{"id":12692,"date":"2021-01-28T11:11:17","date_gmt":"2021-01-28T10:11:17","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-le-vertige-de-la-souverainete\/"},"modified":"2023-06-24T00:08:54","modified_gmt":"2023-06-23T22:08:54","slug":"article-le-vertige-de-la-souverainete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12692","title":{"rendered":"Le vertige de la souverainet\u00e9"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Depuis quelque temps, la souverainet\u00e9 est au go\u00fbt du jour. Il a fallu qu\u2019une pand\u00e9mie laisse la France d\u00e9munie, sans masques ni tests de d\u00e9pistage, pour qu\u2019elle soit mise \u00e0 toutes les sauces, sanitaire, alimentaire, \u00e9conomique, num\u00e9rique. Droite et gauche entonnent le refrain\u00a0: nos malheurs viennent de ce que nous avons perdu notre souverainet\u00e9. C\u2019est une illusion et un pi\u00e8ge.<\/p>\n<h2>De quoi parle-t-on\u00a0?<\/h2>\n<p>Dans son acception moderne, postf\u00e9odale, la notion de souverainet\u00e9 s\u2019impose en m\u00eame temps que la toute-puissance de l\u2019\u00c9tat. Elle s\u2019identifie au pouvoir sup\u00e9rieur de commander, attribu\u00e9 d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019\u00c9tat et \u00e0 lui seul. Pour l\u2019un des premiers grands th\u00e9oriciens de la souverainet\u00e9, Jean Bodin, elle est la possibilit\u00e9 de <em>\u00ab\u00a0donner et casser la loi\u00a0\u00bb<\/em> (1576). \u00c0 partir de la fin du XVIIIe si\u00e8cle, l\u2019\u00c9tat se superposant de plus en plus \u00e0 la nation, la souverainet\u00e9 se fait nationale.<em> \u00ab\u00a0Le principe de toute souverainet\u00e9 r\u00e9side essentiellement dans la nation\u00a0\u00bb<\/em>, dit la D\u00e9claration des droits de 1789. Le peuple souverain des citoyens d\u00e9cide de l\u2019attribution des pouvoirs particuliers. Ceux qui d\u00e9cident le font parce que la nation assembl\u00e9e par le vote leur en a donn\u00e9 le droit.<\/p>\n<p>Les probl\u00e8mes li\u00e9s \u00e0 la pand\u00e9mie rel\u00e8vent-ils d\u2019un probl\u00e8me de souverainet\u00e9\u00a0? La p\u00e9nurie de masques, par exemple, r\u00e9sulte d\u2019une d\u00e9cision prise bien avant l\u2019installation de l\u2019ex\u00e9cutif actuel. Elle repose sur l\u2019id\u00e9e qu\u2019il est moins co\u00fbteux d\u2019acheter \u00e0 bas prix ailleurs, en fonction des besoins, que de constituer et d\u2019entretenir sur place des stocks r\u00e9put\u00e9s trop co\u00fbteux. Nos d\u00e9cideurs n\u2019ont \u00e9t\u00e9 soumis \u00e0 aucune contrainte. Ils se sont pli\u00e9s d\u2019eux-m\u00eames \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une rentabilit\u00e9 qui choisit les flux plut\u00f4t que les stocks et qui expose donc ces flux \u00e0 l\u2019engorgement quand la demande se fait universelle. En situation de concurrence \u00ab\u00a0libre et non fauss\u00e9e\u00a0\u00bb, si la demande est tr\u00e8s sup\u00e9rieure \u00e0 l\u2019offre, c\u2019est le mieux offrant, le plus cynique ou le plus habile qui rafle la mise. Tant pis pour les cigales impr\u00e9voyantes\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/idees-culture\/article\/dessiner-un-nouvel-imaginaire\">Dessiner un nouvel imaginaire<\/a><\/em><br \/>\n<strong>>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/monde\/article\/regarder-la-securite-globale-en-face\">Regarder la s\u00e9curit\u00e9 globale en face<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ceux qui ont accept\u00e9 cette logique avaient le pouvoir souverain de le faire et ceux qui leur ont succ\u00e9d\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 l\u00e9galement d\u00e9sign\u00e9s, alors qu\u2019on savait qu\u2019ils partageaient la m\u00eame logique et feraient en gros les m\u00eames choix. Notre probl\u00e8me du moment n\u2019est donc pas de retrouver une souverainet\u00e9 perdue, mais de d\u00e9cider de tourner le dos \u00e0 des choix souverains ant\u00e9rieurs dont l\u2019exp\u00e9rience nous montre les d\u00e9fauts.<\/p>\n<h2>Ind\u00e9pendance\u00a0?<\/h2>\n<p>Appliqu\u00e9e \u00e0 une multitude de domaines diff\u00e9rents, la souverainet\u00e9 appara\u00eet tr\u00e8s souvent comme le substitut d\u2019autres notions comme la s\u00e9curit\u00e9 (alimentaire), l\u2019autonomie (\u00e9nerg\u00e9tique) ou l\u2019ind\u00e9pendance (num\u00e9rique). Or l\u2019usage extensif de la notion ne fait qu\u2019accentuer ses limites et, au bout du compte, produit plus de confusion que d\u2019\u00e9claircissement. Ainsi, en mati\u00e8re de droit international, la souverainet\u00e9 des \u00c9tats est un principe fondamental\u00a0: un \u00c9tat est souverain d\u00e8s lors qu\u2019il n\u2019est juridiquement d\u00e9pendant d\u2019aucun autre. En fait, il y a loin de l\u2019id\u00e9e \u00e0 la pratique. La plupart des 197 \u00c9tats reconnus se trouvent ins\u00e9r\u00e9s, bon gr\u00e9 mal gr\u00e9, dans des r\u00e9seaux de d\u00e9pendance souvent tr\u00e8s contraignants. Et m\u00eame chez ceux qui approchent le sommet de la pyramide, \u00e0 l\u2019instar de la France (6\u00e8me PIB mondial), la \u00ab\u00a0puissance\u00a0\u00bb est plus ou moins effective.