{"id":12689,"date":"2021-01-12T11:10:43","date_gmt":"2021-01-12T10:10:43","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-regarder-la-securite-globale-en-face\/"},"modified":"2023-06-24T00:08:46","modified_gmt":"2023-06-23T22:08:46","slug":"article-regarder-la-securite-globale-en-face","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12689","title":{"rendered":"Regarder la s\u00e9curit\u00e9 globale en face"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Quelle s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 l&#8217;heure o\u00f9 la r\u00e9ponse nationale et militaire ne peut rien face \u00e0 une pand\u00e9mie, au changement climatique ? Il nous faut revoir tout notre ordre international pass\u00e9.<\/p>\n<p>La crise du coronavirus a rendu visible et consciente une rupture majeure, intervenue d\u00e9j\u00e0 depuis plusieurs d\u00e9cennies et que nul ne voulait consid\u00e9rer ni <em>a fortiori<\/em> admettre\u00a0: la d\u00e9colonisation, puis la chute du mur de Berlin, et surtout les progr\u00e8s de la mondialisation, des \u00e9changes, des transports et des communications avaient conduit \u00e0 une mutation profonde de l\u2019id\u00e9e m\u00eame de s\u00e9curit\u00e9. La vieille id\u00e9e, souvent obsessionnelle, de s\u00e9curit\u00e9 nationale s\u2019effa\u00e7ait progressivement pour laisser la place \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 globale. Gouvernants et gouvern\u00e9s avaient du mal \u00e0 voir cette r\u00e9alit\u00e9 en face, tant elle bousculait tous les param\u00e8tres non seulement du jeu international, mais aussi de la politique quotidienne qui se nourrissait tr\u00e8s majoritairement de r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019\u00c9tat, la nation, la souverainet\u00e9, les fronti\u00e8res. Dans l\u2019ambiance n\u00e9o-nationaliste qui est la n\u00f4tre depuis quelques ann\u00e9es, l\u2019id\u00e9e de remettre en cause ou de r\u00e9am\u00e9nager ces notions devenait m\u00eame insupportable.<\/p>\n<p>Regardons pourtant les choses telles qu\u2019elles se d\u00e9roulent sous nos yeux. La s\u00e9curit\u00e9 a pour fonction de nous prot\u00e9ger de menaces que nous identifions. Pendant des si\u00e8cles, la premi\u00e8re d\u2019entre elles, v\u00e9rifi\u00e9e en de nombreuses occasions, s\u2019incarnait dans la crainte d\u2019une invasion de notre territoire national, \u00e0 l\u2019initiative d\u2019un ennemi visant \u00e0 an\u00e9antir notre souverainet\u00e9, de mani\u00e8re \u00e0 r\u00e9aliser des gains \u00e0 nos d\u00e9pens. La r\u00e9ponse \u00e9tait donc clairement nationale et militaire. Depuis le d\u00e9but de la crise sanitaire que nous endurons, nous comprenons que telle n\u2019est plus la principale menace\u00a0: nous risquons moins une invasion du territoire par les chars russes que l\u2019effet d\u00e9vastateur d\u2019une pand\u00e9mie qui tue de mani\u00e8re aveugle pr\u00e8s d\u2019un millier de nos semblables chaque jour. Essayons d\u2019aller au-del\u00e0 de cette exp\u00e9rience que chaque individu vit intimement dans son corps et nous d\u00e9couvrons alors d\u2019autres menaces apparent\u00e9es, qui r\u00e9pondent aux m\u00eames caract\u00e9ristiques globales\u00a0: celles portant sur l\u2019environnement et la biodiversit\u00e9, les risques de catastrophe \u00e9cologique, l\u2019effet du changement climatique, l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 alimentaire qui envoie chaque ann\u00e9e 6 \u00e0 9 millions d\u2019humains \u00e0 la mort&#8230; Si nul ne pr\u00e9tend que la s\u00e9curit\u00e9 nationale ne fait plus sens aujourd\u2019hui, elle perd incontestablement le monopole ou en tout cas la place prioritaire qu\u2019elle occupait autrefois.