{"id":12662,"date":"2020-12-30T20:59:52","date_gmt":"2020-12-30T19:59:52","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-les-classes-ne-reviennent-pas-elles-se-reconstruisent\/"},"modified":"2023-06-24T00:08:04","modified_gmt":"2023-06-23T22:08:04","slug":"article-les-classes-ne-reviennent-pas-elles-se-reconstruisent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12662","title":{"rendered":"Les classes ne  reviennent pas, elles  se reconstruisent"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Si un \u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb de la classe ouvri\u00e8re et de ses luttes peut \u00eatre esp\u00e9r\u00e9, ce ne sera pas sous leurs formes anciennes. Et ce ne doit pas \u00eatre sous les formes d\u00e9l\u00e9t\u00e8res qui germent dans les nouvelles conflictualit\u00e9s sociales.<\/p>\n<p>Nous vivons le temps des grands retours\u00a0: le peuple, les premiers de corv\u00e9e, les ouvriers, la lutte des classes. Un esprit caustique aurait beau jeu de rappeler que rien de ce qui revient n\u2019avait vraiment disparu. Le philosophe pourrait dire qu\u2019il ne faut pas confondre la r\u00e9alit\u00e9 et les repr\u00e9sentations dominantes, celles qui font que l\u2019on voit ou que l\u2019on ne voit pas. L\u2019observateur prudent avancerait de son c\u00f4t\u00e9 qu\u2019il faut se m\u00e9fier des consensus, qu\u2019ils pr\u00eachent la fin de la classe ouvri\u00e8re ou qu\u2019ils proclament au contraire le regain de la lutte des classes. L\u2019optimiste, enfin, consid\u00e9rera qu\u2019il est toujours pr\u00e9f\u00e9rable que l\u2019air du temps use de mots emprunt\u00e9s \u00e0 la critique sociale et qu\u2019il convient donc de profiter de l\u2019aubaine. Le pari optimiste est raisonnable. \u00c0 condition de se convaincre que le \u00ab\u00a0retour des classes\u00a0\u00bb est une bonne chose\u2026 et que ce peut \u00eatre un pi\u00e8ge.<\/p>\n<h2>La lutte pr\u00e9c\u00e8de la classe<\/h2>\n<p><em>\u00ab\u00a0L\u2019histoire de toute soci\u00e9t\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce jour est l\u2019histoire de luttes de classes.\u00a0\u00bb<\/em> La formule c\u00e9l\u00e8bre du <em>Manifeste du parti communiste<\/em> date de 1848 et n\u2019a pas pris une ride. Cliv\u00e9e par les in\u00e9galit\u00e9s \u2013 accumulation de la richesse \u00e0 un p\u00f4le, de la mis\u00e8re \u00e0 l\u2019autre p\u00f4le, dira <em>Le Capital<\/em>, vingt ans apr\u00e8s le Manifeste \u2013, la soci\u00e9t\u00e9 est toujours divis\u00e9e en classes qui s\u2019affrontent. Pourtant, l\u2019affirmation n\u2019a rien de simple. Tout d\u2019abord, elle n\u2019implique aucune succession chronologique \u00e9vidente. On pourrait croire par exemple que l\u2019existence des classes pr\u00e9c\u00e8de celle du conflit qui va les opposer. Or le constat inverse correspond bien mieux \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9\u00a0: ce sont l\u2019intensit\u00e9 et la dur\u00e9e du conflit qui constituent les groupes sociaux en classes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/la-midinale\/article\/100-ans-du-pcf-vers-nouveau-congres-de-tours-ou-une-refondation-de-la-gauche\">100 ans du PCF : vers nouveau congr\u00e8s de Tours ou une refondation de la gauche ?