{"id":12699,"date":"2021-01-14T09:34:24","date_gmt":"2021-01-14T08:34:24","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-a-propos-de-beaud-et-noiriel-l-enfermement-identitaire-n-est-pas-le-lot-de\/"},"modified":"2023-06-24T00:09:52","modified_gmt":"2023-06-23T22:09:52","slug":"article-a-propos-de-beaud-et-noiriel-l-enfermement-identitaire-n-est-pas-le-lot-de","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12699","title":{"rendered":"\u00c0 propos de Beaud et Noiriel : l\u2019enfermement identitaire n\u2019est pas le lot de quelques-uns"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">St\u00e9phane Beaud et G\u00e9rard Noiriel sont connus pour leurs travaux originaux sur le monde ouvrier, dans l\u2019histoire et aujourd\u2019hui. Ils publient dans <em>Le Monde diplomatique<\/em> un texte, intitul\u00e9 \u00ab \u00ab Impasses des politiques identitaires \u00bb. Il est extrait d\u2019un livre \u00e0 para\u00eetre en f\u00e9vrier 2021. Premi\u00e8re r\u00e9flexion, en attendant l\u2019ouvrage annonc\u00e9\u2026<\/p>\n<p>Beaud et Noiriel n\u2019aiment pas <em>\u00ab la racialisation du discours public \u00bb<\/em>, dans lequel ils voient un effet de <em>\u00ab l\u2019am\u00e9ricanisation de notre vie publique \u00bb<\/em>. Elle installerait une frange importante de la population dans un <em>\u00ab enfermement identitaire \u00bb<\/em>. Elle contredirait ainsi la construction n\u00e9cessaire d\u2019alliances politiques autour de la question sociale, seule \u00e0 m\u00eame selon eux de rassembler les cat\u00e9gories populaires au lieu de les diviser. Les identit\u00e9s raciales, ajoutent-ils, ne sont qu\u2019une illusion et la marque d\u2019un oubli : <em>\u00ab La classe sociale d\u2019appartenance [reste] le facteur d\u00e9terminant autour duquel s\u2019arriment les autres dimensions de l\u2019identit\u00e9 des personnes \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/idees-culture\/article\/crise-de-legitimite-coleres-sociales-et-strategie-macronienne-de-la-muleta\">Crise de l\u00e9gitimit\u00e9, col\u00e8res sociales et strat\u00e9gie macronienne de la muleta<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>On ne juge pas d\u2019un livre \u00e0 partir de quelques pages. Celles qui sont propos\u00e9es semblent toutefois tr\u00e8s probl\u00e9matiques, d\u2019autant plus qu\u2019elles ne font que reprendre un vieux d\u00e9bat, celui qui oppose depuis quelques d\u00e9cennies l\u2019attention au \u00ab social \u00bb et la pr\u00e9occupation du \u00ab soci\u00e9tal \u00bb. Ce d\u00e9bat est tout aussi improductif aujourd\u2019hui qu\u2019il l\u2019\u00e9tait nagu\u00e8re.<\/p>\n<h2>L\u2019imaginaire et le r\u00e9el<\/h2>\n<p>La r\u00e9flexion de nos deux auteurs proc\u00e8de d\u2019un syllogisme. La \u00ab classe \u00bb est du c\u00f4t\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 objective, la \u00ab race \u00bb est du c\u00f4t\u00e9 de la repr\u00e9sentation, donc de l\u2019imaginaire ou de l\u2019illusion. Or on ne peut fonder une vis\u00e9e politique critique sur une abstraction. S\u2019il faut penser une \u00ab identit\u00e9 des personnes \u00bb, il faut donc l\u2019appuyer sur une identit\u00e9 de classe et non de race.