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/idees-culture\/article\/crise-de-legitimite-coleres-sociales-et-strategie-macronienne-de-la-muleta\">Crise de l\u00e9gitimit\u00e9, col\u00e8res sociales et strat\u00e9gie macronienne de la muleta<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Comment d\u00e9finir cette ins\u00e9curit\u00e9 globale, d\u00e9j\u00e0 bien install\u00e9e dans notre monde, mais que nos dirigeants sous-\u00e9valuaient gravement\u00a0? Sa premi\u00e8re caract\u00e9ristique est d\u2019\u00eatre lib\u00e9r\u00e9e de tout r\u00e9f\u00e9rent territorial\u00a0: la menace globale touche tout le monde et tr\u00e8s vite\u00a0; elle ne conna\u00eet ni fronti\u00e8re, ni souverainet\u00e9. Par ailleurs, elle est totalement dissociable de la notion d\u2019ennemi, et de strat\u00e8ge\u00a0: elle n\u2019est fa\u00e7onn\u00e9e par aucun \u00eatre de raison qu\u2019on pourrait intimider ou avec lequel il serait possible de n\u00e9gocier\u00a0; elle n\u2019est impressionn\u00e9e par aucune coalition de puissance qu\u2019on pourrait lui opposer. Elle vit, en outre, dans l\u2019intimit\u00e9 des interactions sociales qui la relaient et la subissent de plein fouet\u00a0: plus encore, elle se loge souvent dans les espaces de faiblesses et d\u2019in\u00e9galit\u00e9s qui gr\u00e8vent ces interactions. Face \u00e0 elles, et pour ces raisons, l\u2019instrument militaire est, par ailleurs, impuissant, m\u00eame vuln\u00e9rable, comme le sugg\u00e8re l\u2019aventure malheureuse simultan\u00e9ment v\u00e9cue, en pleine crise du coronavirus, par deux fleurons de la haute technologie militaire, le porte-avions am\u00e9ricain Th\u00e9odore Roosevelt et son homologue fran\u00e7ais le Charles de Gaulle&#8230; On ajoutera enfin une quatri\u00e8me caract\u00e9ristique propre \u00e0 cette nouvelle menace\u00a0: sa nature syst\u00e9mique et multisectorielle qui combine les dimensions \u00e9conomiques, sociales, environnementales, sanitaires et alimentaires&#8230;<\/p>\n<p>L\u2019inscription de la s\u00e9curit\u00e9 globale dans la chronique mondiale oblige donc \u00e0 tout revoir de notre ordre international pass\u00e9. Elle prescrit un nouveau militantisme, fait de solidarit\u00e9 et de mondialit\u00e9\u00a0: on comprend qu\u2019elle ne s\u2019accommode plus des attitudes de \u00ab\u00a0cavalier seul\u00a0\u00bb ni des politiques traditionnelles de d\u00e9fense que Jens Stoltenberg vantait encore en mars dernier, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un sommet de l\u2019OTAN o\u00f9 il pressait les \u00c9tats-membres, en pleine tourmente sanitaire, de ne pas renoncer \u00e0 hisser leur budget militaire jusqu\u2019\u00e0 2% de leur PIB\u00a0! Cette exigence de r\u00e9vision compl\u00e8te des param\u00e8tres de notre s\u00e9curit\u00e9 s\u2019inscrit soudain tout en haut de l\u2019agenda international, dans un contexte cependant peu favorable, alors que nous vivons, depuis quelques ann\u00e9es, la mont\u00e9e d\u2019un n\u00e9o-nationalisme n\u00e9gateur de la globalit\u00e9, que la souverainet\u00e9 sanitaire a toujours \u00e9t\u00e9 un domaine r\u00e9serv\u00e9 des politiques nationales, et que le climat d\u2019urgence actuelle incite les dirigeants \u00e0 aller en sens contraire, pour s\u2019adonner aux facilit\u00e9s du chacun pour soi !