{"id":1252,"date":"1999-02-01T00:00:00","date_gmt":"1999-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/une-litterature-de-rupture1252\/"},"modified":"1999-02-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-01-31T23:00:00","slug":"une-litterature-de-rupture1252","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1252","title":{"rendered":"Une litt\u00e9rature de rupture"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Jean-Marie Rouart <\/p>\n<p><strong> Le roman fran\u00e7ais est-il en pleine mutation ? Il semble. En tout cas des \u00e9crivains apparus dans les quatre \u00e0 cinq derni\u00e8res ann\u00e9es le bouculent, le sortent de sa qui\u00e9tude. Des ruptures sont visibles. Dans les th\u00e8mes trait\u00e9s. Dans les mod\u00e8les d&#8217;\u00e9criture. Dans les r\u00e9f\u00e9rences. Volontiers sans illusions sur le monde. Un mot a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 \u00e0 leur sujet : le &#8220;d\u00e9primisme&#8221; (1), en d\u00e9bat ici. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Jean-Marie Rouart <\/strong> \u00ab Ce qui caract\u00e9rise le &#8220;d\u00e9primisme&#8221; d&#8217;aujourd&#8217;hui, c&#8217;est qu&#8217;il y a une rupture. Une rupture bien plus grande que celle effectu\u00e9e par le surr\u00e9alisme \u00bb<\/p>\n<p><strong> Jean-Claude Lebrun <\/strong> \u00ab &#8230; pour la premi\u00e8re fois, la r\u00e9ponse \u00e0 une question sociale, politique, de civilisation, n&#8217;est pas une r\u00e9ponse d&#8217;abord esth\u00e9tique \u00bb<\/p>\n<p><strong> Jean-Marie Rouart : <\/strong> Le &#8220;d\u00e9primisme&#8221; est une forme de d\u00e9sesp\u00e9rance. Mais alors qu&#8217;il y avait dans le Romantisme un id\u00e9al, un r\u00eave, l\u00e0 il n&#8217;y en a plus. La r\u00e9alit\u00e9 a d\u00e9truit l&#8217;id\u00e9al. Les romans d\u00e9primistes dessinent en creux tout ce qui manque \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 d&#8217;aujourd&#8217;hui. Ils font un portrait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 des injustices, de la nouvelle injustice sociale, de la nouvelle pauvret\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Jean-Claude Lebrun : <\/strong> La nouveaut\u00e9, c&#8217;est que, devant une situation de crise sociale et politique, alors qu&#8217;auparavant la r\u00e9ponse \u00e9tait de type litt\u00e9raire, ce n&#8217;est pas le cas aujourd&#8217;hui. La r\u00e9ponse ne s&#8217;effectue pas par rapport \u00e0 des mod\u00e8les litt\u00e9raires classiques, car il n&#8217;y a pas refus d&#8217;une esth\u00e9tique et de proposition d&#8217;un autre art. Nous nous trouvons devant une litt\u00e9rature terne, au souffle court&#8230; Oui, c&#8217;est une litt\u00e9rature de la d\u00e9sesp\u00e9rance et de l&#8217;angoisse, mais dans laquelle l&#8217;aspect litt\u00e9raire n&#8217;est plus assum\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Jean-Marie Rouart : <\/strong> La litt\u00e9rature dessinait l&#8217;avenir des aspirations d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9. Balzac est parti d&#8217;une r\u00e9alit\u00e9 sociale mais il a dessin\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 future. Rousseau a compl\u00e8tement modifi\u00e9 non seulement la sensibilit\u00e9 