<\/p>\n<p>Il est vrai que la notion de race s\u2019expose toujours aux belles d\u00e9monstrations de Claude L\u00e9vi-Strauss expliquant nagu\u00e8re que la race humaine n\u2019existait pas au sens biologique du terme. Pourtant, si la race n\u2019existe pas\u2026 elle n\u2019en tue pas moins[[<em>Vacarme<\/em>, 2015\/2 (N\u00b0 71), pages 1 \u00e0 21]]. La race est une id\u00e9e sans base mat\u00e9rielle biologique ; mais la racialisation qui la met au c\u0153ur de son projet est une force mat\u00e9rielle propulsive et pas seulement une id\u00e9e.<\/p>\n<p>Or cette racialisation n\u2019est pas le fruit de \u00ab l\u2019am\u00e9ricanisation \u00bb. Elle est une r\u00e9alit\u00e9 inscrite dans une histoire qui est d\u2019abord nationale. N\u2019avons-nous pas le triste privil\u00e8ge d\u2019avoir enfant\u00e9 la premi\u00e8re Bible du racisme th\u00e9orique, avec le d\u00e9solant auteur de l\u2019<em>Essai sur l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des races humaines<\/em>, Arthur de Gobineau (1853) ? Et c\u2019est bien chez nous qu\u2019une longue acculturation nourrie par le fait colonial a produit ce qui n\u2019est pas seulement un impens\u00e9, mais une pratique incessante de la discrimination, fonctionnant avant tout au faci\u00e8s. Les m\u00e9dias poss\u00e9d\u00e9s par <em>\u00ab les entreprises am\u00e9ricaines mondialis\u00e9es \u00bb<\/em> ont bon dos, pour disculper nos propres dominants et ceux qui les soutiennent. Il est tellement facile d\u2019expliquer que c\u2019est la faute aux autres\u2026<\/p>\n<blockquote><p>Tout mouvement qui se dresse, en totalit\u00e9 ou en partie, contre l\u2019iniquit\u00e9, la violence et la discrimination produite par le capitalisme dominant devrait \u00eatre tenu pour l\u00e9gitime. Mais aucun mouvement n\u2019est \u00e0 l\u2019abri d\u2019\u00e9volutions qui, \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e, pourraient contredire l\u2019objectif fondamental d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de libert\u00e9. L\u2019enfermement identitaire est alors tout aussi meurtrier que l\u2019indiff\u00e9renciation, celle qui place tout combat particulier sous l\u2019\u00e9gide d\u2019une norme pr\u00e9sum\u00e9e majoritaire.<\/p><\/blockquote>\n<p>D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, on peut mettre en doute l\u2019id\u00e9e que la seule r\u00e9alit\u00e9 sociale est celle de la classe. Beaud et Noiriel savent bien que la classe est un rapport social, donc une construction historique et pas un mat\u00e9riau pr\u00e9existant. \u00c0 proprement parler, l\u2019existence des classes ne pr\u00e9c\u00e8de pas celle de la lutte des classes : c\u2019est au contraire la lutte elle-m\u00eame qui les constituent, les font\u2026 et les d\u00e9font.<\/p>\n<p>C\u2019est par leur mise en mouvement et l\u2019exp\u00e9rience de leurs conflits que les ouvriers, dispers\u00e9s par leurs lieux, leurs statuts et leurs sociabilit\u00e9s, ont fa\u00e7onn\u00e9 leur conscience d\u2019eux-m\u00eames, qu&#8217;ils ont ont d\u00e9fini leur rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qui les enserre et qu\u2019ils se sont institu\u00e9s en classe s\u2019affirmant en tant que telle. <em>\u00ab Au d\u00e9but \u00e9tait la classe \u00bb<\/em> : laissons cela \u00e0 la l\u00e9gende\u2026<\/p>\n<p>L\u2019identit\u00e9 de la classe \u00ab objective \u00bb est une abstraction. La classe est un tout historique dans lequel s\u2019entrem\u00ealent, de fa\u00e7on mouvante, de l\u2019objectif et du subjectif, des positions sociales \u2013 d\u00e9finies par un classement \u2013 des pratiques organis\u00e9es et des repr\u00e9sentations qui deviennent des moteurs pour l\u2019action. La classe est une r\u00e9alit\u00e9 ; elle n\u2019est toutefois pas une \u00ab chose \u00bb, un objet qu\u2019il suffit de cat\u00e9goriser, de mesurer et de d\u00e9crire.