<\/p>\n<p>Pour ma\u00eetriser une telle contradiction, Il convient de distinguer plus en d\u00e9tails entre les attentes suscit\u00e9es par la crise et les capacit\u00e9s de les satisfaire. Les premi\u00e8res naissent des exp\u00e9riences sociales subies. L\u2019histoire de celles-ci ne commence d\u2019ailleurs pas avec le Covid-19\u00a0: elle prend sa source dans un malaise social croissant qui per\u00e7ait ces derni\u00e8res ann\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 atteindre un point de cr\u00eate durant l\u2019ann\u00e9e 2019. Les mouvements sociaux qui se sont amplifi\u00e9s tout au long de cette ann\u00e9e portaient d\u00e9j\u00e0 une revendication de rupture avec la conception n\u00e9o-lib\u00e9rale de la mondialisation, telle qu\u2019elle s\u2019est construite dans le monde apr\u00e8s l\u2019effondrement de l\u2019URSS. Inspir\u00e9e par l\u2019\u00e9cole de Chicago, cette premi\u00e8re approche de la mondialisation a impliqu\u00e9 un long d\u00e9mant\u00e8lement du social, la priorit\u00e9 absolue donn\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9conomique, \u00e9rig\u00e9 en science et tenu pour la source exclusive de tout progr\u00e8s collectif. Le social devenait ainsi un \u00ab\u00a0ruissellement\u00a0\u00bb de la croissance. Il est frappant de constater que, de Santiago du Chili aux cort\u00e8ges parisiens de gilets jaunes, mais aussi de Beyrouth \u00e0 Port au Prince, cette s\u00e9quence asociale de la mondialisation devenait la cible principale et surtout initiatrice d\u2019un mouvement qui pouvait se diff\u00e9rencier ensuite en revendications davantage politiques et institutionnelles. Sur cette base contestataire, c\u2019\u00e9tait bien \u00ab\u00a0un acte II de la mondialisation\u00a0\u00bb qui \u00e9tait r\u00e9clam\u00e9 dans la rue, quel que f\u00fbt le continent concern\u00e9.<\/p>\n<blockquote><p>Ce paradoxe qui oppose une forte attente de l\u2019\u00e9gard de l\u2019\u00c9tat et un scepticisme \u00e9lev\u00e9 \u00e0 son encontre est \u00e0 la base de toutes les ambig\u00fcit\u00e9s\u00a0: les politiques n\u00e9o-lib\u00e9rales pass\u00e9es incitent au scepticisme et \u00e0 la d\u00e9fiance, mais, surtout, l\u2019\u00c9tat, dans sa forme classique, est confus\u00e9ment per\u00e7u comme impuissant face aux param\u00e8tres nouveaux de la mondialisation.<\/p><\/blockquote>\n<p>La crise du coronavirus n\u2019a fait que prolonger les attentes d\u00e9j\u00e0 \u00e9mises, plus qu\u2019elle ne les a transform\u00e9es. La d\u00e9couverte de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 globale a logiquement conduit \u00e0 d\u00e9velopper des appels \u00e0 la protection, \u00e0 l\u2019intervention publique et \u00e0 de nouveaux \u00e9quipements collectifs. Si les sondages indiquent un niveau \u00e9lev\u00e9 de peur dans la population, ils montrent aussi la diversification des craintes, portant autant sur la sant\u00e9 des personnes que sur la capacit\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie de se r\u00e9tablir rapidement[[Sondage IPSOS r\u00e9alis\u00e9 entre le 9 et 12 avril dans 15 pays]]\u00a0: ce sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 est plus \u00e9lev\u00e9 \u00e0 mesure que les pays concern\u00e9s disposent d\u2019une \u00e9conomie anciennement d\u00e9velopp\u00e9e. Autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui convergent dans la critique du mod\u00e8le occidental de la mondialisation, particuli\u00e8rement vive en France, o\u00f9 45% des personnes interrog\u00e9es par Opinionway et le CEVIPOF[[2-15 avril]] souhaitent que <em>\u00ab\u00a0le capitalisme soit r\u00e9form\u00e9 en profondeur\u00a0\u00bb<\/em> et 46% <em>\u00ab\u00a0qu\u2019il soit r\u00e9form\u00e9 en quelques points\u00a0\u00bb<\/em>, beaucoup plus qu\u2019en Allemagne ou au Royaume-Uni&#8230; Si les mesures de protection (notamment le confinement) sont pl\u00e9biscit\u00e9es, l\u2019\u00c9tat est surtout critiqu\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 il a failli dans sa politique d\u2019\u00e9quipement social et collectif, particuli\u00e8rement \u00e0 propos des masques.