<\/a><\/em><br \/>\n<strong>>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/politique\/article\/pour-les-100-ans-du-pcf-on-a-donne-la-parole-a-ses-jeunes\">Pour les 100 ans du PCF, on a donn\u00e9 la parole \u00e0 ses jeunes<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>En fait, le groupe social n\u2019est pas une \u00ab\u00a0chose\u00a0\u00bb, qui existerait en elle-m\u00eame, en dehors de tous les autres groupes. Il n\u2019est pas une essence immobile. Il se construit dans son rapport aux autres, en conflit ou en alliance\u00a0; il n\u2019est rien d\u2019autre que le processus qui le construit, une dynamique et non une structure. S\u2019il a une base mat\u00e9rielle, il n\u2019existe que par les repr\u00e9sentations qui le font appara\u00eetre en tant que tel, en bien ou en mal. On a pris l\u2019habitude de jouer utilement sur les mots\u00a0: la lutte des classes est toujours une lutte des classements.<\/p>\n<p>Depuis la nuit des temps, il existe ainsi des travailleurs manuels, des \u00ab\u00a0prol\u00e9taires[[Pour les Romains, le \u00ab\u00a0<em>proletarius\u00a0<\/em>\u00a0\u00bb est le citoyen pauvre des derni\u00e8res classes, celui qui, selon le magistrat et grammairien Aulu-Gelle, ne compte dans l\u2019\u00c9tat que par ses enfants (<em>proles <\/em> en latin d\u00e9signe la prog\u00e9niture) et non par sa naissance ou par ses biens (II\u00e8me\u00a0si\u00e8cle apr\u00e8s JC).]]\u00a0\u00bb qui d\u00e9pendent de ceux qui poss\u00e8dent les outils de travail. Ils sont plac\u00e9s de ce fait dans une situation de subordination sociale. Ce sont au sens propre des \u00ab\u00a0subalternes\u00a0\u00bb, occupant un rang inf\u00e9rieur et vou\u00e9s aux connotations ouvertement m\u00e9prisantes de la m\u00e9diocrit\u00e9 qui s\u2019attachent aux subalternes. Or, s\u2019il y a depuis longtemps des ouvriers, il n\u2019y a pas pour autant une classe ouvri\u00e8re. En effet, l\u2019univers ouvrier se d\u00e9cline au d\u00e9part sur le mode d\u2019une diversit\u00e9 qui confine \u00e0 l\u2019\u00e9clatement.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de la fin du XVIII\u00e8me\u00a0si\u00e8cle, le changement vient de ce que le nombre de ces travailleurs manuels grandit et, surtout, qu\u2019ils se concentrent sur les lieux de travail (l\u2019atelier, la fabrique, l\u2019usine) et d\u2019habitat (les isolats ouvriers du monde rural, puis la grande croissance urbaine). La proximit\u00e9, la familiarit\u00e9, la s\u00e9gr\u00e9gation spatiale, les sociabilit\u00e9s partag\u00e9es et la communaut\u00e9 de destin nourrissent alors, tr\u00e8s vite, le sentiment imm\u00e9diat de constituer un groupe \u00e0 part. Le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb des ouvriers les oppose spontan\u00e9ment au monde ext\u00e9rieur du \u00ab\u00a0eux\u00a0\u00bb, l\u2019ensemble indiff\u00e9renci\u00e9 de ceux qui acc\u00e8dent aux biens, aux savoirs et aux pouvoirs dont eux-m\u00eames sont d\u00e9pourvus.<\/p>\n<h2>Les limites du \u00ab\u00a0eux\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>Le premier niveau de conscience d\u2019un groupe domin\u00e9 se construit \u00e0 partir de cette dualit\u00e9 du eux et du nous. N\u00e9gativement, elle agit sur le registre de la diff\u00e9rence, de la m\u00e9fiance et de la cl\u00f4ture protectrice\u00a0; positivement, elle repose sur la fiert\u00e9 du producteur et l\u2019exaltation de la solidarit\u00e9 qui relie le groupe lui-m\u00eame. Ce n\u2019est pourtant que la premi\u00e8re \u00e9tape vers la classe. La croissance d\u00e9mographique globale, l\u2019expansion du monde industriel et urbain, la lente et difficile exp\u00e9rience de la d\u00e9mocratie et surtout l\u2019\u00e9mergence de repr\u00e9sentations sociales fonctionnant au-del\u00e0 du local \u2013 le sentiment national d\u2019appartenance, notamment \u2013 bousculent tr\u00e8s vite les repr\u00e9sentations imm\u00e9diates. Avec