<\/p>\n<p>Le constat est d\u2019autant plus \u00e9vident aujourd\u2019hui que la \u00ab\u00a0communaut\u00e9 internationale\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0multilat\u00e9ralisme\u00a0\u00bb ont cess\u00e9 d\u2019\u00eatre des rep\u00e8res consensuels. L\u2019ONU s\u2019est effac\u00e9e peu \u00e0 peu et la realpolitik est redevenue le mode par excellence de r\u00e9gulation des rapports internationaux, comme au bon vieux temps des rivalit\u00e9s imp\u00e9riales. Or, dans ce cadre, seul un petit nombre d\u2019\u00c9tats-continents est \u00e0 m\u00eame de concourir \u00e0 une h\u00e9g\u00e9monie relative et deux seulement \u2013\u00a0les USA et la Chine\u00a0\u2013 apparaissent comme des concurrents directs, capables d\u2019\u00e9noncer et d\u2019imposer \u00e0 tous, par la force ou la ruse, les r\u00e8gles d\u2019organisation g\u00e9n\u00e9rale du grand tout plan\u00e9taire. \u00c0 ce jeu, \u00ab\u00a0l\u2019ind\u00e9pendance\u00a0\u00bb maximale est un bien rare, \u00e0 la limite r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 un c\u00e9nacle plus que restreint. Comme tous les \u00c9tats europ\u00e9ens pris s\u00e9par\u00e9ment, la France se trouve en position de puissance de second plan, avec ses atouts et ses faiblesses \u2013\u00a0dont la principale est d\u2019\u00eatre retomb\u00e9e dans la propension renti\u00e8re qui avait pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 son d\u00e9clin relatif, \u00e0 la charni\u00e8re des XIXe et XXe si\u00e8cles.<\/p>\n<p>Se r\u00e9clamer de la souverainet\u00e9 para\u00eet donc bien d\u00e9clamatoire, si rien ne change des m\u00e9canismes qui, pour les \u00c9tats, la limitent en pratique, alors m\u00eame qu\u2019elles la proclament en droit. La fin de la colonisation fut ainsi une avanc\u00e9e humaine consid\u00e9rable\u00a0: elle n\u2019a pas pour autant emp\u00each\u00e9 la pr\u00e9gnance des formes multiples du n\u00e9ocolonialisme. En outre, on peut l\u00e9gitimement se demander si les probl\u00e8mes que nous vivons rel\u00e8vent pour les \u00c9tats les plus puissants d\u2019une carence d\u2019ind\u00e9pendance. Celle-ci est bien s\u00fbr une vertu\u00a0: qui accepterait de se complaire dans la suj\u00e9tion\u00a0? Mais d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 l\u2019autarcie n\u2019est ni possible ni souhaitable, l\u2019ind\u00e9pendance ne peut jamais \u00eatre pens\u00e9e de fa\u00e7on absolue. Dans notre monde \u00ab\u00a0global\u00a0\u00bb, vouloir ne pas \u00eatre assujetti n\u2019implique pas de tourner le dos aux interd\u00e9pendances.<\/p>\n<p>Quand Trump \u2013\u00a0<em>America first\u00a0!<\/em>\u00a0\u2013 d\u00e9cide unilat\u00e9ralement de couper les vivres \u00e0 l\u2019UNESCO et \u00e0 l\u2019OMS, il ali\u00e8ne la souverainet\u00e9 de l\u2019Afrique et de l\u2019Asie. Quand le Br\u00e9sil d\u00e9foreste l\u2019Amazonie, le \u00ab\u00a0poumon\u00a0\u00bb de la plan\u00e8te, il ali\u00e8ne la souverainet\u00e9 de tous les peuples du monde. Se dispenser de concertation, au nom de quelque souverainet\u00e9 que ce soit, serait \u00e9thiquement irresponsable et rel\u00e8verait en outre d\u2019un int\u00e9r\u00eat mal compris. Dans un monde instable, qui peut durablement tirer avantage de ce que toute la mis\u00e8re du monde s\u2019accumule \u00e0 un p\u00f4le et la richesse \u00e0 l\u2019autre p\u00f4le\u00a0? Or cette propension est une cl\u00e9 majeure d\u2019interpr\u00e9tation des risques qui p\u00e8sent sur tous. Face au bien-\u00eatre, aux carences ou aux malheurs, les peuples ne sont pas \u00e9gaux. Nul ne peut faire comme si cela ne le concernait pas.<\/p>\n<p>Plut\u00f4t que d\u2019\u00e9voquer de fa\u00e7on trop g\u00e9n\u00e9rale le principe de souverainet\u00e9, mieux vaudrait se dire que sa l\u00e9gitimit\u00e9 s\u2019arr\u00eate d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 son exercice menace de fait la souverainet\u00e9 d\u2019un autre. Par exemple, il appara\u00eet n\u00e9cessaire de relocaliser certaines productions, et pas seulement ni d\u2019abord pour des raisons de souverainet\u00e9. Mais va-t-on se contenter de d\u00e9cider unilat\u00e9ralement de ne plus acheter de haricots frais au Burkina Faso, au risque d\u2019aggraver la situation sociale d\u2019un pays fragile, alors que 250 millions d\u2019\u00eatres humains suppl\u00e9mentaires voient leur situation alimentaire menac\u00e9e par les effets d\u00e9riv\u00e9s du coronavirus\u00a0? La relocalisation n\u00e9cessaire doit se mener de fa\u00e7on concert\u00e9e, pas en tenant compte du seul int\u00e9r\u00eat imm\u00e9diat d\u2019un \u00c9tat.<\/p>\n<h2>Le miroir aux alouettes du protectionnisme<\/h2>\n<p>C\u2019est une des grandes raisons qui devraient faire consid\u00e9rer que le protectionnisme est un leurre dangereux. De quoi faut-il se prot\u00e9ger\u00a0? De l\u2019ext\u00e9rieur, de l\u2019\u00e9tranger, de <em>\u00ab\u00a0l\u2019ennemi invisible\u00a0\u00bb<\/em> comme le disent de concert Macron et Trump\u00a0? En fait, la contrainte la plus pr\u00e9gnante aujourd\u2019hui est celle de logiques \u00e9conomico-sociales et de modes de d\u00e9cision responsables des d\u00e9sordres du monde, tournant le dos au \u00ab\u00a0bien vivre\u00a0\u00bb auquel chacun peut aspirer.