<\/p>\n<p>Cette demande d\u2019\u00c9tat et d\u2019intervention est pour autant associ\u00e9e \u00e0 deux \u00e9l\u00e9ments pr\u00e9occupants. D\u2019une part, le niveau de la confiance port\u00e9e aux gouvernements en place reste bas, surtout en France. Ce paradoxe qui oppose une forte attente de l\u2019\u00e9gard de l\u2019\u00c9tat et un scepticisme \u00e9lev\u00e9 \u00e0 son encontre est \u00e0 la base de toutes les ambig\u00fcit\u00e9s\u00a0: les politiques n\u00e9o-lib\u00e9rales pass\u00e9es incitent au scepticisme et \u00e0 la d\u00e9fiance, mais, surtout, l\u2019\u00c9tat, dans sa forme classique, est confus\u00e9ment per\u00e7u comme impuissant face aux param\u00e8tres nouveaux de la mondialisation. D\u2019autre part, l\u2019ambiance nationaliste qui s\u2019est install\u00e9e depuis un moment popularise l\u2019id\u00e9e que la solution se trouve dans une r\u00e9action protectionniste et quelque peu x\u00e9nophobe\u00a0: une forte majorit\u00e9, en Europe, r\u00e9clame davantage de contr\u00f4les aux fronti\u00e8res, voire leur fermeture, au-del\u00e0 m\u00eame de la p\u00e9riode de confinement, avec un r\u00e9gime renforc\u00e9 \u00e0 l\u2019encontre des migrants pour lesquels 79% des Allemands, 78% des Fran\u00e7ais et 77% des Britanniques r\u00e9clament <em>\u00ab\u00a0un contr\u00f4le sanitaire syst\u00e9matique\u00a0\u00bb<\/em>. Pourtant, on per\u00e7oit d\u00e9j\u00e0 confus\u00e9ment, dans le contexte de la crise v\u00e9cue, qu\u2019une fronti\u00e8re plus marqu\u00e9e ou m\u00eame qu\u2019une politique nationale plus affirm\u00e9e, ne sont pas en mesure d\u2019arr\u00eater un virus, transnational par nature et peu enclin \u00e0 se laisser intimider par une politique r\u00e9tablissant les visas\u00a0!<\/p>\n<p>Plus encore, ce m\u00e9lange entre une politique d\u2019appel \u00e0 un r\u00e9engagement de l\u2019\u00c9tat, et une suspicion croissante \u00e0 son \u00e9gard est un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u00e9j\u00e0 r\u00e9pertori\u00e9 tout au long de l\u2019ann\u00e9e 2019, et avant encore\u00a0: il a favoris\u00e9 la mont\u00e9e du populisme, l\u2019emballement nationaliste, le \u00ab\u00a0d\u00e9gagisme\u00a0\u00bb, autant d\u2019orientations comportementales traditionnellement associ\u00e9es \u00e0 la peur. Cette rh\u00e9torique, depuis quelques temps, tend \u00e0 se cristalliser dans l\u2019emploi de plus en plus r\u00e9pandu de la notion de \u00ab\u00a0syst\u00e8me\u00a0\u00bb, d\u00e9nonc\u00e9 comme responsable de tous les maux et somm\u00e9 de changer de mani\u00e8re urgente. Ce \u00ab\u00a0syst\u00e8me\u00a0\u00bb s\u2019est peu \u00e0 peu impos\u00e9 un peu partout, \u00e0 Alger, Beyrouth ou dans les cort\u00e8ges des gilets jaunes. Son anonymat s\u00e9mantique s\u2019applique id\u00e9alement aux situations de faible lisibilit\u00e9, de forte charge en inconnues, d\u2019invisibilit\u00e9 de l\u2019ennemi. La crise sanitaire lui assure donc un nouveau printemps, d\u2019autant qu\u2019elle cible en m\u00eame temps le national et le mondial\u00a0: le syst\u00e8me d\u00e9cri\u00e9 vise autant le pouvoir en place dans chaque \u00c9tat que la mondialisation elle-m\u00eame. On est ainsi \u00e0 un carrefour\u00a0: entre une possible explosion de la fi\u00e8vre populiste, gage d\u2019un n\u00e9o-conservatisme nationaliste, instrument particuli\u00e8rement efficace pour figer les choses notamment au niveau mondial, et une r\u00e9vision globale des politiques publiques, capable d\u2019articuler enfin le national et le mondial, en mesure d\u2019encadrer la mondialisation et permettant de satisfaire diff\u00e9rentes attentes exprim\u00e9es, en termes d\u2019information, de coordination, de normes partag\u00e9es, de protection et de solidarit\u00e9.