mais la soci\u00e9t\u00e9 future. Et aussi Hugo, Kafka, Malraux&#8230; Curieusement, les \u00e9crivains ont pressenti une soci\u00e9t\u00e9 en train de na\u00eetre mais leur r\u00e9ponse utilisait l&#8217;art du pass\u00e9. M\u00eame lorsqu&#8217;elle \u00e9tait r\u00e9volutionnaire, c&#8217;\u00e9tait une r\u00e9ponse artistique, qui avait des concordances avec un h\u00e9ritage. Ce qui caract\u00e9rise le d\u00e9primisme d&#8217;aujourd&#8217;hui, c&#8217;est qu&#8217;il y a une rupture. Une rupture bien plus grande que celle effectu\u00e9e par le Surr\u00e9alisme.<\/p>\n<p><strong> Jean-Claude Lebrun : <\/strong> Je partage votre point de vue sur le manque de profondeur et le refus de l&#8217;enracinement par rapport \u00e0 un pass\u00e9, \u00e0 ceci pr\u00e8s que les &#8220;d\u00e9primistes&#8221; ne constituent pas un groupe majeur dans le champ litt\u00e9raire fran\u00e7ais&#8230; Avec eux, il y a une rupture par rapport \u00e0 ce qui s&#8217;est produit dans le milieu des ann\u00e9es 80, alors qu&#8217;une g\u00e9n\u00e9ration r\u00e9investissait le r\u00e9cit, renouait le fil avec la litt\u00e9rature du XVIIIe et XIXe, en s&#8217;\u00e9cartant des prescriptions d&#8217;\u00e9criture formul\u00e9es par le Nouveau Roman ou par Tel Quel. L&#8217;oeuvre se concevait alors comme le produit d&#8217;une histoire litt\u00e9raire, m\u00eame si elle affichait ses diff\u00e9rences. Des \u00e9crivains, d&#8217;Echenoz \u00e0 Bergounioux, Fran\u00e7ois Bon et Pierre Michon, jusqu&#8217;\u00e0 Jean Rouaud, Bernard Chambaz et Richard Millet, rel\u00e8vent de cette tendance. Ils continuent de fonctionner selon le mod\u00e8le &#8220;classique&#8221;, ce qui ne veut pas dire que leurs oeuvres rel\u00e8vent d&#8217;un quelconque classicisme. Avec les &#8220;d\u00e9primistes&#8221;, on semble entrer dans l&#8217;\u00e8re du reportage, du recours \u00e0 des discours extra-litt\u00e9raires (en particulier chez Houellebecq). C&#8217;est une \u00e8re, disons, d&#8217;aust\u00e9rit\u00e9 langagi\u00e8re, de refus, m\u00eame, de l&#8217;art, avec des cas limites, comme Virginie Despentes. Il y a une d\u00e9n\u00e9gation assum\u00e9e et proclam\u00e9e de l&#8217;art. Quelque chose se passe l\u00e0, qui fait s&#8217;interroger sur la &#8220;litt\u00e9rarit\u00e9&#8221; des oeuvres.<\/p>\n<p><strong> Jean-Marie Rouart : <\/strong> L&#8217;accueil fait \u00e0 ces livres me para\u00eet plus int\u00e9ressant par ce qu&#8217;il r\u00e9v\u00e8le que ces livres eux-m\u00eames. Notre soci\u00e9t\u00e9 traverse une tr\u00e8s grande crise. Nous sommes non seulement au bord d&#8217;un nouveau mill\u00e9naire mais d&#8217;une nouvelle civilisation qui cr\u00e9e un certain nombre d&#8217;angoisses dans un monde peu r\u00e9jouissant. Il est tr\u00e8s rare de trouver une \u00e9poque o\u00f9 l&#8217;on ait autant \u00e9volu\u00e9 sur le plan scientifique, le plan de la connaissance, et o\u00f9 les raisons d&#8217;esp\u00e9rer sont aussi faibles. Cette soci\u00e9t\u00e9 mercantile, cet hyper-lib\u00e9ralisme, ce mondialisme, cet accroissement de la paup\u00e9risation, donnent raison peut-\u00eatre, apr\u00e8s l&#8217;effondrement du communisme, \u00e0 Marx. Le monde de l&#8217;argent est devenu un monde en soi, le monde des pauvres est exploit\u00e9 