<\/p>\n<p>Des organisations officielles ou priv\u00e9es, Programme des nations unies pour le d\u00e9veloppement ou organisations non gouvernementales, ne cessent de clamer depuis des d\u00e9cennies que l\u2019accumulation infinie et gaspilleuse des produits, des marchandises et des profits a trop pris le pas sur le d\u00e9veloppement sobre des capacit\u00e9s humaines. Pour l\u2019essentiel, toutes ont pr\u00each\u00e9 dans le d\u00e9sert. Nous devrions nous prot\u00e9ger de tout, mais surtout ne rien alt\u00e9rer de cette r\u00e8gle qui nous assujettit de fa\u00e7on proprement universelle, qui n\u2019est concentr\u00e9e dans aucun lieu unique, av\u00e9r\u00e9 ou occulte, qui rel\u00e8ve donc \u00e0 la fois de l\u2019ext\u00e9rieur et de l\u2019int\u00e9rieur. Et il est vrai que, de cette contrainte, nul ne peut se \u00ab\u00a0prot\u00e9ger\u00a0\u00bb\u00a0: on l\u2019accepte, on l\u2019am\u00e9nage ou on la d\u00e9passe, pour b\u00e2tir d\u2019autres finalit\u00e9s, d\u2019autres normes, d\u2019autres m\u00e9thodes collectivement d\u00e9termin\u00e9es.<br \/>\nPlut\u00f4t que de faire de la protection le pivot de l\u2019ordre social, l\u2019objectif pourrait \u00eatre de se r\u00e9approprier la vie de chacun et de tous, quel que soit le territoire o\u00f9 cette question est en jeu, national, infranational et supranational. Si telle est la vis\u00e9e qu\u2019on s\u2019assigne, il faut certes contredire plus d\u2019une habitude install\u00e9e\u00a0: constituer et entretenir des stocks strat\u00e9giques, privil\u00e9gier les circuits de marchandises courts, cesser de confier au march\u00e9 concurrentiel le monopole de distribution des ressources, pr\u00e9f\u00e9rer le long terme de la d\u00e9lib\u00e9ration au court terme des circuits financiers. La puissance publique devrait \u00e0 cet effet retrouver ses droits de d\u00e9cision et ses moyens d\u2019action, ce qui suppose d\u2019\u00e9carter ce qui les bride, dogmes de la privatisation, budgets publics contenus ou r\u00e8gles mon\u00e9taristes des ultralib\u00e9raux.<\/p>\n<p>La France peut bien s\u00fbr d\u00e9cider de s\u2019engager dans cette voie\u00a0: elle a le pouvoir souverain de le faire e des marges de man\u0153uvre non n\u00e9gligeables. Mais ce choix volontaire doit s\u2019accompagner d\u2019une conviction\u00a0: quelle que soit la d\u00e9termination de sa volont\u00e9, la France n\u2019y parviendra pas seule. Il suffit de consid\u00e9rer la crise sanitaire actuelle\u00a0: le confinement et la distanciation sociale sont les pratiques les plus r\u00e9pandues et, de fait, les plus r\u00e9alistes pour contenir les flux de la pand\u00e9mie. Ce ne sont toutefois pas des solutions, mais des pis-aller faute de lits d\u2019h\u00f4pitaux, de m\u00e9dicaments et de vaccins. D\u00e8s lors, on ne peut que se f\u00e9liciter de ce que, sur ce point, la recherche scientifique fonctionne sur le registre de l\u2019\u00e9change universel et pas en appliquant la r\u00e8gle du chacun pour soi. Heureusement que la communaut\u00e9 de destin stimul\u00e9e par la pand\u00e9mie nous rappelle que la mise en commun des savoirs et des \u00e9nergies vaut infiniment mieux que la logique privative qui, en temps \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb, r\u00e9git le financement en mati\u00e8re de recherche m\u00e9dicale ou agronomique.<\/p>\n<p>Ce qui est vrai sur le plan sanitaire vaut pour tous les grands d\u00e9fis de l\u2019humanit\u00e9\u00a0: l\u2019\u00e9quilibre \u00e9cologique, la faim, la place de l\u2019\u00e9ducation sup\u00e9rieure et de la recherche, la limitation des d\u00e9penses d\u2019armement, la r\u00e8glementation du num\u00e9rique, la bio\u00e9thique. Tout cela ne peut pas relever de la seule d\u00e9cision nationale. De ce fait, on peut l\u00e9gitimement craindre que le discours de la souverainet\u00e9 ne soit au mieux qu\u2019un simple discours incantatoire, au pire un masque de l\u2019esprit de puissance.<br \/>\nL\u2019interd\u00e9pendance ne devrait plus \u00eatre tenue comme une contrainte ou comme un co\u00fbt. Elle n\u2019est pas le contraire de l\u2019ind\u00e9pendance, mais le substrat contemporain de son exercice. Reste \u00e0 savoir \u00e0 qui doit \u00eatre confi\u00e9 sa ma\u00eetrise.<\/p>\n<h2>L\u2019illusion de la d\u00e9mondialisation<\/h2>\n<p>C\u2019est l\u2019ampleur de cette interrogation qui pourrait conduire \u00e0 se d\u00e9fier des th\u00e9ories de la \u00ab\u00a0d\u00e9mondialisation\u00a0\u00bb. La d\u00e9mondialisation ne se confond certes pas avec le souverainisme. Pour tout dire, elle na\u00eet \u00e0 gauche en 1996, quand Bernard Cassen \u00e9crit un article remarqu\u00e9[[Bernard Cassen, <em>\u00ab\u00a0Et maintenant\u2026 d\u00e9mondialiser pour internationaliser\u00a0\u00bb, Mani\u00e8re de voir<\/em>, n\u00b0\u00a032, novembre 1996.]] o\u00f9 il propose de <em>\u00ab\u00a0d\u00e9mondialiser\u00a0\u00bb<\/em> pour enfin <em>\u00ab\u00a0internationaliser\u00a0\u00bb<\/em>. Dans la continuit\u00e9 de ces r\u00e9flexions, toute une pente de la r\u00e9flexion d\u00e9mondialisatrice, de Walden Bello[[Walden