{"id":12561,"date":"2020-11-08T17:43:03","date_gmt":"2020-11-08T16:43:03","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-la-victoire-enfin-mais-en-demi-teintes\/"},"modified":"2023-06-24T00:05:13","modified_gmt":"2023-06-23T22:05:13","slug":"article-la-victoire-enfin-mais-en-demi-teintes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12561","title":{"rendered":"\u00c9lections am\u00e9ricaines : la victoire, enfin\u2026 mais en demi-teintes"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Les \u00e9lecteurs am\u00e9ricains ont finalement tranch\u00e9. Cette fois, le candidat d\u00e9mocrate a eu la majorit\u00e9 des grands \u00e9lecteurs et celle du vote populaire (50,6%). Mais <em>\u00ab\u00a0le pire pr\u00e9sident am\u00e9ricain [que les USA aient] jamais eu\u00a0\u00bb<\/em> (Biden, 29 septembre) n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 si franchement d\u00e9savou\u00e9.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s quatre ans de pr\u00e9sidence mouvement\u00e9e et quelques mois de pand\u00e9mie, le rapport des forces n\u2019est pas boulevers\u00e9. En 2016, Hillary Clinton avait sur Donald Trump une avance de pr\u00e8s de 3 millions de voix et d\u2019un peu plus de 2% des suffrages exprim\u00e9s. En 2020, Joe Biden a un peu plus de 4 millions de voix d\u2019avance et d\u00e9passe son rival d\u2019un peu moins de 3% des exprim\u00e9s. Entre 2016 et 2020, le d\u00e9mocrate a engrang\u00e9 9 millions de voix suppl\u00e9mentaires, le r\u00e9publicain en a gagn\u00e9 7,6 de plus. Biden n\u2019a pas vol\u00e9 sa victoire, mais il n\u2019a pas \u00e9cras\u00e9 son concurrent.<\/p>\n<p>Trump reste nettement majoritaire dans la population des Blancs et attire un tiers de la population en expansion des Latinos. Il l\u2019emporte dans le Sud et dans le Midwest, est majoritaire dans les petites villes et les zones rurales et fait presque jeu \u00e9gal avec Biden dans la zone des \u00ab\u00a0<em>suburb<\/em>\u00a0\u00bb (la banlieue, les villes moins de 50.000 habitants). Il n\u2019est surclass\u00e9 que dans le milieu tr\u00e8s urbanis\u00e9 des plus de 50.000 habitants. Parmi ceux qui votent \u2013\u00a0et ils ont \u00e9t\u00e9 nombreux cette fois\u00a0&#8211; le noyau des cat\u00e9gories blanches les plus populaires reste acquis \u00e0 l\u2019h\u00f4te actuel de la Maison Blanche.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/monde\/article\/etats-unis-l-art-d-empecher-les-noirs-de-voter\">\u00c9tats-Unis : l\u2019art d\u2019emp\u00eacher les Noirs de voter<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Quatre ans de trumpisme ont accentu\u00e9, sur une base avant tout raciale, les clivages de l\u2019opinion \u00e9tasunienne. Le terrain avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 bien avant lui. En 2004, Samuel Huntington \u2013\u00a0l\u2019inventeur du \u00ab\u00a0choc des civilisations\u00a0\u00bb\u00a0\u2013 publiait un pamphlet intitul\u00e9 <em>Qui sommes-nous\u00a0? Identit\u00e9 nationale et choc des cultures<\/em>[[Traduction fran\u00e7aise chez Odile Jacob]]. Il y expliquait que l\u2019identit\u00e9 am\u00e9ricaine \u00e9tait en p\u00e9ril. Les \u00c9tats-Unis, disait-il alors, ne sont pas seulement menac\u00e9s par le terrorisme islamique, mais par l\u2019existence sur le territoire am\u00e9ricain communaut\u00e9s ethniques qui ne veulent pas s\u2019int\u00e9grer et qui r\u00e9cusent le \u00ab\u00a0credo\u00a0\u00bb des P\u00e8res p\u00e8lerins fondateurs \u2013 les valeurs de morale et de travail, les principes d\u2019individualisme, de libert\u00e9 et de propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 les \u00ab\u00a0hommes blancs en col\u00e8re\u00a0\u00bb, de l\u2019autre l\u2019immigr\u00e9 latino-am\u00e9ricain\u2026<\/p>\n<p>L\u2019Am\u00e9rique, poursuit Huntington, est de nouveau au bord de la guerre civile, parce qu\u2019elle a l\u00e2ch\u00e9 la bride \u00e0 ses d\u00e9mons \u2013 <em>\u00ab\u00a0la mondialisation, le multiculturalisme, le cosmopolitisme, l\u2019immigration, l\u2019infra-nationalisme et l\u2019antinationalisme\u00a0\u00bb<\/em>. La <em>\u00ab\u00a0d\u00e9nationalisation des \u00e9lites\u00a0\u00bb<\/em> a pr\u00e9par\u00e9 la capitulation\u00a0; la contre-offensive passe donc par une renationalisation, c\u2019est-\u00e0-dire une v\u00e9ritable reconqu\u00eate linguistique, culturelle et politique. L\u2019h\u00e9g\u00e9monie des WASP [[WASP est l\u2019acronyme de \u00ab\u00a0<em>white Anglo-saxon