<\/p>\n<h2>R\u00e9unir les cat\u00e9gories populaires dispers\u00e9e<\/h2>\n<p>O\u00f9 en est-on aujourd\u2019hui ? Les cat\u00e9gories populaires forment toujours l\u2019ossature des soci\u00e9t\u00e9s. Mais l\u2019unification relative qui a marqu\u00e9 l\u2019histoire ouvri\u00e8re sur deux si\u00e8cles a laiss\u00e9 la place \u00e0 une nouvelle dispersion. Le mouvement ouvrier a perdu de son souffle et le peuple n\u2019a plus de groupe central. L\u2019enjeu est, \u00e0 nouveau, de r\u00e9unir ce qui ne l\u2019est pas.<\/p>\n<p>Le kal\u00e9idoscope social contemporain est le produit des logiques qui r\u00e9gissent l\u2019organisation sociale. Elles sont connues depuis longtemps : exploitation, domination, ali\u00e9nation, discrimination forment un tout, r\u00e9uni par le mod\u00e8le capitaliste de production et de distribution des ressources, mat\u00e9rielles comme symboliques. Les contours de celles et ceux que l\u2019on peut rassembler en d\u00e9coulent : exploit\u00e9-e-s, domin\u00e9-e-s, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9-e-s, discrimin\u00e9-e-s constituent l\u2019univers des classes dites \u00ab subalternes \u00bb.<\/p>\n<p>Selon les moments, c\u2019est un aspect ou un autre de la position subalterne qui cr\u00e9e le besoin de relever la t\u00eate, de se rassembler et d\u2019agir. Quand le groupe ouvrier \u00e9tait en expansion spectaculaire, on pouvait penser que la question sociale du salariat \u00e9tait celle autour de laquelle tout pouvait se penser et se construire. Cette question n\u2019a pas perdu de son acuit\u00e9 ; mais elle n\u2019est plus la source unique ni m\u00eame principale de l\u2019engagement. Chaque espace de contestation devrait donc \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 dans son \u00e9gale dignit\u00e9. Dans l\u2019univers pluriel du peuple \u00ab sociologique \u00bb, il n\u2019y a pas de groupe central autour duquel tous les autres pourraient se rassembler. Dans le paysage foisonnant des luttes contemporaines, il est hasardeux d\u2019assigner \u00e0 chacune sa place dans une hi\u00e9rarchie immuable.<\/p>\n<p>Traitant des mouvements r\u00e9put\u00e9s \u00ab identitaires \u00bb ou \u00ab minoritaires \u00bb, Beaud et Noiriel \u00e9voquent l\u2019importance de la dialectique du \u00ab eux \u00bb et du \u00ab nous \u00bb dans leur fonctionnement mental. Ils en per\u00e7oivent les limites ; il est dommage qu\u2019ils n\u2019\u00e9tendent pas la critique \u00e0 la totalit\u00e9 des champs de la lutte sociale.<\/p>\n<h2>L\u2019enfermement identitaire ne menace pas que les \u00ab minoritaires \u00bb\u2026<\/h2>\n<p>Il est vrai que l\u2019affirmation de soi par la diff\u00e9rence avec autrui est un facteur premier de conscience commune pour un groupe social. Les historiens savent depuis longtemps que la dynamique du \u00ab eux \u00bb et \u00ab nous \u00bb est un marqueur symbolique puissant, qui a fonctionn\u00e9 dans l\u2019histoire ouvri\u00e8re. Mais on sait aussi que le \u00ab eux-nous \u00bb a ses limites. La d\u00e9signation de l\u2019adversaire sous la forme indistincte du \u00ab eux \u00bb pousse \u00e0 condamner le responsable et pas toujours la logique sociale qui produit la s\u00e9paration de l\u2019exploiteur et de l\u2019exploit\u00e9, du dominant et du domin\u00e9, du haut et du bas. Quand la complexification de la vie sociale rend plus difficile