par l&#8217;argent. A l&#8217;\u00e9poque de Marx, il restait quand m\u00eame un frein \u00e0 l&#8217;expansion du capitalisme. Il y avait le frein humain, malgr\u00e9 la lutte des classes, il pouvait se constituer des rapports presque &#8220;sentimentaux&#8221; au sein de l&#8217;entreprise. Et puis il y avait les valeurs chr\u00e9tiennes : que nous soyons chr\u00e9tiens ou non : qui ont fa\u00e7onn\u00e9 la civilisation occidentale, notamment en France. Ce christianisme poss\u00e9dait des valeurs non seulement morales mais artistiques. La musique est n\u00e9e de la musique religieuse. L&#8217;art pictural est une la\u00efcisation de l&#8217;art des \u00e9glises. La litt\u00e9rature est une la\u00efcisation des grands th\u00e8mes de ce grand roman qu&#8217;est la Bible&#8230; au moment o\u00f9 le christianisme bat de l&#8217;aile appara\u00eet une soci\u00e9t\u00e9 terriblement inhumaine. On peut comprendre, chez le romancier, l&#8217;arr\u00eat du r\u00eave devant cette soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9nu\u00e9e d&#8217;espoir.<\/p>\n<p><strong> Jean-Claude Lebrun : <\/strong> Le constat que vous faites sur la nature des rapports humains au XIXe si\u00e8cle entre patronat et salariat, Marx l&#8217;a fait par rapport \u00e0 l&#8217;\u00e9poque pr\u00e9c\u00e9dente, dans le Manifeste. Et, en effet, l&#8217;utopie d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 meilleure est une utopie chr\u00e9tienne, retravaill\u00e9e par les marxistes&#8230; Ce sur quoi, je crois, il faut insister, c&#8217;est que pour la premi\u00e8re fois la r\u00e9ponse \u00e0 une question sociale, politique, de civilisation, n&#8217;est pas, en litt\u00e9rature, une r\u00e9ponse d&#8217;abord esth\u00e9tique ; pour Michel Houellebecq, Virginie Despentes, mais aussi pour Philippe Delerm, Eric Holder, Marie Desplechin, peut-\u00eatre m\u00eame Didier Daeninckx, on a l&#8217;impression que l&#8217;espoir s&#8217;est referm\u00e9, au sens o\u00f9, chez plusieurs de ces \u00e9crivains, la litt\u00e9rature, pour la premi\u00e8re fois, n&#8217;est plus capable de proposer gr\u00e2ce \u00e0 sa polys\u00e9mie de nouveaux possibles, pour l&#8217;\u00eatre humain comme pour la soci\u00e9t\u00e9. On se trouve finalement devant une sorte de n\u00e9o-positivisme, on prend les choses telles qu&#8217;elles sont, on n&#8217;imagine pas de pouvoir les d\u00e9passer. L&#8217;imaginaire est bloqu\u00e9, les utopies sont bloqu\u00e9es, les interrogations sur l&#8217;int\u00e9riorit\u00e9 humaine, aussi. Il y a une position presque cynique par rapport au r\u00e9el. On le prend et on organise son spectacle, un spectacle morne, terne, d\u00e9primant.<\/p>\n<p><strong> Jean-Marie Rouart : <\/strong> Il n&#8217;y a m\u00eame plus de spectacle ! Ces \u00e9crivains ne font qu&#8217;un constat, non pas d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9, mais d&#8217;un petit bout de notre soci\u00e9t\u00e9, celui qui se trouve au coin de leur rue, et d&#8217;un petit bout d&#8217;eux-m\u00eames, le moins int\u00e9ressant. C&#8217;est le quotidien de la cuisine mal desservie, de la salle de bains pas tr\u00e8s propre, de la banlieue sinistre. Ils n&#8217;expriment pas un projet de r\u00e9volte, en disant : &#8220;Il faut changer