<\/p>\n<p>On retrouve l\u00e0 toutes les composantes que devrait pr\u00e9cis\u00e9ment compter une politique nouvelle capable de r\u00e9pondre efficacement aux risques d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 globale. Une telle politique ne peut atteindre son but que si elle s\u2019inscrit dans la mondialit\u00e9, si elle diversifie ses ressources d\u2019intervention et si elle reconstruit un social qui soit aux dimensions de la mondialisation.\u00a0Cette offre doit \u00eatre analys\u00e9e\u00a0\u00e0 travers les param\u00e8tres qui conditionnent son succ\u00e8s: elle ne peut se construire qu\u2019\u00e0 la confluence d\u2019une volont\u00e9 politique, d\u2019une capacit\u00e9 assur\u00e9e et d\u2019un contexte international incitatif. La volont\u00e9, dans les circonstances actuelles, semble d\u00e9j\u00e0 faire d\u00e9faut\u00a0: disposant d\u2019une faible confiance au sein de la soci\u00e9t\u00e9, rares sont les entrepreneurs politiques dispos\u00e9s \u00e0 prendre des risques en mati\u00e8re programmatique\u00a0; coup\u00e9s des anciens rep\u00e8res politiques, des constructions et des cultures politiques sources de mobilisation, ils sont, pour la plupart, \u00e0 cours de projets alternatifs\u00a0; aux prises, comme en Allemagne, en Italie ou en Espagne, \u00e0 de graves probl\u00e8mes de coalition gouvernementale, ils sont condamn\u00e9s \u00e0 la prudence, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 un statu quo qui constitue le plus souvent le seul d\u00e9nominateur commun possible\u00a0; baignant dans un environnement conjoncturellement nationaliste, ils sont peu enclins \u00e0 investir dans un programme de gouvernance globale pourtant incontournable, et sont davantage dispos\u00e9s \u00e0 flatter une opinion publique militant pour le repli en-de\u00e7\u00e0 des fronti\u00e8res.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 l\u2019acuit\u00e9 de la question des capacit\u00e9s dont dispose chaque \u00c9tat pour relever ce nouveau d\u00e9fi. Face \u00e0 une menace globale, la parade ne peut \u00eatre que globale, se jouer \u00e0 un niveau international suffisamment int\u00e9gr\u00e9, \u00e9vitant les effets de dispersion, d\u2019incoh\u00e9rence et de diachronie. Une gouvernance globale a son cahier des charges\u00a0: une information uniformis\u00e9e, supposant un appareil statistique commun\u00a0; une coordination des politiques sanitaires nationales\u00a0; une homog\u00e9n\u00e9isation des normes de sant\u00e9 publique, allant bien au-del\u00e0 des timides \u00ab\u00a0r\u00e8glements sanitaires internationaux\u00a0\u00bb (RSI) g\u00e9r\u00e9s par l\u2019OMS\u00a0; une capacit\u00e9 d\u2019intervention d\u2019assistance aupr\u00e8s des \u00c9tats les plus fragiles. La question est simple\u00a0: qui a avantage aujourd\u2019hui \u00e0 promouvoir une telle r\u00e9volution\u00a0? Qui en a la culture et les ressources\u00a0?<\/p>\n<p>Une typologie s\u2019esquisse, \u00e0 ce niveau d\u2019analyse, int\u00e9grant deux variables\u00a0: la lecture que chaque pays entend donner de l\u2019international, \u00e0 travers les choix gouvernementaux effectu\u00e9s, et \u00e9ventuellement les options affich\u00e9es par les opinions publiques\u00a0; la fa\u00e7on dont les politiques \u00e9trang\u00e8res construisent concr\u00e8tement ce rapport au monde. La premi\u00e8re variable rel\u00e8ve d\u2019une r\u00e9ponse pr\u00e9alable: le monde est-il fait d\u2019une concurrence irr\u00e9sistiblement westphalienne entre \u00c9tats souverains, ou s\u2019inscrit-il dans une globalit\u00e9 reconnue, fondement oblig\u00e9 de toute initiative politique\u00a0? Dans l\u2019ambiance nationaliste pr\u00e9sente, l\u2019option est d\u00e9cisive\u00a0: elle n\u2019est pas tant \u00e9thique que pratique. Ainsi, la r\u00e9ponse mondialiste n\u2019est pas n\u00e9cessairement une