le temps, la sociabilit\u00e9 ouvri\u00e8re ne se structure plus sur le seul terrain du m\u00e9tier et de la localit\u00e9 et s\u2019\u00e9tend \u00e0 des \u00e9chelles plus larges, celle de la nation et m\u00eame du monde. Elle n\u2019est plus uniquement d\u00e9fensive \u2013 la protection du groupe. Tenus pour une \u00ab\u00a0classe dangereuse\u00a0\u00bb, horde des barbares rel\u00e9gu\u00e9s \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de la cit\u00e9, les ouvriers ne cherchent plus seulement \u00e0 am\u00e9liorer leurs conditions d\u2019existence, mais \u00e0 conqu\u00e9rir collectivement leur reconnaissance sociale.<\/p>\n<p>La conscience de soi passe ainsi de la remise en cause des dominants \u00e0 la critique de la domination elle-m\u00eame. Elle ne se limite plus \u00e0 la d\u00e9nonciation de l\u2019exploiteur, mais touche \u00e0 la logique sociale qui s\u00e9pare exploiteurs et exploit\u00e9s, dominants et domin\u00e9s, cat\u00e9gories populaires et \u00e9lites. Elle ne rel\u00e8ve pas des seules repr\u00e9sentations et se transforme en mouvement \u2013 le langage pr\u00e9r\u00e9volutionnaire qualifiait significativement l\u2019action collective d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9meute\u00a0\u00bb ou d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9motion\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de \u00ab\u00a0mise en mouvement\u00a0\u00bb. Elle glisse ainsi du registre n\u00e9gatif du manque \u00e0 l\u2019exigence positive d\u2019une autre mani\u00e8re de faire soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Le socialisme du XIX\u00e8me\u00a0si\u00e8cle l\u2019a dit \u00e0 sa mani\u00e8re\u00a0: en s\u2019\u00e9mancipant, les ouvriers cr\u00e9ent les conditions d\u2019une \u00e9mancipation de la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re. L\u2019esp\u00e9rance de l\u2019\u00e9galit\u00e9 devient un facteur d\u2019identification pour une part croissante de la population ouvri\u00e8re. La conscience de groupe se prolonge en mouvement, d\u00e9fensif et offensif, critique et utopique. D\u00e8s lors, l\u2019agr\u00e9gation du monde ouvrier prend le pas sur sa dispersion. Les ouvriers se pensent et se font reconna\u00eetre de plus en plus comme une classe remettant en cause le classement m\u00eame qui la discrimine. Le mouvement produit \u00e0 la fois du projet et de l\u2019organisation, il travaille simultan\u00e9ment sur les registres du social, du politique et du symbolique.<\/p>\n<p>Les effets de cette mise en place vont bien au-del\u00e0 des rangs de la classe elle-m\u00eame. Sur de longues d\u00e9cennies, \u00e9tal\u00e9es sur les XIX\u00e8me et XX\u00e8me\u00a0si\u00e8cles, le peuple au sens sociologique du terme \u2013 l\u2019ensemble des domin\u00e9s \u2013 s\u2019est articul\u00e9 \u00e0 un groupe ouvrier expansif, structur\u00e9 en mouvement composite (associations, syndicat, partis) conscient \u00e0 la fois de lui-m\u00eame et de la place qui peut \u00eatre la sienne dans la soci\u00e9t\u00e9. Ce temps est forclos. Il ne l\u2019est pas parce que le \u00ab\u00a0peuple\u00a0\u00bb a disparu, mais parce que les proc\u00e9dures de son unification relative ne sont pas encore pleinement d\u00e9ploy\u00e9es.<\/p>\n<h2>Nouvelle \u00e8re<\/h2>\n<p>La victoire du capitalisme sur le sovi\u00e9tisme n\u2019a pas simplifi\u00e9 les dynamiques de la lutte des classes. Le patronat d\u2019hier s\u2019est fondu dans la n\u00e9buleuse hi\u00e9rarchis\u00e9e et impalpable de l\u2019actionnariat et les ouvriers ne sont plus ce qu\u2019ils \u00e9taient.