la vie, la soci\u00e9t\u00e9&#8221;, non, on a l&#8217;impression d&#8217;une clochardisation de l&#8217;\u00e9criture. Comme si cette petite peinture mesquine d&#8217;un univers m\u00e9diocre suffisait, et que la narration journalistique, au sens le plus limit\u00e9 et terne, pouvait faire de la litt\u00e9rature&#8230; Il me semble que les deux choses qui manquent le plus, ce sont les deux fonctions \u00e9ternelles de la litt\u00e9rature : stimuler l&#8217;ambition et stimuler le r\u00eave, l&#8217;ambition chez les grands romanciers \u00e9tant d&#8217;ailleurs un r\u00eave, le r\u00eave d&#8217;\u00eatre aim\u00e9, de conqu\u00e9rir, et finalement le r\u00eave social devenu le r\u00eave d&#8217;exister&#8230; Tous les romans, de Chr\u00e9tien de Troyes \u00e0 Malraux, en passant par Aragon, et par des \u00e9crivains qui ont \u00e9t\u00e9, comme Paul Morand, des r\u00e9actionnaires, ou des libertaires comme Barbusse, Vall\u00e8s, ont donn\u00e9 un espoir \u00e0 leurs lecteurs. M\u00eame Zola ! Il y a l&#8217;espoir de quelque chose d&#8217;humain et l&#8217;espoir d&#8217;une transcendance. Aujourd&#8217;hui, les gens sont face \u00e0 un mur&#8230; Peut-on encore parler de litt\u00e9rature ? Les livres de Virginie Despentes sont-ils de la litt\u00e9rature ? Faut-il les voir comme des t\u00e9moignages, des documents, vous savez, ces r\u00e9cits de vie, par exemple d&#8217;une prostitu\u00e9e, ou de la gouvernante de Proust ? Maintenant le document pose \u00e0 l&#8217;oeuvre litt\u00e9raire. On pourrait faire un lien, aussi, avec l&#8217;art brut et le minimalisme en peinture.<\/p>\n<p><strong> Jean-Claude Lebrun : <\/strong> Il faut quand m\u00eame faire des diff\u00e9rences entre les \u00e9crivains du &#8220;d\u00e9primisme&#8221;, malgr\u00e9 de forts d\u00e9nominateurs communs. Philippe Delerm, Eric Holder pratiquent une \u00e9criture de type qui\u00e9tiste, avec la mise en avant des petits plaisirs de la vie domestique, la glorification des petites joies. Cela a peu de rapport avec l&#8217;\u00e9criture brute de Virginie Despentes qui, elle-m\u00eame, assume son refus de la culture. Marie Desplechin fonctionne plut\u00f4t sur les bons sentiments, on assiste \u00e0 une esp\u00e8ce de r\u00e9demption d&#8217;un personnage de femme, \u00e0 partir du mod\u00e8le qu&#8217;elle voit en action \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;elle. Houellebecq repr\u00e9sente un cas \u00e0 part, avec une ambition bien plus consid\u00e9rable. Il part d&#8217;un constat : espoir ferm\u00e9, h\u00e9ritage culturel impraticable, mais il est aussi le seul \u00e0 poss\u00e9der des r\u00e9f\u00e9rences&#8230; Il donne l&#8217;impression que le roman n&#8217;est plus capable, en tant que discours global, de rendre compte du monde, et qu&#8217;il faut convoquer d&#8217;autres discours, d&#8217;o\u00f9 de fortes injections des discours de la sociologie, de la sexualit\u00e9, de la g\u00e9n\u00e9tique, de la science en g\u00e9n\u00e9ral, de la philosophie. Ses personnages sont des personnages de papier vid\u00e9s de substance humaine, ils sont des porteurs d&#8217;id\u00e9es, des traducteurs d&#8217;une id\u00e9ologie avec ses contradictions. Il y a un discours de la sexualit\u00e9 omnipr\u00e9sent, mais en m\u00eame