r\u00e9ponse altruiste, mais une fa\u00e7on de poser clairement qu\u2019une action publique doit se conduire en relation directe \u00e0 ce qu\u2019est aujourd\u2019hui l\u2019humanit\u00e9 toute enti\u00e8re\u00a0: c\u2019est uniquement en ce sens qu\u2019il faut, par exemple, comprendre la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 <em>\u00ab\u00a0une communaut\u00e9 de destin pour l\u2019humanit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>, introduite, en 2018, dans la constitution chinoise. C\u2019\u00e9tait aussi la vision d\u00e9velopp\u00e9e, sous diff\u00e9rentes formes, par la politique am\u00e9ricaine, avant la victoire de Donald Trump. Sa seule force, et ce n\u2019est pas n\u00e9gligeable, r\u00e9side dans la reconnaissance de la mondialisation comme param\u00e8tre de la modernit\u00e9\u00a0: elle r\u00e9v\u00e8le une promptitude \u00e0 se penser en fonction d\u2019elle et \u00e0 se servir \u00e0 la mesure de ce qu\u2019elle peut offrir. Dans le contexte d\u2019une crise globale, ce n\u2019est pas rien, c\u2019est m\u00eame un avantage dans le d\u00e9ploiement d\u2019une action ext\u00e9rieure. Cette orientation contraste avec celle d\u2019un n\u00e9o-nationalisme qui tient la mondialisation comme un danger et qui, au lieu d\u2019agir en son sein, s\u2019efforce de la contenir, quelque peu \u00e0 contre-sens de l\u2019histoire\u00a0: on retrouve des figures connues qui, significativement, ont toutes cherch\u00e9, au moins dans un premier temps, \u00e0 minimiser le risque sanitaire, \u00e0 l\u2019instar de Donald Trump, Jair Bolsonaro ou Viktor Orban, voire Boris Johnson, avant qu\u2019il n\u2019en f\u00fbt lui-m\u00eame victime personnellement. Les trois premiers en tout cas ont fait tr\u00e8s p\u00e2le figure dans leur combat contre la pand\u00e9mie. Entre ces deux p\u00f4les, apparaissent tout un d\u00e9grad\u00e9 de positionnements et, souvent, beaucoup d\u2019h\u00e9sitations et des politiques incertaines, essayant de concilier les contraires.<\/p>\n<p>C\u2019est ici qu\u2019intervient la seconde variable\u00a0: la mani\u00e8re dont les \u00c9tats combinent et mobilisent leurs ressources pour produire leur politique \u00e9trang\u00e8re. Les plus puissants d\u2019entre eux jouent la carte souverainiste qui fait \u00e9cho \u00e0 la capacit\u00e9 qu\u2019ils se reconnaissent, \u00e0 l\u2019instar des \u00c9tats-Unis et de la Chine, mettant ce souverainisme au service d\u2019un projet de domination. Les premiers, arc-bout\u00e9s sur une politique nationaliste, jouent explicitement la carte du cavalier seul qui s\u2019affranchit de toute forme de d\u00e9lib\u00e9ration collective, agissant comme dans l\u2019ignorance du monde\u00a0; la seconde s\u2019adresse, au contraire au monde, affiche la performance de son mod\u00e8le, mais entend d\u2019abord garder sa souverainet\u00e9 normative sur le dossier et l\u2019avenir de son traitement. Au-del\u00e0 d\u2019une vraie politique de communication, on voit s\u2019esquisser deux types diff\u00e9rents de comportement\u00a0: une affirmation de puissance qui transcende la mondialisation, c\u00f4t\u00e9 Washington, un projet de leadership normatif et socio-\u00e9conomique du c\u00f4t\u00e9 de P\u00e9kin. Le d\u00e9bouch\u00e9 sur le plan multilat\u00e9ral n\u2019est gu\u00e8re convaincant\u00a0dans les deux cas: clairement n\u00e9gatif de la part de l\u2019acteur am\u00e9ricain qui cible ostensiblement l\u2019OMS et se refuse \u00e0 toute perspective de gouvernance sanitaire globale\u00a0; apparemment plus ouvert chez l\u2019acteur chinois, attentif cependant \u00e0 ne pas limiter sa souverainet\u00e9 par un projet multilat\u00e9ral trop hardi. L\u2019un et l\u2019autre ont frein\u00e9 l\u2019ouverture d\u2019un vrai d\u00e9bat sur le coronavirus au Conseil de S\u00e9curit\u00e9, d\u00e9fendant les pr\u00e9rogatives protectionnistes du P5, pour aboutir \u00e0 une simple d\u00e9claration soutenant l\u2019id\u00e9e de pause humanitaire avanc\u00e9e par Antonio Gutteres.