Bello, <em>La d\u00e9mondialisation. Id\u00e9es pour une nouvelle \u00e9conomie mondiale<\/em>, Paris, \u00c9ditions du Rocher, coll. &#8220;Le Serpent \u00e0 plumes&#8221;, 2011]] \u00e0 Aur\u00e9lien Bernier[[Aur\u00e9lien Bernier, <em>La d\u00e9mondialisation ou le chaos<\/em> (essai), \u00e9ditions Utopia, octobre 2016]], se r\u00e9f\u00e8re au retour n\u00e9cessaire de la souverainet\u00e9, sans tourner pour autant le dos \u00e0 l\u2019affirmation d\u2019une vis\u00e9e internationaliste. On peut donc, comme Bernier, se r\u00e9clamer de la d\u00e9mondialisation et se livrer \u00e0 une critique impitoyable du souverainisme, quand bien m\u00eame il se situerait sur la gauche de l\u2019\u00e9chiquier politique. On continuera pourtant, ici, \u00e0 mettre en question l\u2019architecture g\u00e9n\u00e9rale des th\u00e8ses de la d\u00e9mondialisation.<br \/>\nPour une part, elles se trompent de cible. Elles ont certes raison de mettre en cause la mani\u00e8re dont la phase la plus r\u00e9cente de la mondialisation a \u00e9t\u00e9 conduite. On peut s\u2019accorder avec elles sur la n\u00e9cessit\u00e9 de mettre fin aux logiques in\u00e9galitaires et pr\u00e9datrices qui accompagnent les processus en cours. Mais en opposant \u00e0 la mondialisation la revalorisation de la souverainet\u00e9 des \u00c9tats, elles tendent \u00e0 faire de l\u2019interd\u00e9pendance universelle la cause principale de nos maux. Pour Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon[[Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon, <em>Imperium. Structures et affects des corps politiques<\/em>, La Fabrique, 2015]], par exemple, la r\u00e9duction des interd\u00e9pendances est une condition cardinale du combat contre la mondialisation capitaliste.<\/p>\n<p>Or l\u2019universalisation et l\u2019interd\u00e9pendance sont des \u00e9l\u00e9ments fondateurs de l\u2019humanisation elle-m\u00eame. Elles s\u2019impos\u00e8rent \u00e0 l\u2019aurore de l\u2019humanit\u00e9, quand quelques dizaines de milliers d\u2019\u00eatres humains se dispers\u00e8rent pour survivre, faisant ainsi entrer la plan\u00e8te tout enti\u00e8re dans l\u2019\u00e8re de l\u2019anthropoc\u00e8ne. Elles sont plus pr\u00e9gnantes encore quand les quelques milliers, devenus aujourd\u2019hui plus de sept milliards, approcheront sans doute les dix milliards au milieu du si\u00e8cle et peut-\u00eatre les onze quand le si\u00e8cle s\u2019ach\u00e8vera. D\u00e8s lors, dans une plan\u00e8te aux ressources limit\u00e9es, il n\u2019y a plus de choix qu\u2019entre la violence et la concertation, entre la concurrence des \u00e9go\u00efsmes et la mise en commun, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des \u00c9tats comme entre les \u00c9tats.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas de retour en arri\u00e8re possible\u00a0: ce n\u2019est pas l\u2019interd\u00e9pendance qui peut \u00eatre remise en question, mais la mani\u00e8re dont elle fonctionne. Aujourd\u2019hui, elle est r\u00e9gie par une combinaison de trois variables\u00a0: la concurrence r\u00e9gule la production, les \u00e9changes et les flux financiers\u00a0; la gouvernance l\u00e9gitime le pouvoir des technostructures, publiques et priv\u00e9es\u00a0; le rapport des forces direct entre les puissances se substitue \u00e0 toute institution concert\u00e9e, nationale ou supranationale. La mondialisation est capitaliste dans ses fondements mat\u00e9riels, de faible intensit\u00e9 d\u00e9mocratique dans ses institutions et potentiellement explosive dans ses pratiques. Elle n\u2019a pas cr\u00e9\u00e9 les interd\u00e9pendances, mais elle les a fa\u00e7onn\u00e9es selon ses vis\u00e9es et ses normes.<\/p>\n<p>On peut vouloir se d\u00e9barrasser de l\u2019enveloppe capitaliste de notre \u00ab\u00a0monde global\u00a0\u00bb\u00a0; ce serait folie, toutefois, que de tourner le dos \u00e0 notre communaut\u00e9 de destin. Pour ne pas la confondre avec la forme capitaliste qu\u2019elle a prise, appelons \u00ab\u00a0mondialit\u00e9\u00a0\u00bb cette communaut\u00e9 qui nous lie. Elle est aujourd\u2019hui recouverte par la mondialisation des puissants. La remettre en cause n\u2019a pas de sens, d\u00e9mondialiser n\u2019est pas un objectif pertinent. En revanche, il est vital de subvertir la mondialisation telle qu\u2019elle est, pour aller d\u2019une mondialit\u00e9 \u00e0 une autre. Cela passe-t-il par la revalorisation de la souverainet\u00e9 nationale\u00a0? L\u00e0 encore, on peut en douter.<\/p>\n<h2>Le retour des nations\u00a0?<\/h2>\n<p>D\u2019une certaine fa\u00e7on, la mode actuelle du grand retour des nations n\u2019est que le miroir invers\u00e9 d\u2019un engouement pr\u00e9c\u00e9dent. Il n\u2019y a pas si longtemps, le discours dominant \u00e9tait \u00e0 l\u2019extinction des nations. Les proph\u00e8tes s\u2019\u00e9tant tromp\u00e9s, la place est libre pour les contre-proph\u00e8tes du <em>national revival<\/em>. Les uns et les autres s\u2019\u00e9garent.