la d\u00e9signation des responsables particuliers, la tentation est grande de d\u00e9signer du doigt le bouc \u00e9missaire, que l\u2019on va chercher du c\u00f4t\u00e9 du plus familier. Ce sont ces raccourcis qui, coupl\u00e9s \u00e0 la mont\u00e9e du ressentiment, forment aujourd\u2019hui le socle des d\u00e9rives autoritaires \u00e9rodant toute dynamique d\u00e9mocratique. De ce point de vue, la survalorisation du \u00ab social \u00bb n\u2019est pas une garantie : la d\u00e9fense des \u00ab petits \u00bb n\u2019est-elle pas un cheval de bataille de l\u2019extr\u00eame droite ?<\/p>\n<p>Plus fondamentalement, le \u00ab eux-nous \u00bb est op\u00e9rationnel tant qu\u2019il s\u2019agit de penser un groupe dans sa dynamique sp\u00e9cifique : \u00ab nous \u00bb les ouvriers, par exemple. Mais il perd de sa force, quand l\u2019enjeu n\u2019est plus la reconnaissance du groupe par ses propres membres, mais par la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re. Alors, l\u2019objectif n\u2019est plus seulement d\u2019exalter une diff\u00e9rence, mais de montrer en quoi la dignit\u00e9 reconnue d\u2019une cat\u00e9gorie sociale est une chance pour la soci\u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Dans ce moment-l\u00e0, y a-t-il un risque d\u2019<em>\u00ab enfermement identitaire \u00bb<\/em> ? Incontestablement, oui. Mais ce risque n\u2019est pas propre aux mouvements \u00ab racialis\u00e9s \u00bb ou minoritaires ; il peut toucher les mouvements \u00ab sociaux \u00bb, quand bien m\u00eame ils seraient num\u00e9riquement dominants. Le mouvement ouvrier n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9 par sa propre variante identitaire, cet \u00ab ouvri\u00e9risme \u00bb dont, fort heureusement, le socialisme historique et le communisme fran\u00e7ais du XX\u00e8me si\u00e8cle se sont globalement gard\u00e9s. Et si l\u2019on consid\u00e8re un mouvement r\u00e9cent, comme celui des Gilets jaunes, il serait bien imprudent d\u2019affirmer qu\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 atteint, au moins en partie, par les globalisations dangereuses du \u00ab eux \u00bb et \u00ab nous \u00bb, du \u00ab peuple \u00bb et de \u00ab l\u2019\u00e9lite \u00bb, m\u00ealant ainsi l\u2019exigence juste de d\u00e9mocratie citoyenne active et les rideaux de fum\u00e9e du \u00ab tous pourris \u00bb.<\/p>\n<p>Il est d\u00e9cid\u00e9ment trop commode d\u2019opposer le mouvement pur de toute d\u00e9rive que serait le mouvement bas\u00e9 sur le \u00ab social \u00bb et celui qui, parce qu\u2019il ne porterait pas sur le rapport d\u2019exploitation, serait vou\u00e9 \u00e0 l\u2019enfermement identitaire et \u00e0 l\u2019\u00e9ternelle minorit\u00e9. Tout mouvement critique conscient devrait \u00e0 la fois cultiver sa sp\u00e9cificit\u00e9, affirmer sa l\u00e9gitimit\u00e9 et se garder du pi\u00e8ge de l\u2019identit\u00e9. Tout individu a besoin de se d\u00e9finir par ses appartenances ; on court grand risque, n\u00e9anmoins, \u00e0 faire de l\u2019une d\u2019entre elles, sociale, religieuse, raciale ou ethnique et culturelle, un absolu qui tracerait une fronti\u00e8re ind\u00e9passable entre les \u00ab identit\u00e9s \u00bb. Reconna\u00eetre le droit \u00e0 l\u2019identification n\u2019est pas se soumettre au culte des identit\u00e9s.<\/p>\n<h2>Le clivage du \u00ab social \u00bb et de \u00ab l\u2019identitaire \u00bb est un pi\u00e8ge<\/h2>\n<p>\u00c0 l\u2019encontre de la primaut\u00e9 suppos\u00e9e du \u00ab social \u00bb, on affirmera ici une autre piste de r\u00e9flexion.