temps un refus extraordinaire de l&#8217;int\u00e9riorit\u00e9. Tout ce que vous dites sur l&#8217;h\u00e9ritage notamment chr\u00e9tien et sur l&#8217;int\u00e9riorit\u00e9 qui fait la richesse du roman est balay\u00e9&#8230; Houellebecq nous propose une litt\u00e9rature qui fonctionne, bien que je n&#8217;aime pas le mot, comme un &#8220;reflet&#8221; de l&#8217;\u00e9tat du monde d&#8217;aujourd&#8217;hui, alors que le litt\u00e9raire avait plut\u00f4t tendance \u00e0 fonctionner en \u00e9cho, par des strat\u00e9gies qui laissaient ouverts les champs de lecture.<\/p>\n<p><strong> Jean-Marie Rouart : <\/strong> Il y a un double aspect : reflet du monde d&#8217;aujourd&#8217;hui, et ce qui est plus grave, reflet des nouveaux lecteurs. Il faudrait faire une analyse sociologique de ces nouveaux lecteurs. Avec tous ses inconv\u00e9nients, ses injustices, ses \u00e9lites, la soci\u00e9t\u00e9 d&#8217;hier avait quand m\u00eame un avantage, elle diffusait des valeurs artistiques qui 0\u00e9levaient le niveau de tous les lecteurs, ceux de la bourgeoisie et aussi ceux du prol\u00e9tariat. Ces derniers \u00e9taient capables de lire les livres d&#8217;Aragon, de Malraux, de Mauriac, de Montherlant&#8230; Dans les biblioth\u00e8que populaires, il y avait une appr\u00e9ciation d&#8217;un tr\u00e8s haut niveau.<\/p>\n<p><strong> Jean-Claude Lebrun : <\/strong> Je partage tout \u00e0 fait votre point de vue.<\/p>\n<p><strong> Jean-Marie Rouart : <\/strong> Je suis surpris de voir une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de lecteurs se reconna\u00eetre en ces \u00e9crivains. C&#8217;est une accusation de l&#8217;\u00e9cole, de la t\u00e9l\u00e9vision, du milieu dans lequel nous vivons qui ont appauvri de nouvelles cat\u00e9gories sociales d\u00e9racin\u00e9es, sans bagage culturel. Depuis trente ans, Fran\u00e7ois Nourissier fait le m\u00eame constat que Houellebecq, vie sinistre, analyse impitoyable de la soci\u00e9t\u00e9, cassure de l&#8217;\u00e9lan romanesque, avec cette diff\u00e9rence qu&#8217;il y a chez Nourissier un tr\u00e8s grand art et une vaste culture. Est-il venu trop t\u00f4t ? Etrangement, on voit de nouveaux lecteurs se reconna\u00eetre dans du Nourissier sans art, sans culture, comme si tout syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rence les mettait mal \u00e0 l&#8217;aise&#8230;<\/p>\n<p><strong> Jean-Claude Lebrun : <\/strong> La diff\u00e9rence entre Nourissier et Houellebecq, c&#8217;est qu&#8217;il manque au second la transfiguration qui est le propre de l&#8217;\u00e9criture. L&#8217;\u00e9criture de Houellebecq devient un produit de l&#8217;instant, et sa phrase pr\u00e9sente le caract\u00e8re \u00e9ph\u00e9m\u00e8re et interchangeable d&#8217;une image t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e. Et puis les personnages de Nourissier ont pour eux la capacit\u00e9 de d\u00e9passer leur propre situation pour s&#8217;\u00e9lever \u00e0 des types humains tr\u00e8s pr\u00e9cis. Ceux de Houellebecq ne parlent que pour eux et comme amplificateurs de quelques id\u00e9es sur l&#8217;art de notre monde&#8230; Cela me fait penser \u00e0 ce qui se passait dans les pays de l&#8217;Est des ann\u00e9es 70, o\u00f9 la litt\u00e9rature jouait le r\u00f4le du journal et du d\u00e9bat public alors que le discours politique \u00e9tait bloqu\u00e9. C&#8217;est un constat d&#8217;inefficacit\u00e9 du discours politique aux situations pr\u00e9sentes.