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de la fin du XVIIIe si\u00e8cle, la forme nationale des \u00c9tats a pris le pas sur les vieilles principaut\u00e9s et sur les empires. En ces temps de transports encore lents et p\u00e9rilleux, le cadre national apparut comme un interm\u00e9diaire collectivement ma\u00eetrisable entre un local trop restreint et un monde encore bien impalpable. La nation b\u00e9n\u00e9ficia ainsi d\u2019un triple avantage. Elle \u00e9tait un cadre pertinent d\u2019organisation unifi\u00e9e des \u00e9changes et de r\u00e9gulation de la production. Elle \u00e9tait un territoire contr\u00f4lable par un \u00c9tat renforc\u00e9, rationalis\u00e9 et plus ou moins d\u00e9mocratis\u00e9, tandis que ses fronti\u00e8res devenues lin\u00e9aires tra\u00e7aient une d\u00e9marcation stricte entre les citoyens et les non-citoyens. Enfin, elle \u00e9tait un lieu de formalisation d\u2019un r\u00e9cit attractif et transmissible, unifiant symboliquement des soci\u00e9t\u00e9s divis\u00e9es en classes, o\u00f9 les communaut\u00e9s anciennes se trouvaient en d\u00e9clin. La nation s\u2019est impos\u00e9e \u00e0 la fois comme un march\u00e9, un cadre de citoyennet\u00e9 et un imaginaire mobilisateur, sup\u00e9rieur \u00e0 tous les autres.<\/p>\n<p>D\u00e8s la fin de ce XVIIIe si\u00e8cle, l\u2019esprit national avait commenc\u00e9 de prendre le pas sur l\u2019universalisme des Lumi\u00e8res. Tandis que l\u2019abb\u00e9 Raynal affirmait avec passion que <em>\u00ab\u00a0l\u2019univers est la patrie d\u2019un grand homme\u00a0\u00bb<\/em>, Rousseau r\u00e9torquait avec la m\u00eame force que <em>\u00ab\u00a0c\u2019est l\u2019amour du pays natal, la patrie, qui rend les hommes vertueux\u00a0\u00bb<\/em>. Si cet esprit national a \u00e9t\u00e9 ult\u00e9rieurement contest\u00e9 par d\u2019autres imaginaires, comme celui de l\u2019internationalisme, il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 le plus fort. Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, le nationalisme a \u00e9t\u00e9 plus puissant que le socialisme et le monde en paya le prix par une longue \u00ab\u00a0guerre civile europ\u00e9enne\u00a0\u00bb (Enzo Traverso[[Enzo Traverso, <em>1914-1945. La guerre civile europ\u00e9enne<\/em>, Hachette Litt\u00e9ratures, 2009]]) \u00e9tal\u00e9e sur trois d\u00e9cennies. Apr\u00e8s 1945, le nouveau mondialisme port\u00e9 par l\u2019essor de l\u2019ONU et l\u2019europ\u00e9isme sorti du cataclysme de deux guerres ont sembl\u00e9 \u00eatre des imaginaires de substitution. Il n\u2019en a rien \u00e9t\u00e9. Le mondialisme s\u2019est \u00e9rod\u00e9 et m\u00eame son versant critique (\u00ab\u00a0l\u2019altermondialisme\u00a0\u00bb) s\u2019est essouffl\u00e9. Quant \u00e0 l\u2019europ\u00e9isme, la gestion de l\u2019Union europ\u00e9enne le laisse pour l\u2019instant exsangue.<\/p>\n<p>Aucun territoire, ni infra ni supranational n\u2019est \u00e0 ce jour parvenu \u00e0 la force de coagulation de l\u2019espace national. Le paradoxe est que l\u2019exacerbation des passions nationales \u2013\u00a0qui fait le miel des extr\u00eames droites\u00a0\u2013 s\u2019installe \u00e0 un moment o\u00f9 la force propulsive r\u00e9elle des nations est confront\u00e9e \u00e0 de perturbantes \u00e9volutions. La nation, avons-nous dit, fut au XVIIIe si\u00e8cle un interm\u00e9diaire entre le local et le mondial. Elle garde cette dimension, qui donne au national un avantage de familiarit\u00e9. Mais en partie seulement\u2026<\/p>\n<p>Le monde est moins abstrait qu\u2019il ne l\u2019\u00e9tait au temps o\u00f9 l\u2019horizon des cat\u00e9gories populaires se mesurait \u00e0 l\u2019aune de la marche \u00e0 pied, du charroi ou de la marine \u00e0 voile. En outre, deux si\u00e8cles de r\u00e9volution industrielle, puis de r\u00e9volution num\u00e9rique et informationnelle et quelques d\u00e9cennies de mondialisation ont tiss\u00e9 un r\u00e9seau d\u2019interd\u00e9pendances mat\u00e9rielles et symboliques qui met en jeu la globalit\u00e9 de l\u2019anthropoc\u00e8ne. La communaut\u00e9 de destin qui relie tous les \u00eatres fait du monde lui-m\u00eame une r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te et pas seulement une repr\u00e9sentation r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 une \u00e9lite savante. Le tout n\u2019est pas la somme des parties\u00a0; la mondialit\u00e9 ne se r\u00e9duit pas \u00e0 la juxtaposition des \u00c9tats et des nations. Nous vivons d\u00e9sormais au-del\u00e0 du registre de \u00ab\u00a0l\u2019inter-nations\u00a0\u00bb. D\u2019une certaine fa\u00e7on, \u00ab\u00a0l\u2019inter-nationalisme\u00a0\u00bb lui-m\u00eame n\u2019est plus \u00e0 la hauteur des enjeux du temps pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me est que la supranationalit\u00e9 ne rel\u00e8ve pas aujourd\u2019hui d\u2019une r\u00e9gulation d\u00e9mocratique. Sur ce terrain, l\u2019avantage pratique reste \u00e0 l\u2019\u00e9chelon national, dont le d\u00e9mant\u00e8lement serait une aberration d\u00e9mocratique. Mais l\u2019appartenance nationale b\u00e9n\u00e9ficie encore d\u2019une primaut\u00e9 relative, elle est loin d\u2019assurer \u00e0 la nation une sup\u00e9riorit\u00e9 absolue. Les citoyens se sentent certes moins mobilis\u00e9s par les consultations supranationales, et notamment les \u00e9lections europ\u00e9ennes. Pourtant, dans le cas d\u2019une vieille d\u00e9mocratie comme la France, la plupart des scrutins nationaux ont vu l\u2019abstention approcher ou d\u00e9passer la moiti\u00e9 des \u00e9lecteurs inscrits, en quelques d\u00e9cennies \u00e0 peine. Le sentiment d\u2019\u00e9loignement et de d\u00e9possession porte d\u00e9sormais sur l\u2019activit\u00e9 politique elle-m\u00eame, plus que sur le territoire de son exercice.