protestant<\/em>\u00a0\u00bb (protestant anglo-saxon blanc). Il d\u00e9signe l\u2019arch\u00e9type de l\u2019Anglo-Saxon descendant des immigrants protestants d\u2019Europe du Nord-Ouest, dont la pens\u00e9e et le mode de vie ont fa\u00e7onn\u00e9 les premi\u00e8res colonies anglaises du XVII\u00a0si\u00e8cle.]] ou la mort\u00a0; l\u2019identit\u00e9 nationale assum\u00e9e ou le d\u00e9clin. <\/p>\n<p>\u00c0 sa mani\u00e8re, Huntington a contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019incrustation d\u2019une conviction in\u00e9branlable\u00a0: si l\u2019Occident est fragilis\u00e9, c\u2019est parce que des forces expansives \u00e9rodent son identit\u00e9. Il peut mourir, parce qu\u2019il ne sait plus qui il est et que d\u2019autres agissent pour qu\u2019il ne soit plus ce qu\u2019il \u00e9tait. Tel est le substrat de l\u2019\u00ab\u00a0\u00e9tat de guerre\u00a0\u00bb. On veut nous persuader que nous y sommes plong\u00e9s. Pas seulement aux \u00c9tats-Unis\u2026<\/p>\n<h2>De la th\u00e9orie \u00e0 la pratique<\/h2>\n<p>Au fil des ann\u00e9es, sous des formes politiques populaires, cette parole th\u00e9orique s\u2019est diffus\u00e9e outre-Atlantique. Elle a rencontr\u00e9 une inqui\u00e9tude latente de populations fragilis\u00e9es, que le d\u00e9clin de l\u2019\u00c9tat-providence et la mondialisation capitaliste ont laiss\u00e9es sans emploi, sans avenir, sans protection ni redistribution. L\u2019inqui\u00e9tude, peu \u00e0 peu, s\u2019est faite d\u00e9sespoir, portant la col\u00e8re vers le ressentiment contre une situation construite en longue dur\u00e9e et dont ces cat\u00e9gories abandonn\u00e9es ne portent pas la responsabilit\u00e9 directe. D\u00e8s lors, toute attitude de condescendance ou de m\u00e9pris appuy\u00e9 \u00e0 leur \u00e9gard ne fait qu\u2019aviver la ranc\u0153ur, emp\u00eache de jauger les soubassements profonds leur d\u00e9sarroi et enfonce un peu plus la d\u00e9mocratie dans sa crise.<\/p>\n<p>L\u2019histoire sugg\u00e8re certes que la seule mani\u00e8re de contenir les d\u00e9rives est de retrouver le sens de la lutte, autrefois l\u2019apanage du mouvement ouvrier et de la gauche. Dans la derni\u00e8re p\u00e9riode, les combats n\u2019ont heureusement pas manqu\u00e9 aux \u00c9tats-Unis comme partout dans le monde, contre le d\u00e9sastre climatique, pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 et les droits, contre les discriminations de genre, d\u2019orientation sexuelle ou de race. Ils ont sans nul doute contribu\u00e9 \u00e0 renforcer en 2020 le timide regain de vote d\u00e9mocrate, comme l\u2019ont montr\u00e9 les succ\u00e8s importants d\u2019<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/monde\/article\/alexandria-ocasio-cortez-du-degagisme-a-l-americaine\">Alexandria Ocasio-Cortez<\/a> et de ses camarades du \u00ab\u00a0<em>Squad<\/em>\u00a0\u00bb. Mais les limites de la perc\u00e9e, aux \u00e9lections locales comme \u00e0 la pr\u00e9sidentielle, indiquent que les combats des derni\u00e8res ann\u00e9es n\u2019ont pas encore trouv\u00e9 un d\u00e9bouch\u00e9 suffisant, pas plus que ne l\u2019avaient trouv\u00e9 les luttes pr\u00e9c\u00e9dentes des ouvriers am\u00e9ricains contre la d\u00e9sindustrialisation massive du pays.<\/p>\n<p>En fait, si elles sont n\u00e9cessaires, ces luttes ne font pas pour autant sens politique en elles-m\u00eames. On peut \u00eatre discrimin\u00e9, opprim\u00e9, maltrait\u00e9 et se d\u00e9sint\u00e9resser des enjeux \u00e9lectoraux ou conforter ceux-l\u00e0 m\u00eames qui sont les plus responsables du mal-vivre. On peut vouloir additionner, juxtaposer, faire converger ou \u00ab\u00a0intersectionnaliser\u00a0\u00bb les combats, sans pour autant que soient boulevers\u00e9s les rapports de forces politiques.<\/p>\n<p>C\u2019est oublier en effet que l\u2019on ne vote pas seulement pour ce que l\u2019on est \u2013\u00a0ouvrier, ch\u00f4meur, noir, latino, petit blanc, femme ou LGBT. On est attir\u00e9 ou repouss\u00e9 par un type de soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle on pense pouvoir, \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre, trouver sa place, m\u00eame si cela ne va pas de soi. La force de Trump, comme le fut en sens contraire celle d\u2019Obama en 2009, est de parler de l\u2019Am\u00e9rique dont on peut r\u00eaver. Celle de Trump conjugue la puissance, l\u2019autorit\u00e9, le repli sur soi, l\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 ethnico-culturelle et l\u2019id\u00e9alisation du pass\u00e9. Cette Am\u00e9rique, en cela, n\u2019est pas que celle de la ranc\u0153ur\u00a0: elle est aussi celle d\u2019un imaginaire o\u00f9 l\u2019ordre et l\u2019immobilit\u00e9 des petites \u00ab\u00a0communaut\u00e9s\u00a0\u00bb blanches garantissent la persistance du mythe am\u00e9ricain et pr\u00e9servent ainsi les bases de la puissance \u00e9tasunienne.