<\/p>\n<p>Num\u00e9riquement, ils comptent plus dans le monde aujourd\u2019hui qu\u2019au si\u00e8cle dernier. Mais la part mondiale des actifs de l\u2019industrie, qui a augment\u00e9 jusqu\u2019au milieu de notre d\u00e9cennie pour atteindre pr\u00e8s d\u2019un quart des effectifs employ\u00e9s, pourrait amorcer une relative d\u00e9crue. Pour l\u2019instant, il y a sur la plan\u00e8te plus d\u2019ouvriers qu\u2019hier, mais de plus en plus dispers\u00e9s par leurs localisations, leurs activit\u00e9s, leurs revenus et leurs statuts. Les cat\u00e9gories populaires \u2013 ouvriers et employ\u00e9s \u2013 restent les plus fournies, sans conna\u00eetre pour autant les processus d\u2019unification qui \u00e9taient les leurs quand la croissance de l\u2019industrie et de la ville s\u2019accompagnait de celle d\u2019un groupe central et de sa capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019organiser.<\/p>\n<p>De nouveau, les cat\u00e9gories populaires se d\u00e9ploient sur le registre de la parcellisation et de la s\u00e9paration. L\u2019opposition du \u00ab\u2009in\u2009\u00bb et du \u00ab\u2009out\u2009\u00bb, du stable et du pr\u00e9caire, du central et du p\u00e9riph\u00e9rique, du national et de l\u2019\u00e9tranger semble prendre le pas sur la hi\u00e9rarchie sociale des classes. Quant \u00e0 l\u2019in\u00e9galit\u00e9, elle prend de plus en plus la forme de la discrimination, qui \u00e9tablit des barri\u00e8res \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame des groupes sociaux et pas seulement des fronti\u00e8res entre des classes aux int\u00e9r\u00eats distincts ou oppos\u00e9s.<\/p>\n<p>La polarit\u00e9 des avoirs, des savoirs et des pouvoirs organise plus que jamais le mouvement du monde. Elle n\u2019a plus toutefois la belle simplicit\u00e9 de nagu\u00e8re. Il n\u2019y a plus \u00ab\u2009un\u2009\u00bb centre et \u00ab\u2009une\u2009\u00bb p\u00e9riph\u00e9rie, \u00ab\u2009un\u2009\u00bb Nord et \u00ab\u2009un\u2009\u00bb Sud\u2009; il y a du Nord et du Sud, du centre et de la p\u00e9riph\u00e9rie dans chaque territoire, grand ou petit. De ce fait, les figures de la conflictualit\u00e9 se font plus \u00e9vanescentes que par le pass\u00e9. La fluidit\u00e9 des flux financiers rend moins nettes les bornes de la propri\u00e9t\u00e9 et des pouvoirs de d\u00e9cision r\u00e9els. L\u2019opposition du \u00ab\u2009eux\u2009\u00bb et du \u00ab\u2009nous\u2009\u00bb se renforce, mais on ne sait plus tr\u00e8s bien qui ranger dans le groupe indistinct des \u00ab\u2009eux\u2009\u00bb et o\u00f9 se situe leur territoire. Qui d\u00e9signer \u00e0 la vindicte collective\u2009? Des individus ou le syst\u00e8me fortement int\u00e9gr\u00e9 qui l\u00e9gitime leur place\u2009? Ceux qui ma\u00eetrisent la distribution in\u00e9gale des ressources mat\u00e9rielles et symboliques\u2009? Ceux d\u2019en haut\u2009? Ceux du dehors\u2009? La classe, l\u2019\u00e9lite, la caste, l\u2019\u00e9tranger\u2009?<\/p>\n<p>Lorsque le groupe ouvrier en expansion constituait l\u2019ossature de l\u2019univers populaire, le mouvement ouvrier \u00e9tait l\u2019\u00e9l\u00e9ment majeur qui permettait aux cat\u00e9gories modestes, diversifi\u00e9es \u00e0 l\u2019extr\u00eame, de peser ensemble dans la grande ar\u00e8ne sociale et politique. Par la gr\u00e8ve et l\u2019action syndicale, ces cat\u00e9gories se constituaient en une multitude qui lutte et qui influe sur les rapports de force imm\u00e9diats. Par la lutte politique et le jeu des partis, elles formaient un peuple politique, capable de disputer aux groupes dominants