<\/p>\n<p>Avec le temps, l\u2019ancrage national n\u2019a pas cr\u00e9\u00e9 plus de familiarit\u00e9 et de mobilisation d\u00e9mocratiques que les cadres supranationaux. Il se dit parfois, \u00e0 gauche, que la mondialisation et la construction europ\u00e9enne ont \u00e9t\u00e9 les causes des reculs fran\u00e7ais de l\u2019\u00c9tat-providence et du \u00ab\u00a0compromis fordiste\u00a0\u00bb. En fait, c\u2019est la d\u00e9gradation du rapport des forces social et politique fran\u00e7ais qui est en cause. Tout compte fait, c\u2019est en France en 1982 qu\u2019a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 le dogme selon lequel le d\u00e9ficit public ne devait pas d\u00e9passer les 3% du PIB\u2026<\/p>\n<h2>Une souverainet\u00e9 placebo<\/h2>\n<p>La volont\u00e9 est une vertu, en mati\u00e8re de gestion politique. Mais la fronti\u00e8re qui la s\u00e9pare du volontarisme n\u2019est pas toujours si \u00e9vidente. L\u2019Union sovi\u00e9tique a pu croire un temps que la science sovi\u00e9tique pouvait faire pousser des citronniers \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cercle arctique. Elle a pu penser que les superbes plans quinquennaux ou que l\u2019exaltation du pass\u00e9 russe pouvaient suffire \u00e0 mobiliser la totalit\u00e9 des habitants de l\u2019Union. L\u2019histoire a cruellement d\u00e9menti ces attentes.<\/p>\n<p>Il est bien difficile de citer un domaine pour lequel la difficult\u00e9 d\u2019avancer rel\u00e8ve principalement d\u2019une carence de souverainet\u00e9. Avant de s\u2019engager dans la voie du Brexit, le Royaume-Uni a souvent pris les plus grandes distances \u00e0 l\u2019\u00e9gard des directives europ\u00e9ennes qui lui paraissaient socialement trop contraignantes. Elle n\u2019a jamais pour autant \u00e9t\u00e9 chass\u00e9e de l\u2019Union et n\u2019a m\u00eame pas \u00e9t\u00e9 menac\u00e9e de l\u2019\u00eatre, comme on a pu le faire \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la Gr\u00e8ce dans la derni\u00e8re d\u00e9cennie. En sens inverse, quelle que soit la couleur politique de ses dirigeants, la France s\u2019est bien gard\u00e9e d\u2019user de suivre la m\u00e9thode. Avant m\u00eame que ne se mettent en place les m\u00e9canismes de l\u2019Acte unique, la France mitterrandienne a fini par se plier, non aux d\u00e9cisions d\u2019on ne sait quel consistoire international, mais aux normes \u00e9dict\u00e9es depuis longtemps par les ultralib\u00e9raux et devenues des actes de foi dans les ann\u00e9es 1970-1980. \u00c0 plusieurs reprises, entre 1982 et aujourd\u2019hui, la France s\u2019est gliss\u00e9e dans la r\u00e8gle commune, avec enthousiasme ou par prudence, mais jamais par simple esprit d\u2019ob\u00e9dience.<\/p>\n<p>La question n\u2019est donc pas d\u2019affirmer \u00e0 cors et \u00e0 cris que l\u2019on ne c\u00e8dera devant aucune contrainte ext\u00e9rieure, mais de savoir quelles sont les conditions politiques int\u00e9rieures qui permettront de fonder les d\u00e9cisions prises sur un soutien assez large pour qu\u2019elles s\u2019imposent, en toute circonstance. L\u2019exp\u00e9rience a trop souvent plac\u00e9 les citoyens devant des promesses bravaches, tr\u00e8s vite contredites au nom du sempiternel\u00a0<em>\u00ab\u00a0nous avons sous-estim\u00e9 l\u2019ampleur du probl\u00e8me\u00a0\u00bb<\/em>. Rompre avec des r\u00e8glements, des normes et des pratiques install\u00e9es depuis des d\u00e9cennies, voire des si\u00e8cles, est n\u00e9cessairement d\u2019une extr\u00eame difficult\u00e9 et rel\u00e8ve de lutte de longue haleine, o\u00f9 la r\u00e8gle du tout ou rien n\u2019est d\u2019aucune utilit\u00e9.<\/p>\n<p>Accepter cette perspective \u2013\u00a0la plus difficile mais, au bout du compte, la plus r\u00e9aliste\u00a0\u2013 implique beaucoup de pragmatisme et quelques convictions\u00a0: qu\u2019il faut penser en termes de processus de temps long, que l\u2019addition des promesses vaut moins que la coh\u00e9sion des projets, que l\u2019engagement volontaire ne sert \u00e0 rien, s\u2019il ne s\u2019accompagne pas des conditions politiques globales et durables de sa r\u00e9alisation.