<\/p>\n<p>Face \u00e0 quoi, les autres \u00c9tats sont amen\u00e9s, selon des degr\u00e9s variables, \u00e0 afficher des strat\u00e9gies prudemment coop\u00e9ratives. Certains, marqu\u00e9s par la pression nationaliste, les limitent au strict minimum, \u00e0 l\u2019instar du Br\u00e9sil ou de la Hongrie, prenant le double risque d\u2019\u00eatre bouscul\u00e9s par l\u2019\u00e9v\u00e9nement (tel Jair Bolsonaro au Br\u00e9sil) et d\u2019\u00eatre marginalis\u00e9s dans le contexte de futures initiatives internationales. D\u2019autres essayent d\u2019articuler une politique classique de puissance avec un engagement multilat\u00e9ral qui aurait, pour principal avantage, de gagner ainsi un nouveau site d\u2019influence, l\u00e0 o\u00f9 leur politique \u00e9trang\u00e8re traditionnelle ne leur permet plus de s\u2019imposer seuls sur la sc\u00e8ne mondiale\u00a0: on retrouve ici l\u2019adage qui oriente vers le multilat\u00e9ralisme les puissances trop petites pour dominer \u00e0 elles seules, mais trop grandes pour rester passives. Le calcul semble s\u2019appliquer \u00e0 la France\u00a0: Emmanuel Macron a profit\u00e9 de chaque session de l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des Nations Unies pour d\u00e9livrer de vibrantes professions de foi en ce sens. Ce militantisme reste pourtant temp\u00e9r\u00e9\u00a0: la France a redit, de mani\u00e8re on ne peut plus solennelle, sa d\u00e9termination \u00e0 poursuivre sa politique classique de puissance, notamment ses propres interventions militaires ext\u00e9rieures\u00a0; elle n\u2019a que mollement <em>\u00ab\u00a0regrett\u00e9\u00a0\u00bb<\/em> la d\u00e9cision am\u00e9ricaine de ne plus financer l\u2019OMS, d\u2019ailleurs aussit\u00f4t critiqu\u00e9e par Jean-Yves Le Drian\u00a0; elle a jou\u00e9 un r\u00f4le actif au sein du P5 du Conseil de S\u00e9curit\u00e9, pour produire un texte <em>\u00ab\u00a0a minima\u00a0\u00bb<\/em> sur la crise du coronavirus\u00a0; Emmanuel Macron a m\u00eame explicit\u00e9 ses doutes sur le comportement de la Chine, dans le sillage des d\u00e9clarations du pr\u00e9sident am\u00e9ricain. Sur ces bases, la capacit\u00e9 innovatrice des \u00ab\u00a0puissances moyennes traditionnelles\u00a0\u00bb dans la gestion de la post-crise est faible, d\u2019autant que la France, comme le Royaume-Uni qui apparient aussi \u00e0 cette cat\u00e9gorie, se sont distingu\u00e9s par un traitement peu performant de la crise sanitaire. Les \u00c9tats plus petits, ou de d\u00e9veloppement plus modeste, se distinguent, quant \u00e0 eux, par un jeu international plus effac\u00e9, tirant soit vers une discr\u00e8te strat\u00e9gie de cavalier seul, soit vers une attente d\u2019aide exprim\u00e9e, de fa\u00e7on plus ou moins discr\u00e8te, envers les institutions internationales.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable changement peut, en revanche, venir des puissances moyennes qui se sont, par choix ou par contrainte, d\u00e9sinvesti du jeu traditionnel de puissance et qui se distinguent aujourd\u2019hui en m\u00eame temps par un relatif succ\u00e8s dans leur lutte contre la pand\u00e9mie et un r\u00f4le plus actif dans la promotion d\u2019une politique \u00e0 orientation multilat\u00e9rale. Il est difficile ici d\u2019\u00e9tablir la nature et l\u2019intensit\u00e9 du lien entre ces deux caract\u00e9ristiques, m\u00eame si on peut \u00e9mettre l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019une rupture avec une politique classique de d\u00e9fense