l\u2019historicit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9dicter ce qui est l\u00e9gitime et r\u00e9aliste. C\u2019est par l\u2019entremise du mouvement ouvrier que des groupes domin\u00e9s pouvaient contester les m\u00e9canismes de l\u2019ali\u00e9nation collective et individuelle et, \u00e0 tout le moins, obtenir des plages de redistribution des ressources. Les \u00e9bauches timides de politique sociale avant 1914, puis les compromis imposant l\u2019\u00c9tat-providence apr\u00e8s 1936 ont \u00e9t\u00e9 les r\u00e9sultats tangibles de sa pression. Or, depuis les ann\u00e9es 1960-1970, le mouvement voit son quasi-monopole de repr\u00e9sentation peu \u00e0 peu \u00e9corn\u00e9 par la mont\u00e9e de contestations que ne structure plus la seule question salariale.<\/p>\n<h2>Les incertitudes de l\u2019esp\u00e9rance<\/h2>\n<p>Si le mouvement ouvrier n\u2019a pas disparu de la sc\u00e8ne publique, il lui est d\u00e9sormais difficile d\u2019incarner \u00e0 lui seul l\u2019exigence d\u2019am\u00e9liorations imm\u00e9diates et, a fortiori, la proposition d\u2019alternatives de soci\u00e9t\u00e9 plus globales. L\u2019attente de droits attach\u00e9s \u00e0 la personne, le d\u00e9sir d\u2019une implication plus directe dans les d\u00e9cisions publiques et \u2013 de fa\u00e7on massive d\u00e9sormais \u2013 la pression de l\u2019urgence environnementale ont chang\u00e9 la donne sociale en profondeur.<\/p>\n<p>Le temps pr\u00e9sent est celui des incertitudes. Apr\u00e8s la phase de domination absolue de la contre-r\u00e9volution lib\u00e9rale (ann\u00e9es 1980-1990), la conflictualit\u00e9 sociale endormie par la fin de l\u2019insubordination ouvri\u00e8re (fin des ann\u00e9es 1970, d\u00e9but des ann\u00e9es 1980) a repris du souffle, un peu partout. Les ann\u00e9es 2010 sont ainsi marqu\u00e9es par un nouveau cycle de luttes, amorc\u00e9 sur les places de Tunis et du Caire et prolong\u00e9 par les Occupy de Londres et New York, puis par les grands rassemblements populaires de Madrid, Ath\u00e8nes, Santiago, Istanbul, Kiev, New Dehli, Dakar ou Hong Kong. L\u2019\u00e9cho de cette conflictualit\u00e9, souvent assortie de heurts spectaculaires, se retrouve en France, en 2018-2019, avec la mobilisation des Gilets jaunes, puis avec le mouvement syndical contre la r\u00e9forme des retraites.<\/p>\n<p>L\u2019occupation des places a donn\u00e9 le signal, mais elle n\u2019est pas rest\u00e9e un mod\u00e8le unique. Les mouvements massifs de protestation contre les pouvoirs en place, les formes organis\u00e9es de d\u00e9sob\u00e9issance civile, la mobilisation des r\u00e9seaux sociaux, les insurrections pacifiques contre des r\u00e9gimes consid\u00e9r\u00e9s comme bloqu\u00e9s compl\u00e8tent la panoplie de l\u2019action collective. Toutes ces \u00e9ruptions contredisent l\u2019image de populations anesth\u00e9si\u00e9es par le consum\u00e9risme et par les id\u00e9es re\u00e7ues. En relan\u00e7ant les politisations publiques de masse, elles redonnent ainsi corps \u00e0 cette Histoire \u2014 avec un grand H \u2014 que l\u2019on pr\u00e9sumait finie.<\/p>\n<p>Puissants, parfois de fa\u00e7on spectaculaire, les mouvements contemporains sont plus complexes que jamais. Chez les individus, le d\u00e9sir de s\u2019impliquer et de d\u00e9cider coexiste souvent avec la peur de le faire ou le sentiment de ne pouvoir le faire. La critique de la repr\u00e9sentation peut aller de pair avec la d\u00e9l\u00e9gation au porte-parole ou au leader. L\u2019appel \u00e0 la solidarit\u00e9 s\u2019associe parfois \u00e0 la crainte de la mise en tutelle. Le besoin de continuit\u00e9 et de coh\u00e9rence est percut\u00e9 par la m\u00e9fiance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de toute organisation. La demande d\u2019\u00c9tat peut s\u2019entrem\u00ealer avec la crainte d\u2019un \u00e9tatisme ali\u00e9nant.