<\/p>\n<p><strong>1.<\/strong> Les in\u00e9galit\u00e9s et les discriminations forment un tout indissociable. Parce que nos soci\u00e9t\u00e9s sont plus polaris\u00e9es que jamais, elles nourrissent la tentation de l\u00e9gitimer la mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart : le non-civilis\u00e9, le barbare, le sauvage, l\u2019autre, l\u2019\u00e9tranger, l\u2019immigr\u00e9, le non-national sont alors les boucs \u00e9missaires id\u00e9aux. L\u2019incertitude extr\u00eame du temps et l\u2019instabilit\u00e9 plan\u00e9taire exacerbent en outre l\u2019obsession de la protection : nos identit\u00e9s menac\u00e9es devraient \u00eatre d\u00e9fendues.<\/p>\n<p>Lutter contre les in\u00e9galit\u00e9s et agir contre les discriminations, sans \u00e9tablir une hi\u00e9rarchie entre elles, sont deux faces d\u2019un m\u00eame combat. Tout engagement critique a son versant positif : on se bat contre les in\u00e9galit\u00e9s et les discriminations, parce que l\u2019on croit n\u00e9cessaires et possibles l\u2019\u00e9galit\u00e9 et la dignit\u00e9. Le trac\u00e9 de fronti\u00e8res entre les luttes est en ce sens une impasse. Un mouvement qui se dresse contre la subordination sociale des individus et des groupes n\u2019est ni \u00ab social \u00bb ni \u00ab soci\u00e9tal \u00bb ni \u00ab identitaire \u00bb en soi. \u00c0 un moment ou \u00e0 un autre, son horizon peut conduire le regard vers une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019\u00e9galit\u00e9 et la dignit\u00e9 sont r\u00e9unies par une m\u00eame logique d\u2019\u00e9mancipation individuelle et collective.<\/p>\n<p>Abandonnons les lubies du \u00ab fondamental \u00bb et du \u00ab secondaire \u00bb. Chaque lutte contre un effet de l\u2019ordre-d\u00e9sordre social participe \u00e0 sa fa\u00e7on d\u2019un combat de soci\u00e9t\u00e9 : contre un mod\u00e8le dominant de soci\u00e9t\u00e9, pour une autre conception de ce qui fait soci\u00e9t\u00e9\u2026<\/p>\n<p><strong>2.<\/strong> On ne lira pas les pages nouvelles du combat \u00e9mancipateur avec les lunettes du pass\u00e9 et la nostalgie est en cela tout aussi dangereuse que les certitudes faciles de l\u2019oubli. Il ne sert \u00e0 rien de r\u00eaver des identit\u00e9s perdues, de la classe ouvri\u00e8re abandonn\u00e9e et du mouvement ouvrier \u00e0 reb\u00e2tir. Le point de d\u00e9part de la r\u00e9flexion politique alternative devrait \u00eatre dans l\u2019observation attentive des mouvements critiques tels qu\u2019ils sont. Or, sur ce point, rien ne serait pire que de d\u00e9l\u00e9gitimer tel ou tel combat, ou \u00e0 l\u2019inverse de d\u00e9cerner des brevets de l\u00e9gitimit\u00e9 \u00ab anti-syst\u00e8me \u00bb. Les mobilisations autour du climat, contre les violences faites aux femmes, contre le racisme, l\u2019antis\u00e9mitisme et l\u2019islamophobie, les mouvements des pr\u00e9caires, les d\u00e9fil\u00e9s contre les projets de r\u00e9forme des retraites, les manifestations des Gilet jaunes, les courants anti-consum\u00e9ristes, les essais d\u2019organisation alternative du travail et de la vie sociale\u2026<\/p>\n<p>En bref, les traces persistantes du mouvement ouvrier et les pousses nouvelles de la contestation participent du grand r\u00eave de l\u2019\u00e9mancipation humaine. Ce sont ces mouvements \u2013 au pluriel \u2013 qui sont le terreau de toute construction future. Que le point de d\u00e9part du combat \u00ab anti-syst\u00e9mique \u00bb soit la position sociale, le mal-vivre, la mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart des femmes, l\u2019angoisse de l\u2019implosion climatique, les valeurs humanistes, la passion altermondialiste, le refus des discriminations ou la peur du fascisme : tout cela importe peu. Seule compte la mise en mouvement\u2026<\/p>\n<p><strong>3.