peut permettre de mieux investir dans le d\u00e9veloppement \u00e9conomique et social, de mieux s\u2019adapter aux exigences de la mondialisation et d\u2019acqu\u00e9rir une meilleure cr\u00e9dibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. De toute mani\u00e8re, le cumul de ces deux qualit\u00e9s constitue un atout \u00e9vident pour entrer dans la s\u00e9quence post-crise et y jouer un r\u00f4le actif. Citons notamment, dans cette cat\u00e9gorie, l\u2019Allemagne, le Japon, la Cor\u00e9e du Sud, les pays scandinaves, ou Singapour\u00a0: amen\u00e9s, pour certains d\u2019entre eux, \u00e0 abandonner leurs projets de puissance militaire, ils tendent \u00e0 consid\u00e9rer que l\u2019accompagnement actif de la mondialisation devient la source la plus sure du maintien et de l\u2019essor de leur influence mondiale. L\u2019Allemagne, en particulier, s\u2019est doublement distingu\u00e9e\u00a0: en contr\u00f4lant remarquablement vite la pression de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie et en prenant la t\u00eate des membres non permanents du Conseil de S\u00e9curit\u00e9 en vue d\u2019y d\u00e9fendre un projet de r\u00e9solution beaucoup plus constructif que celui pr\u00e9par\u00e9 par le P5. Il est aussi \u00e0 noter que la plupart des autres pays cit\u00e9s dans cette cat\u00e9gorie \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 fort engag\u00e9s dans la promotion du concept de s\u00e9curit\u00e9 humaine lorsqu\u2019il fut con\u00e7u, d\u00e8s 1994, par le PNUD.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, l\u2019Allemagne, comme la plupart des pays de l\u2019Europe du Nord, reste d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment align\u00e9e sur une politique \u00e9conomique n\u00e9o-lib\u00e9rale qui, au sein de l\u2019Union, la rend hostile \u00e0 l\u2019adoption d\u2019une politique solidariste, comme le sugg\u00e8re, notamment, le d\u00e9bat sur la question des \u00ab\u00a0coronabonds\u00a0\u00bb. Ce hiatus entre engagement multilat\u00e9raliste et orthodoxie lib\u00e9rale prend aujourd\u2019hui une importance particuli\u00e8re hypoth\u00e9quant l\u2019avenir, non seulement de l\u2019Europe, mais aussi des nouvelles relations internationales. C\u2019est \u00e0 ce niveau, et plus qu\u2019\u00e0 celui d\u2019une r\u00e9animation des vieilles politiques de puissance, que l\u2019apr\u00e8s-crise va se jouer. L\u2019acte II de la mondialisation ne semble pas pouvoir se faire que par ce r\u00e9engagement solidariste.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>Bertrand Badie<\/strong>, professeur \u00e9m\u00e9rite des Universit\u00e9s \u00e0 Sciences Po Paris<div id='gallery-1' class='gallery galleryid-12689 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/architecture-mansion-house-window-building-city-832744-pxhere-0e0.com_.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/architecture-mansion-house-window-building-city-832744-pxhere-0e0.com_-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"architecture-mansion-house-window-building-city-832744-pxhere.com.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon portrait'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/couv-dessine-moi-un-pangolin-pl1site-765.jpg'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/couv-dessine-moi-un-pangolin-pl1site-765-150x150.jpg\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"couv-dessine-moi-un-pangolin-pl1site.jpg\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelle s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 l&#8217;heure o\u00f9 la r\u00e9ponse nationale et militaire ne peut rien face \u00e0 une pand\u00e9mie, au changement climatique ? 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