{"id":1245,"date":"1999-02-01T00:00:00","date_gmt":"1999-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/michaux-l-art-poetique-comme1245\/"},"modified":"1999-02-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-01-31T23:00:00","slug":"michaux-l-art-poetique-comme1245","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1245","title":{"rendered":"Michaux , l&#8217;art po\u00e9tique comme horizon"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> La Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade publie le premier tome des OEuvres compl\u00e8tes d&#8217;Henri Michaux, po\u00e8te majeur de notre si\u00e8cle. Grand voyageur avide d&#8217;espaces lointains, il arpenta longuement l&#8217;infini de son domaine int\u00e9rieur, &#8220;l&#8217;Espace du dedans &#8220;. <\/p>\n<p>Dans une conf\u00e9rence qu&#8217;il consacre en 1941 \u00e0 un \u00e9crivain alors peu connu, Henri Michaux, l&#8217;enthousiaste Andr\u00e9 Gide dit : &#8220;Quel que soit un auteur, et si difficile soit-il [&#8230;], c&#8217;est toujours par le c\u00f4t\u00e9 humain, le plus g\u00e9n\u00e9ralement humain qu&#8217;il sied de l&#8217;aborder. Une \u00eele ne se pr\u00e9sente jamais ou presque, en falaises de tous c\u00f4t\u00e9s. [&#8230;] Les parois verticales, c&#8217;est par en haut qu&#8217;il faut les voir. Tant que nous restons \u00e0 leur pied, elles d\u00e9couragent&#8221; (1).<\/p>\n<p><strong> Vers l&#8217;\u00eele Michaux, guid\u00e9s par quelques textes phares <\/strong><\/p>\n<p>Aborder dans l&#8217;\u00eele Michaux n&#8217;\u00e9tait pas facile. Il y avait bien &#8220;un versant non abrupt par o\u00f9 pouvoir tenter son escalade&#8221;(2), quelques textes phares par-ci par-l\u00e0 dans telle anthologie ou tel manuel. Ignorants, mais admirateurs na\u00effs, nous r\u00e9citions &#8220;Le grand combat&#8221; : &#8220;Il l&#8217;emparouille et l&#8217;endosque contre terre&#8230;&#8221; S\u00fbr, le discret Michaux ne nous avait pas facilit\u00e9 l&#8217;acc\u00e8s : il publia beaucoup dans des revues et s&#8217;opposa, tant qu&#8217;il le put, \u00e0 la publication de ses oeuvres dans des collections dites de poche. Voulions-nous lire, par exemple, Qui je fus, sa premi\u00e8re oeuvre longue publi\u00e9e chez Gallimard en 1927, parce qu&#8217;elle contient &#8220;Le grand combat&#8221; qui nous avait tant mis l&#8217;eau po\u00e9tique \u00e0 la bouche, il fallait se heurter \u00e0 l&#8217;abrupt et sempiternel &#8220;non !&#8221; de quelque biblioth\u00e9caire impuissant(e) ou fouiller ad eternam dans les rayons ou les caisses de bouquinistes. Puis il y eut, au lendemain de la mort d&#8217;Henri Michaux (en 1984), cette sorte de lib\u00e9ration mesur\u00e9e qui fit que l&#8217;\u00e9dition transgressa l&#8217;aversion de l&#8217;\u00e9crivain pour &#8220;le poche&#8221; (pourquoi ?) et que l&#8217;on put lire enPo\u00e9sie Gallimard ou L&#8217;Imaginaire Gallimard ne f\u00fbt-ce que Plume (3). Nous \u00e9tions avides (\u00e0 vide?) et en voulions toujours plus. Notre d\u00e9sir est maintenant en partie combl\u00e9 avec le premier des trois volumes annonc\u00e9s dans la Pl\u00e9iade, qui composeront les OEuvres compl\u00e8tes, volume pr\u00e9par\u00e9 par Raymond Bellour et Ys\u00e9 Tran. Outre des \u00e9crits \u00e9pars, encore plus inaccessibles jusqu&#8217;\u00e0 aujourd&#8217;hui, ce tome I contient &#8220;Qui je fus&#8221;, &#8220;Ecuador&#8221;, &#8220;Un barbare en Asie&#8221;, &#8220;La nuit remue&#8221;, &#8220;Plume&#8221;, &#8220;Lointain int\u00e9rieur&#8221;, &#8220;Peintures&#8221;, &#8220;Arbres des tropiques&#8221;, &#8220;Tu vas \u00eatre p\u00e8re&#8221;, &#8220;L&#8217;espace du dedans&#8221;, &#8220;Epreuves-exorcismes&#8221; et le prestigieux &#8220;Peintures et dessins&#8221; d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 en 1946 aux \u00e9d. Point du jour, et qui marque le moment o\u00f9 Michaux, devenu pleinement peintre, tisse ce lien \u00e9troit (possible) entre son \u00e9criture (de Mes propri\u00e9t\u00e9s \u00e0 Apparitions) et sa peinture.