\u2019est notamment au moyen d\u2019une mise en sc\u00e8ne de la d\u00e9sob\u00e9issance civile que le mouvement climat promeut son avertissement g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 la classe politique, soulignant dans l\u2019appel \u00e0 d\u00e9sob\u00e9ir la n\u00e9cessit\u00e9 de s\u2019affranchir du cadre habituel de la m\u00e9diation politique, l\u00e0 encore lent, \u00e9cul\u00e9 et jug\u00e9 inefficace tant dans les sommets internationaux qu\u2019au niveau national o\u00f9 se prennent des initiatives balbutiantes et frileuses. Le mouvement pour le climat apparu ces derni\u00e8res ann\u00e9es repose donc sur un paradoxe constitutif : il poursuit une volont\u00e9 h\u00e9g\u00e9monique dans une dialectique conscientisation\/lutte finalement assez traditionnelle de la mobilisation sociale mais a recours \u00e0 des formes d\u2019actions qui mettent en sc\u00e8ne l\u2019objectif de contourner le rapport repr\u00e9sentant\/repr\u00e9sent\u00e9 et de d\u00e9border la m\u00e9diation politique classique.<\/p>\n<h2>Violences polici\u00e8res et question raciale : la puissance de l\u2019ind\u00e9pendance<\/h2>\n<p>Une des derni\u00e8res expressions marquantes de ces derni\u00e8res ann\u00e9es est la dynamique du mouvement contre les violences polici\u00e8res, \u00e9troitement li\u00e9 aux nouveaux combats antiracistes. La mont\u00e9e en puissance de ces revendications d\u00e9borde peu \u00e0 peu tous les relais traditionnels de la m\u00e9diation politique. Ni le paternalisme venu d\u2019acteurs divers (politiques, m\u00e9diatiques, associatifs et m\u00eame de personnes concern\u00e9es par la situation d\u00e9nonc\u00e9e), ni la galaxie install\u00e9e autour de la gauche (particuli\u00e8rement socialiste, comme l\u2019\u00e9tait SOS Racisme) qui avait pris en charge le combat de l\u2019antiracisme au nom de et \u00e0 la place des personnes racis\u00e9es, ne parviennent \u00e0 r\u00e9cup\u00e9rer, malgr\u00e9 d\u2019importants efforts, le mouvement qui semble s\u2019\u00eatre install\u00e9 durablement et puissamment dans le champ politique. <\/p>\n<p>La capacit\u00e9 \u00e0 occuper le devant de la sc\u00e8ne est venue directement de l\u2019affranchissement des dispositifs existants pour exprimer des demandes sociales et politiques. La r\u00e9volte de 2005, inscrite dans une longue tradition de r\u00e9voltes et luttes de l\u2019immigration, avait ouvert la voie de fa\u00e7on spectaculaire. Elle avait fait irruption et rupture. Irruption, car sans \u00eatre planifi\u00e9e elle s\u2019\u00e9tait impos\u00e9e comme un sujet de premier plan et \u00e9tait le fait des personnes directement concern\u00e9es. Rupture car elle avait r\u00e9ussi en partie \u00e0 briser le d\u00e9ni sur la situation des banlieues et des quartiers populaires. Le r\u00e9cit dominant a fait les frais d\u2019une mobilisation explosive s\u2019\u00e9mancipant du carcan des appels \u00e0 la patience, ou de la promesse de s\u2019occuper toujours plus tard du racisme, une fois les \u00e9lections gagn\u00e9es. En reprenant leur parole usurp\u00e9e, en renversant le rapport repr\u00e9sentant\/repr\u00e9sent\u00e9, des acteurs des quartiers populaires sont devenus aujourd\u2019hui les moteurs d\u2019un mouvement antiraciste et contre les violences polici\u00e8res qui de nouveau fait irruption et rupture en refusant de continuer de subir la guerre qui leur est faite. <\/p>\n<p>Le succ\u00e8s de ces mobilisations reposant sur une ind\u00e9pendance recouvr\u00e9e vis-\u00e0-vis des organisations politiques traditionnelles exprime l\u2019\u00e9chec de la gauche \u00e0 \u00eatre une option r\u00e9elle de l\u2019\u00e9galit\u00e9 pour toutes et tous. Cette derni\u00e8re ne peut aujourd\u2019hui se permettre d\u2019esp\u00e9rer que les quartiers populaires continuent de voter avec leur porte-monnaie, c\u2019est-\u00e0-dire pour elle, car elle reste l\u2019option la moins dangereuse face \u00e0 la violence raciste de l\u2019extr\u00eame droite et la violence sociale de l\u2019extr\u00eame centre. Une grande partie de la gauche ne comprend d\u2019ailleurs toujours pas en quoi son histoire et celle des luttes de l\u2019immigration sont conflictuelles. Entre les communistes toujours pr\u00eats \u00e0 croire qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 de tous les combats et qu\u2019ils sont irr\u00e9prochables, o\u00f9 les \u00ab r\u00e9publicains de gauche \u00bb qui se refusent encore \u00e0 voir que le mod\u00e8le <em>colorblind<\/em> de l\u2019int\u00e9gration politique fran\u00e7ais ne m\u00e8ne qu\u2019\u00e0 l\u2019effacement des r\u00e9alit\u00e9s v\u00e9cues, la gauche entame jour apr\u00e8s jour sa l\u00e9gitimit\u00e9 aupr\u00e8s de ceux qu\u2019elle n\u2019a repr\u00e9sent\u00e9 que souvent par d\u00e9faut. En face, ceux qui sont en responsabilit\u00e9s sont aussi ceux qui organisent la racialisation de notre soci\u00e9t\u00e9, le racisme confortant leur pouvoir. D\u00e8s lors, les affronter doit aussi revenir \u00e0 les d\u00e9loger des places qu\u2019ils occupent. Les mouvements antiracistes ne pourront \u00e9luder l\u2019inscription de leurs combats dans l\u2019ar\u00e8ne o\u00f9 les luttes de pouvoir s\u2019engagent. Aux \u00c9tats-Unis, <em>Black Live Matters<\/em> en a bien conscience, en France il faut esp\u00e9rer qu\u2019il existe un chemin commun pour sortir de l\u2019impasse.