<\/p>\n<p>On peut y ajouter une autre conviction\u00a0: l\u2019essentiel est de veiller \u00e0 ce que cette perspective s\u2019articule dans les diff\u00e9rents territoires o\u00f9 s\u2019exerce la souverainet\u00e9 populaire, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre. Les communistes ont pens\u00e9 longtemps que l\u2019on pouvait construire le socialisme dans un seul pays\u00a0: ils n\u2019y sont pas parvenus. Les europ\u00e9istes \u00e0 gauche ont souvent expliqu\u00e9 que le cadre europ\u00e9en \u00e9tait d\u00e9sormais le seul pour penser la modernit\u00e9 \u00e9conomique et sociale\u00a0: ils se sont fourvoy\u00e9s. Tous les \u00e9checs ne sont pas \u00e9quivalents. Mais de leur succession on pourrait sans doute d\u00e9duire que c\u2019est en agissant de fa\u00e7on coh\u00e9rente et simultan\u00e9e \u00e0 toutes les \u00e9chelles de territoire que l\u2019on peut redonner du sens partag\u00e9, capable d\u2019agir sur la complexit\u00e9 du monde. La rupture syst\u00e9mique \u2013\u00a0si c\u2019est elle que l\u2019on veut continuer \u00e0 viser\u00a0\u2013 ne peut plus \u00eatre pens\u00e9e comme \u00ab\u00a0avant tout\u00a0\u00bb nationale, europ\u00e9enne, r\u00e9gionale, communale ou plan\u00e9taire. C\u2019est la ma\u00eetrise volontaire et non volontariste des temps et des espaces de l\u2019action collective qui est la cl\u00e9.<\/p>\n<p>En cela, l\u2019invocation de la souverainet\u00e9 peut \u00eatre une mani\u00e8re plus ou moins \u00e9l\u00e9gante de contourner l\u2019essentiel. La souverainet\u00e9 est cens\u00e9e \u00eatre un rem\u00e8de\u00a0; par son extr\u00eame g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9, elle risque d\u2019\u00eatre au mieux un placebo. Le probl\u00e8me est que le placebo peut \u00eatre aussi dangereux que le mal.<\/p>\n<h2>Les pi\u00e8ges de l\u2019extr\u00eame droite<\/h2>\n<p>Les mots isol\u00e9s n\u2019existent pas. Ils sont toujours des \u00e9l\u00e9ments d\u2019un discours, le produit d\u2019une histoire et le reflet actif d\u2019une \u00e9poque. Ceux qui emploient volontiers le vocabulaire de la souverainet\u00e9 savent parfois que le mot n\u2019est pas sans danger et beaucoup veulent le dissocier de son exag\u00e9ration souverainiste, comme d\u2019autres peuvent vouloir d\u00e9tacher l\u2019affirmation nationale de son prurit nationaliste. L\u2019usage du terme peut donc \u00eatre relativis\u00e9 par son domaine (alimentaire, sanitaire, num\u00e9rique\u2026) ou par son contenu (populaire). Telle analyse s\u2019attachera par exemple \u00e0 d\u00e9tacher explicitement la souverainet\u00e9 du qualificatif de \u00ab\u00a0nationale\u00a0\u00bb qui lui est g\u00e9n\u00e9ralement attribu\u00e9.<\/p>\n<p>Or cette prudence risque de s\u2019av\u00e9rer sans effet, et cela pour plusieurs raisons. La premi\u00e8re est que l\u2019histoire a corr\u00e9l\u00e9 fortement la souverainet\u00e9, l\u2019\u00c9tat et la nation. Qu\u2019on le veuille ou non, la repr\u00e9sentation courante ne s\u00e9pare pas la souverainet\u00e9 de la souverainet\u00e9 nationale. Additionner les souverainet\u00e9s risque de n\u2019\u00eatre pas audible et, au demeurant, ouvre \u00e0 bien des incertitudes\u00a0: si l\u2019Europe est souveraine, comment les nations qui la composent peuvent-elles l\u2019\u00eatre pleinement\u00a0? Et si l\u2019on s\u2019int\u00e9resse moins \u00e0 la souverainet\u00e9 (territoriale) qu\u2019au souverain lui-m\u00eame (le peuple), on est devant un dilemme\u00a0: le peuple est-il v\u00e9ritablement souverain si sa souverainet\u00e9 se d\u00e9ploie dans un cadre national, mais ne s\u2019exerce pas avec la m\u00eame pl\u00e9nitude dans les autres cadres\u00a0? Dans ce cas, les espaces supranationaux rel\u00e8veraient de la seule souverainet\u00e9 des gouvernements, des technostructures ou des institutions \u00e9conomiques, publiques ou priv\u00e9es. Or c\u2019est \u00e0 ce niveau plan\u00e9taire que se formulent et se l\u00e9gitiment les grandes normes qui r\u00e9gissent l\u2019ensemble des soci\u00e9t\u00e9s humaines. La souverainet\u00e9 populaire serait donc par essence limit\u00e9e\u00a0: le global rel\u00e8verait du pouvoir de d\u00e9cision des dominants, pas de celui des domin\u00e9s. Il ne leur resterait qu\u2019\u00e0 s\u2019adapter, localement et \u00ab\u00a0souverainement\u00a0\u00bb, \u00e0 un cadre commun d\u00e9fini en dehors d\u2019eux.<\/p>\n<p>L\u2019inflation de la souverainet\u00e9 peut ainsi brouiller ce qu\u2019elle est cens\u00e9e \u00e9clairer. Elle a un autre d\u00e9faut, plus grave encore, proche de celui que l\u2019on peut rep\u00e9rer quand la nation et ses symboles deviennent, non pas des \u00e9l\u00e9ments incontournables d\u2019une r\u00e9alit\u00e9, mais l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga de tout projet politique.<\/p>\n<p>Nous vivons dans un monde in\u00e9gal et instable, o\u00f9 le d\u00e9sir et l\u2019esp\u00e9rance sont massivement recouverts par l\u2019angoisse et la peur. Tout se passe comme si la menace, la corruption et le mensonge \u00e9taient devenus, aux yeux d\u2019un grand nombre, les pivots d\u2019organisation du monde. Pendant des d\u00e9cennies, on a v\u00e9cu dans l\u2019id\u00e9e que la soci\u00e9t\u00e9 pouvait aller vers plus de justice, plus de transparence et plus de d\u00e9mocratie. Or le monde est plus incertain que jamais, l\u2019information s\u2019accommode des manipulations les plus \u00e9hont\u00e9es et les syst\u00e8mes de pouvoir, en devenant de plus en plus \u00e9litaires de fait, d\u00e9consid\u00e8rent le mot de d\u00e9mocratie. M\u00eame les vieilles d\u00e9mocraties peuvent \u00eatre tent\u00e9es par les m\u00e9thodes autoritaires et pencher vers \u00ab\u00a0l\u2019illib\u00e9ralisme\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n<p>L\u2019extr\u00eame