<\/p>\n<p>Tout laisse \u00e0 penser que le cycle du n\u00e9olib\u00e9ralisme mondialiste amorc\u00e9 dans les ann\u00e9es 1970 est en train de s\u2019\u00e9puiser. Mais si l\u2019id\u00e9e d\u2019un retour de l\u2019\u00c9tat et de la n\u00e9cessaire proximit\u00e9 nationale est en train de progresser, au feu des crises et des contestations de masse, la forme que doit prendre la r\u00e9gulation volontaire reste pour le moins incertaine. L\u2019\u00e9chec du sovi\u00e9tisme, les enlisements du tiers-mondisme et les renoncements des socialismes au pouvoir ont en effet \u00e9puis\u00e9 la croyance en des alternatives possibles au capital tout-puissant. Au bout du compte, ni le r\u00e9formisme ni le parti pris r\u00e9volutionnaire n\u2019ont chang\u00e9 la vie, comme les mouvements populaires et ouvriers des si\u00e8cles pr\u00e9c\u00e9dents en avaient formul\u00e9 le projet.<\/p>\n<p>De ce fait, l\u2019\u00e9mancipation peine \u00e0 se fondre en programme cr\u00e9dible, la primaut\u00e9 du \u00ab\u2009social\u2009\u00bb est oppos\u00e9e \u00e0 celle du \u00ab\u2009soci\u00e9tal\u2009\u00bb et r\u00e9ciproquement. Les grands r\u00e9cits unificateurs sont souvent l\u2019apanage des lib\u00e9raux et de l\u2019extr\u00eame droite, qui imposent leur mani\u00e8re de faire soci\u00e9t\u00e9, r\u00e9duisant volontiers le d\u00e9bat public \u00e0 l\u2019opposition binaire entre l\u2019ouverture-comp\u00e9titivit\u00e9 et la cl\u00f4ture-protection. La pens\u00e9e de gauche, pendant ce temps, balance le plus souvent entre le grand renoncement et le r\u00eave du retour \u00e0 la puret\u00e9 perdue, vitup\u00e9rant avec la m\u00eame ardeur le conservatisme ou la trahison. Ce faisant, il n\u2019y a plus pour l\u2019instant de corr\u00e9lation directe entre l\u2019expression \u00e9largie de la col\u00e8re sociale et la dynamique de ce que l\u2019on a appel\u00e9 la gauche. Dans de nombreux pays, au nord et au sud, \u00e0 l\u2019est comme \u00e0 l\u2019ouest, ce sont au contraire des forces relevant des droites les plus extr\u00eames qui s\u2019emparent d\u2019une combativit\u00e9 nourrie par le ressentiment plus encore que par la col\u00e8re. Quand il s\u2019exprime, le vote des cat\u00e9gories les plus populaires a gliss\u00e9 de la gauche vers la droite extr\u00eame, recycl\u00e9e dans ses formes improprement r\u00e9put\u00e9es \u00ab\u00a0populistes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>La lutte des classes se refonde, elle aussi<\/h2>\n<p>Les entr\u00e9es en lutte se multiplient, mais pour l\u2019instant elles se juxtaposent plus qu\u2019elles ne convergent. La crise de la r\u00e9gulation ultralib\u00e9rale alimente la col\u00e8re sociale, l\u2019instabilit\u00e9 \u00e9conomique, sociale et sanitaire nourrit l\u2019inqui\u00e9tude, mais ni la col\u00e8re ni l\u2019inqui\u00e9tude ne s\u2019adossent encore \u00e0 une esp\u00e9rance. De ce fait, la combativit\u00e9 s\u2019exprime avant tout sur le registre de l\u2019amertume et du ressentiment. Quand ces affects l\u2019emportent, le risque est grand qu\u2019ils se tournent contre des individus, responsables r\u00e9els ou boucs \u00e9missaires, plut\u00f4t que contre les logiques dans lesquelles s\u2019ins\u00e8rent les acteurs. Si le seul facteur d\u2019unification est le \u00ab\u00a0eux\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb, le curseur de la lutte risque bien de ne pas aller vers la gauche.