<\/p>\n<p><strong> Jean-Marie Rouart : <\/strong> C&#8217;est tr\u00e8s juste. Dans toutes les \u00e9poques, il y a eu des oppositions, des batailles. toutes les h\u00e9r\u00e9sies chr\u00e9tiennes, toutes les id\u00e9ologies, m\u00eame les pires, ont fait bouger les choses. Aujourd&#8217;hui, on ne sait plus pourquoi les gens seraient capables de mourir. Il y a \u00e0 peine cinquante ans, des r\u00e9sistants sont morts pour un id\u00e9al, contre le fascisme. On ne voit pas une seule id\u00e9e, maintenant, qui pourrait justifier qu&#8217;on se sacrifie pour elle&#8230; Le philosophe Marcel Gaucher a dit que le protestantisme \u00e9tait &#8220;une religion de sortie de la religion&#8221;. La litt\u00e9rature &#8220;d\u00e9primiste&#8221; est une litt\u00e9rature de sortie de la litt\u00e9rature. Ces livres, m\u00eame ceux d&#8217;une certaine qualit\u00e9, sont des kleenex. On les lit, on les jette, ils n&#8217;incitent pas \u00e0 se diriger vers d&#8217;autres livres&#8230; Les gens qu&#8217;on va abuser par une fausse id\u00e9e de la litt\u00e9rature vont peu \u00e0 peu se demander \u00e0 quoi cela sert de lire ? Qu&#8217;est-ce qu&#8217;un livre qu&#8217;on ne peut pas offrir \u00e0 quelqu&#8217;un pour montrer ce qu&#8217;on est, une part de ses r\u00eaves, de ses affinit\u00e9s, de ses valeurs ?<\/p>\n<p><strong> Jean-Claude Lebrun : <\/strong> Avec le d\u00e9bat instaur\u00e9 autour du livre de Houellebecq qui est plut\u00f4t un habillage d&#8217;id\u00e9es, on est peut-\u00eatre en train d&#8217;effacer les acquis de plusieurs dizaines d&#8217;ann\u00e9es de r\u00e9flexion sur la litt\u00e9rature, comme entit\u00e9 autonome. La voie risque de devenir de plus en plus \u00e9troite pour le litt\u00e9raire.<\/p>\n<p><strong> Jean-Marie Rouart : <\/strong> Il y a aussi le probl\u00e8me des &#8220;relais&#8221;, le monde de la t\u00e9l\u00e9vision, de la publicit\u00e9 \u00e0 outrance d&#8217;une litt\u00e9rature qui ne s&#8217;int\u00e9resse qu&#8217;aux tirages, \u00e0 la rentabilit\u00e9. Houellebecq, c&#8217;est l&#8217;expression de l&#8217;absence d&#8217;horizon et du mercantilisme contemporain, mais tous les agents de ce monde contemporain lui font f\u00eate. il est devenu la coqueluche de la m\u00e9diatisation !<\/p>\n<p><strong> Jean-Claude Lebrun : <\/strong> Il repr\u00e9sente parfaitement l&#8217;environnement qui est le n\u00f4tre. Parall\u00e8lement, on per\u00e7oit de plus en plus fort l&#8217;affirmation, je dirais, arrogante, que la culture &#8220;cultiv\u00e9e&#8221; n&#8217;est plus n\u00e9cessaire. Ce n&#8217;est pas un hasard si nous entendons parler \u00e0 nouveau de culture bourgeoise et d&#8217;une culture &#8220;autre&#8221;, populaire ou de banlieue. Cela signifie : l\u00e0 je parle en tant que marxiste : l&#8217;abandon de tous les acquis qui furent n\u00f4tres, entre autres, le fait de refuser la diff\u00e9rence entre culture bourgeoise et culture populaire, notre revendication \u00e9tant celle, pour tous, de la grande culture \u00e9mancipatrice, et non le confinement dans une sous-culture de quartier qui