droite s\u2019est install\u00e9e dans ce d\u00e9sordre. Elle n\u2019a pas fustig\u00e9 le capitalisme, mais le cosmopolitisme des \u00ab\u00a0\u00e9lites\u00a0\u00bb. Elle ne s\u2019en est pas prise aux in\u00e9galit\u00e9s, mais aux rentes de situation et \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019assistance\u00a0\u00bb. Elle n\u2019a pas condamn\u00e9 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie financi\u00e8re, mais l\u2019entre-soi des\u00a0\u00ab\u00a0castes\u00a0\u00bb. Et tout cela, bien s\u00fbr, a \u00e9t\u00e9 construit au nom du \u00ab\u00a0peuple\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Intellectuellement, l\u2019extr\u00eame droite nous a habitu\u00e9s, depuis les ann\u00e9es 1970, \u00e0 l\u2019id\u00e9e que les probl\u00e8mes du XXIe si\u00e8cle ne seraient plus ceux de l\u2019\u00e9galit\u00e9, mais ceux de l\u2019identit\u00e9. <em>\u00ab\u00a0Nous ne sommes plus chez nous\u00a0\u00bb<\/em>, affirme-t-elle avec insistance. Mais si nous ne sommes plus chez nous et si la d\u00e9possession du \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb est le plus grand de nos maux, quoi de plus urgent que d\u2019\u00e9carter ceux qui ne font pas partie de ce \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb\u00a0? La protection du national et la sacralisation de la cl\u00f4ture deviennent les axes d\u2019une nouvelle repr\u00e9sentation de l\u2019ordre social, face \u00e0 la menace de \u00ab\u00a0l\u2019autre\u00a0\u00bb. Dans ce contexte, la souverainet\u00e9 perdue et \u00e0 reconqu\u00e9rir est une pi\u00e8ce ma\u00eetresse d\u2019un discours qui fait de l\u2019extr\u00eame droite l\u2019alternative apparente \u00e0 l\u2019h\u00e9g\u00e9monie d\u2019un ultralib\u00e9ralisme mondialis\u00e9.<\/p>\n<p>On peut bien s\u00fbr se dire qu\u2019il ne faut pas laisser des mots aux droites extr\u00eames et que l\u2019on doit m\u00eame le leur disputer. \u00c0 la limite, on pourrait envisager de leur disputer la nation, que le nationalisme n\u2019a jamais compl\u00e8tement pervertie. Il est plus difficile de r\u00e9cup\u00e9rer l\u2019identit\u00e9 qui est pour l\u2019extr\u00eame droite un r\u00e9f\u00e9rent\u2026 identitaire. On peut de m\u00eame se demander s\u2019il vaut la peine de mener ce combat pour une souverainet\u00e9 que le sens commun a tant de mal \u00e0 s\u00e9parer de l\u2019identit\u00e9. Il arrive parfois que, en adoptant des mots, on s\u2019imagine pouvoir en inverser l\u2019usage. Mais le risque est de n\u2019y rien gagner politiquement et, qui plus est, d\u2019y perdre son \u00e2me.<\/p>\n<p>La plupart du temps, la souverainet\u00e9 peut ais\u00e9ment \u00eatre remplac\u00e9e par d\u2019autres mots, \u00e9ventuellement discutables, mais de charge affective moins forte. Et \u00e0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, si l\u2019on veut d\u00e9signer ce qui est au c\u0153ur des probl\u00e8mes, d\u2019autres termes s\u2019av\u00e8rent plus pertinents\u00a0: \u00e9galit\u00e9, solidarit\u00e9, citoyennet\u00e9. Allons plus loin encore\u00a0: si la question des questions est de savoir qui d\u00e9cide, comment et pour quoi faire, le ma\u00eetre mot ne serait-il pas, non pas souverainet\u00e9, mais d\u00e9mocratie\u00a0? La n\u00f4tre souffre d\u2019\u00eatre plus repr\u00e9sentative qu\u2019implicative et directe. Par ces carences, elle se fragilise. Si nous devons avancer, nous n\u2019y parviendrons pas en restaurant une souverainet\u00e9 pr\u00e9tendument perdue, mais en fondant sur d\u2019autres bases l\u2019\u00e9lan d\u00e9mocratique sans lequel rien n\u2019est possible.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/roger-martelli\"><strong>Roger Martelli<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-12692 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/befunky-collage-316-3e3-scaled.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/befunky-collage-316-3e3-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"befunky-collage-316.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis quelque temps, la souverainet\u00e9 est au go\u00fbt du jour. Il a fallu qu\u2019une pand\u00e9mie laisse la France d\u00e9munie, sans masques ni tests de d\u00e9pistage, pour qu\u2019elle soit mise \u00e0 toutes les sauces, sanitaire, alimentaire, \u00e9conomique, num\u00e9rique. Droite et gauche entonnent le refrain\u00a0: nos malheurs viennent de ce que nous avons perdu notre souverainet\u00e9. C\u2019est une illusion et un pi\u00e8ge.<\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":30101,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-12692","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actu"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12692","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=12692"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12692\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/30101"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=12692"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=12692"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=12692"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}