<\/p>\n<p>Il y a de la col\u00e8re pl\u00e9b\u00e9ienne, de la lutte des classes, des multitudes en mouvement. Mais il n\u2019y a \u00e0 proprement parler ni \u00ab\u00a0peuple\u00a0\u00bb ni \u00ab\u00a0classe\u00a0\u00bb. Rien ne sert donc de se r\u00e9jouir de ce qui n\u2019est que virtualit\u00e9, qui peut conduire au meilleur comme au pire. Mieux vaut prendre le temps de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce qui unifie un peuple potentiel, qui avance mais qui peine \u00e0 se projeter en avant, qui souffre mais qui n\u2019est pas s\u00fbr des causes r\u00e9elles de ses maux, qui veut que cela change mais qui peut \u00eatre tent\u00e9 par l\u2019id\u00e9e qu\u2019\u00e0 d\u00e9faut de changement, la protection et la cl\u00f4ture sont un moindre mal. Ce qui unifia les ouvriers pour en faire une classe \u00e9tait un ensemble complexe, une repr\u00e9sentation de la soci\u00e9t\u00e9 possible d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de libert\u00e9, une certaine mani\u00e8re de raccorder le social, le politique et le symbolique, un r\u00e9seau de pratiques dans tous les champs de la soci\u00e9t\u00e9, une galaxie d\u2019organisations, une capacit\u00e9 \u00e0 conjuguer l\u2019affirmation de classe et le rassemblement des domin\u00e9s, une inscription dans le champ de la politique institu\u00e9e, en France un raccord du mouvement ouvrier et de la gauche.<\/p>\n<p>D\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, il faudra bien retrouver quelque chose de ces articulations et de cette complexit\u00e9. Pour cela, Il faut r\u00e9fl\u00e9chir, d\u00e9battre, exp\u00e9rimenter, en s\u2019appuyant sur deux convictions pr\u00e9alables\u00a0: qu\u2019il n\u2019y a ni classe ni peuple pensable sans le projet d\u2019\u00e9mancipation individuelle et collective qui les unifie\u00a0; qu\u2019aucun retour en arri\u00e8re ne peut garantir l\u2019av\u00e8nement de \u00ab\u00a0jours heureux\u00a0\u00bb. L\u2019histoire ne se r\u00e9\u00e9crit pas\u00a0: elle se refonde. La lutte des classes n\u2019y \u00e9chappera pas. <\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/roger-martelli\"><strong>Roger Martelli<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-12662 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/91sustfojbl-b3f._ac_sl1500_.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/91sustfojbl-b3f._ac_sl1500_-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"91sustfojbl._ac_sl1500_.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si un \u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb de la classe ouvri\u00e8re et de ses luttes peut \u00eatre esp\u00e9r\u00e9, ce ne sera pas sous leurs formes anciennes. Et ce ne doit pas \u00eatre sous les formes d\u00e9l\u00e9t\u00e8res qui germent dans les nouvelles conflictualit\u00e9s sociales.<\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":30060,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-12662","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actu"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12662","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=12662"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12662\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/30060"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=12662"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=12662"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=12662"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}