serait l&#8217;horizon ind\u00e9passable&#8230; On revient en arri\u00e8re quand on distingue une culture \u00e0 deux vitesses. Les livres d\u00e9primistes apparaissent comme le produit de ce retrait sur un petit monde, la cit\u00e9, la communaut\u00e9, la tribu&#8230; Il n&#8217;est plus n\u00e9cessaire de s&#8217;approprier la culture du pass\u00e9, la sous-culture suffit amplement pour se d\u00e9patouiller dans le monde d&#8217;aujourd&#8217;hui&#8230; Ceci va \u00e0 l&#8217;inverse de la litt\u00e9rature qui, elle, tend vers l&#8217;universel. Houellebecq, m\u00eame si c&#8217;est de fa\u00e7on sophistiqu\u00e9e, s&#8217;inscrit dans ce r\u00e9tr\u00e9cissement.<\/p>\n<p><strong> Jean-Marie Rouart : <\/strong> On remarque aussi que la litt\u00e9rature fran\u00e7aise et de moins en moins traduite. Je pense qu&#8217;il est dommage que nous n&#8217;ayons aujourd&#8217;hui \u00e0 offrir \u00e0 l&#8217;\u00e9tranger que cette litt\u00e9rature d\u00e9primiste, pauvre, exsangue, sans temp\u00e9rament&#8230; Un pays qui a donn\u00e9 Malraux, Mauriac, Montherlant&#8230; tant d&#8217;oeuvres qui faisaient s&#8217;\u00e9panouir les valeurs de l&#8217;esprit, quel recul !<\/p>\n<p><strong> Jean-Claude Lebrun : <\/strong> Et l&#8217;on peut penser qu&#8217;il ne s&#8217;agit pas d&#8217;un ph\u00e9nom\u00e8ne passager. Ce &#8220;d\u00e9primisme&#8221; semble plut\u00f4t marquer le d\u00e9but d&#8217;un mouvement. Il y a une \u00e9volution du monde qui va \u00eatre accompagn\u00e9e par une partie de la litt\u00e9rature. De ce mouvement, qui aura ses contradictions, peuvent na\u00eetre de nouvelles choses. La rupture avec un mod\u00e8le d&#8217;\u00e9criture n&#8217;est pas synonyme de la fin de toute \u00e9criture. Ce type de roman peut engendrer un roman compl\u00e8tement diff\u00e9rent.<\/p>\n<p><strong> Jean-Marie Rouart : <\/strong> Je ne connais pas l&#8217;avenir du &#8220;d\u00e9primisme&#8221;, nous avons \u00e9voqu\u00e9 les questions qu&#8217;il pose. Ce qui est s\u00fbr, c&#8217;est qu&#8217;il permet une sorte d&#8217;autopsie, d&#8217;analyse des conditions dans lesquelles la litt\u00e9rature est jug\u00e9e aujourd&#8217;hui. <\/p>\n<p>* Jean-Marie Rouart, est responsable du Figaro Litt\u00e9raire, membre de l&#8217;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise et romancier. Dernier ouvrage : Bernis, le cardinal des plaisirs, Gallimard, 1998.<\/p>\n<p>** Jean-Claude Lebrun est chroniqueur litt\u00e9raire \u00e0 l&#8217;Humanit\u00e9 et auteur de divers essais. Dernier titre paru : Jean Rouaud, \u00e9ditions du Rocher, 1997.<\/p>\n<p>1. Ce mot a \u00e9t\u00e9 employ\u00e9 pour la premi\u00e8re fois par Jean-Marie Rouart, dans le Figaro Litt\u00e9raire du 15 octobre 1998.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Jean-Marie Rouart <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1252","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1252","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1252"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1252\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1252"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1252"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1252"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}