<\/strong> La juxtaposition des mouvements ne suffit pourtant pas \u00e0 en faire une force agissante. L\u2019id\u00e9e grandit, sous bien des appellations (convergence, coordination, f\u00e9d\u00e9ration, intersectionnalit\u00e9\u2026) qu\u2019il est n\u00e9cessaire de passer de l\u2019addition simple \u00e0 la mise en commun. Des formes de rapprochement se sont esquiss\u00e9es, dans la derni\u00e8re p\u00e9riode, il est vrai pour l\u2019instant \u00e0 la marge. Mais, en dehors du r\u00e9cit lib\u00e9ral-autoritaire de l\u2019extr\u00eame centre et du r\u00e9cit autoritaire et excluant de l\u2019extr\u00eame droite, il n\u2019y a pas de grand r\u00e9cit unificateur apte \u00e0 rassembler une majorit\u00e9 populaire port\u00e9e vers l\u2019\u00e9mancipation. D\u00e8s lors, les classes populaires apparaissent sous la forme d\u2019une multitude qui lutte, s\u00e9par\u00e9ment ou pas, contre ce qui la meurtrit ; elles ne constituent pas pour autant un peuple en mesure de ma\u00eetriser politiquement son destin. La question est donc pos\u00e9e, en termes nouveaux, du \u00ab bloc historique \u00bb, indissociablement social, politique et symbolique, qui portera l\u2019exigence d\u2019autres mod\u00e8les sociaux et cela jusque dans les institutions.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9cit et ce bloc n\u2019ont aucune chance d\u2019\u00e9merger et de s\u2019imposer, si le pr\u00e9alable est de s\u00e9parer le bon grain et l\u2019ivraie, le mouvement l\u00e9gitime et celui qui ne l\u2019est pas. Tout mouvement qui se dresse, en totalit\u00e9 ou en partie, contre l\u2019iniquit\u00e9, la violence et la discrimination produite par le capitalisme dominant m\u00e9rite d&#8217;\u00eatre pris en consid\u00e9ration. Mais aucun mouvement n\u2019est \u00e0 l\u2019abri d\u2019\u00e9volutions qui, \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e, pourraient contredire l\u2019objectif fondamental d\u2019\u00e9galit\u00e9, de libert\u00e9 et de solidarit\u00e9. L\u2019enfermement identitaire est alors tout aussi meurtrier que l\u2019indiff\u00e9renciation, celle qui place tout combat particulier sous l\u2019\u00e9gide d\u2019une norme pr\u00e9sum\u00e9e majoritaire.<\/p>\n<p>La l\u00e9gitimit\u00e9 et la part de risque valent pour chaque composante, et pas pour quelques-unes d\u2019entre elles. Nul ne peut \u00eatre \u00e9cart\u00e9 du grand \u0153uvre ; nul ne doit se croire immunis\u00e9 <em>a priori<\/em> de tout errement possible.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/roger-martelli\"><strong>Roger Martelli<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-12699 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/befunky-collage-312-cbb-scaled.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/befunky-collage-312-cbb-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"befunky-collage-312.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>St\u00e9phane Beaud et G\u00e9rard Noiriel sont connus pour leurs travaux originaux sur le monde ouvrier, dans l\u2019histoire et aujourd\u2019hui. 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