<\/p>\n<blockquote><p>Les difficult\u00e9s de la gauche \u00e0 \u00eatre le fer de lance de la question sociale, l\u2019artisan de l\u2019\u00e9mancipation de toutes et tous ou le moteur du combat \u00e9cologiste ne sont pas une fatalit\u00e9. L\u2019effervescence des mouvements sociaux et politiques qui fleurissent ne suffira pas non plus \u00e0 mener jusqu\u2019\u00e0 son terme la t\u00e2che qui incombe, \u00e0 savoir le renversement r\u00e9el du capitalisme et des rapports sociaux oppressifs qu\u2019il organise et qui le fondent.<\/p><\/blockquote>\n<h2>Fin de parti ?<\/h2>\n<p>La forme-parti a subi les assauts de l\u2019histoire et sa l\u00e9gitimit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 entach\u00e9e par les \u00e9checs et les tremblements de terre que la crise politique fait subir \u00e0 la sc\u00e8ne politique. Difficile pourtant d\u2019enterrer d\u2019un trait de plume le r\u00f4le crucial que conserve l\u2019organisation politique : celui d\u2019\u00eatre un outil pour l\u2019organisation d\u2019un bloc historique \u00e0 m\u00eame de conqu\u00e9rir le pouvoir. Les difficult\u00e9s de la gauche \u00e0 \u00eatre le fer de lance de la question sociale, l\u2019artisan de l\u2019\u00e9mancipation de toutes et tous ou le moteur du combat \u00e9cologiste ne sont pas une fatalit\u00e9. L\u2019effervescence des mouvements sociaux et politiques qui fleurissent ne suffira pas non plus \u00e0 mener jusqu\u2019\u00e0 son terme la t\u00e2che qui incombe, \u00e0 savoir le renversement r\u00e9el du capitalisme et des rapports sociaux oppressifs qu\u2019il organise et qui le fondent. La recomposition en cours de la gauche politique atteste d\u2019une p\u00e9riode de gestation de l\u2019outil politique \u00e0 promouvoir. Les avertissements nombreux que les mouvements sociaux lui adressent ces derni\u00e8res ann\u00e9es sont ainsi cruciaux pour ne pas manquer de rompre avec l\u2019emp\u00eatrement dans l\u2019archa\u00efsme des formes et les modalit\u00e9s de la lutte dont la gauche a h\u00e9rit\u00e9 du XX\u00e8me si\u00e8cle. La proposition populiste avait \u00e0 sa mani\u00e8re th\u00e9oris\u00e9 la conqu\u00eate \u00e9lectorale du pouvoir d\u2019\u00c9tat comme moyen de convertir les revendications des mouvements sociaux en politiques publiques. L\u2019on peut l\u00e9gitimement douter que l\u2019effort engag\u00e9 soit suffisant mais l&#8217;initiative et la prise de risque devanceront toujours le repli dans les certitudes et les habitudes. Reste \u00e0 envisager la nouvelle articulation \u00e0 trouver entre mouvements, luttes et partis alors que le pouvoir n\u2019est encore qu&#8217;une chim\u00e8re et qu\u2019il reste difficile de permettre \u00e0 chacun de prendre part l\u00e9gitimement \u00e0 l\u2019action militante, plus que jamais n\u00e9cessaire. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/pablo-pillaud-vivien-2445\"><strong>Pablo Pillaud-Vivien<\/strong><\/a> et <strong>Paul Elek<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme si l&#8217;histoire s&#8217;acc\u00e9l\u00e9rait. Ces derniers temps, le mouvement social est en \u00e9bullition, mais \u00e9pars : marches pour le climat, contre les violences polici\u00e8res, gilets jaunes, mouvement <em>#MeToo<\/em>\u2026 Tant de rendez-vous, de luttes qui se jouent en marge des partis et des syndicats.<\/p>\n","protected":false},"author":1204,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[412,306,311,295,350,315],"class_list":["post-12738","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-idees-culture","tag-ecologie","tag-feminisme","tag-mouvement-social","tag-nupes","tag-racisme","tag-syndicats"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12738","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1204"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=12738"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12738\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=12738"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=12738"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=12738"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}