<\/p>\n<h2><em>America first, Great America\u2026<\/h2>\n<p><\/em><\/p>\n<p>On peut s\u2019inqui\u00e9ter de ce r\u00e9cit, percevoir les risques du projet qui le sous-tend\u00a0: il n\u2019en reste pas moins qu\u2019il a une globalit\u00e9 qui le valorise. Contre son attraction populaire, l\u2019exaltation de la lutte et la d\u00e9nonciation des maux sociaux ne peuvent donc pas tenir lieu de projet. Le face-\u00e0-face du \u00ab\u00a0eux\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb n\u2019est pas en lui-m\u00eame un ferment d\u2019alternative. On peut s\u2019insurger contre l\u2019exploitation, l\u2019oppression ou l\u2019ali\u00e9nation parce qu\u2019on en est victime. Mais on ne devient force politique que si l\u2019on prend conscience que ces d\u00e9sastres humains entravent le corps social tout entier et rendent impossibles une soci\u00e9t\u00e9 et un monde o\u00f9 chacun peut avoir sa place, sans \u00eatre contenu ou rejet\u00e9.<\/p>\n<p>Pour l\u2019instant, les d\u00e9mocrates ne se sont pas hiss\u00e9s \u00e0 ce niveau. Leur majorit\u00e9 reste englu\u00e9e dans une \u00ab\u00a0mod\u00e9ration\u00a0\u00bb qui la voue pour l\u2019essentiel \u00e0 un r\u00f4le d\u2019accompagnement et d\u2019inflexion \u00e0 la marge des logiques dominantes. Quant \u00e0 sa part la plus \u00e0 gauche, elle est combative et innovante, sans \u00eatre encore pleinement en \u00e9tat d\u2019adosser la col\u00e8re \u00e0 la \u00ab\u00a0nouvelle fronti\u00e8re\u00a0\u00bb d\u2019un projet \u00e9mancipateur modernis\u00e9. Elle a pour elle le dynamisme\u00a0; reste \u00e0 trouver le projet global qui fait de la radicalit\u00e9 d\u2019ambition le socle d\u2019une majorit\u00e9 de projet.<\/p>\n<p>Que le parti d\u00e9mocrate ne veuille pas de cette mani\u00e8re subversive de faire de la politique est une chose. Qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re des figures pales et consensuelles \u00e0 des personnalit\u00e9s plus embl\u00e9matiques du peuple tel qu\u2019il est une autre chose. Nous devons seulement nous convaincre et convaincre, en tout cas chez nous, que ce n\u2019est pas de cette mani\u00e8re qu\u2019on battra la droite d\u2019exclusion et de repli qui a le vent en poupe aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/roger-martelli\"><strong>Roger Martelli<\/strong><\/a><div id='gallery-1' class='gallery galleryid-12561 gallery-columns-3 gallery-size-thumbnail'><figure class='gallery-item'>\n\t\t\t<div class='gallery-icon landscape'>\n\t\t\t\t<a href='https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/usa_bandeau-4-1ea.png'><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"150\" height=\"150\" src=\"https:\/\/archives.regards.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/usa_bandeau-4-1ea-150x150.png\" class=\"attachment-thumbnail size-thumbnail\" alt=\"usa_bandeau-4.png\" \/><\/a>\n\t\t\t<\/div><\/figure>\n\t\t<\/div>\n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les \u00e9lecteurs am\u00e9ricains ont finalement tranch\u00e9. 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Mais <em>\u00ab\u00a0le pire pr\u00e9sident am\u00e9ricain [que les USA aient] jamais eu\u00a0\u00bb<\/em> (Biden, 29 septembre) n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 si franchement d\u00e9savou\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":328,"featured_media":29887,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[11],"tags":[291,290,340],"class_list":["post-12561","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-monde","tag-analyse","tag-elections","tag-etats-unis"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12561","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/328"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=12561"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12561\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/29887"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=12561"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=12561"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=12561"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}