<\/p>\n<p><strong> &#8220;La po\u00e9sie doit moins s&#8217;\u00e9couter que se faire&#8221;&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Aborder Michaux par le c\u00f4t\u00e9 humain (au sens \u00e9troit du terme), c&#8217;est vouloir savoir qu&#8217;il na\u00eet en Belgique, \u00e0 Namur, en f\u00e9vrier 1899, commence des \u00e9tudes de m\u00e9decine, pense devenir matelot quand pour cause de fin de guerre mondiale on d\u00e9sarme les bateaux, \u00e9crit \u00e0 la suite d&#8217;un pari, voyage, c\u00f4toie des grands \u00e9crivains ou intercesseurs des lettres (Franz Hellens, dans la revue duquel, le Disque vert, il fait ses premiers pas ; Paulhan, Gide, Supervielle, Daumal, etc.) et meurt \u00e0 Paris en 1984. Parlant de son pays d&#8217;origine, il garde cette esp\u00e8ce de d\u00e9sabusement d\u00e9nonciateur, dont on ne sait s&#8217;il est mat\u00e9riau de destruction ou de construction de soi. D&#8217;un &#8220;moi&#8221;. Michaux est d\u00e9j\u00e0 voyageur : la Belgique, lieu de naissance et d&#8217;enfance, est repoussoir-m\u00e9taphore qui englobe le p\u00e9ch\u00e9 des origines parentales et g\u00e9ographiques, une campagne &#8220;qui clapote sous le pied, terre \u00e0 grenouilles&#8221; (4), habit\u00e9e par une &#8220;race de m\u00e9tis qui n&#8217;est ni Nord ni Sud ni rien, bon enfant, par-dessus tout, pas vedette pour un sou&#8221; (5), et donc lieu-tremplin par le biais du voyage. Ces phrases \u00e0 l&#8217;emporte-pi\u00e8ce, il faut les lire comme on lit une hypoth\u00e8se (pr\u00e9paratoire \u00e0 quel probl\u00e8me ?) sur laquelle viennent se greffer des interrogations. Michaux constate dans la postface \u00e0 Plume (1938) qu'&#8221;on est n\u00e9 de trop de M\u00e8res&#8221; ; nul doute, ce &#8220;on&#8221; est un &#8220;je&#8221;, d&#8217;ailleurs, en compl\u00e9ment de la perception de l&#8217;acte qui l&#8217;a projet\u00e9 \u00e0 la vie (cr\u00e9atrice), Michaux \u00e9crit dans ce m\u00eame texte : &#8220;J&#8217;ai plus d&#8217;une fois, senti en moi des \u00abpassages\u00bb de mon p\u00e8re&#8221;, tout en d\u00e9nigrant ce dernier : &#8220;pour un enfant un p\u00e8re sera toujours moins int\u00e9ressant qu&#8217;un cheval.&#8221;<\/p>\n<p><strong> &#8230; &#8220;rendre habitable l&#8217;inhabitable, respirable, l&#8217;irrespirable&#8221; <\/strong><\/p>\n<p>Quel probl\u00e8me donc ? Celui d&#8217;un &#8220;moi&#8221;, pr\u00e9alable \u00e0 toute son \u00e9criture, d&#8217;un &#8220;moi&#8221; sans l&#8217;explication duquel il n&#8217;y aurait pas eu l&#8217;\u00e9crivain, le po\u00e8te, le peintre, sans cette empoignade qui, absente, e\u00fbt sans doute produit un \u00e9crivain aujourd&#8217;hui oubli\u00e9. Michaux, \u00e9crivant &#8220;On n&#8217;est pas seul dans ma peau&#8221;, revendique une multiplication du &#8220;moi&#8221; en lui. De m\u00eame que la recherche de Michaux sur le &#8220;moi&#8221; d\u00e9bouche sur une \u00e9thique, sa r\u00e9flexion sur la cr\u00e9ation po\u00e9tique est une incitation p\u00e9dagogique lanc\u00e9e, comme un \u00e9cho \u00e0 celui dont il revendiqua la filiation, Lautr\u00e9amont (&#8220;La po\u00e9sie doit \u00eatre faite pour tous&#8221;) Apparue dans &#8220;Mes propri\u00e9t\u00e9s&#8221; (publi\u00e9es dans la Nouvelle Revue fran\u00e7aise en 1929), &#8220;cette exp\u00e9rience donc qui semble toute venue de l&#8217;\u00e9go\u00efsme, j&#8217;irais bien jusqu&#8217;\u00e0 dire qu&#8217;elle est sociale, tant voil\u00e0 une op\u00e9ration \u00e0 la port\u00e9e de tout le monde&#8221; ; renouvel\u00e9e dans la postface de Plume : &#8220;Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre que n&#8217;a pas fait l&#8217;auteur, quoiqu&#8217;un monde y ait particip\u00e9. Et qu&#8217;importe ?\/Signes, symboles, \u00e9lans, chutes, d\u00e9parts, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose.\/Entre eux, sans s&#8217;y fixer, l&#8217;auteur poussa sa vie.\/Tu pourrais essayer, peut-\u00eatre, toi aussi ?&#8221;<\/p>\n<p>On comprend ainsi l&#8217;art po\u00e9tique de Michaux contenu dans l&#8217;Avenir de la po\u00e9sie (conf\u00e9rence prononc\u00e9e au congr\u00e8s des Pen-clubs \u00e0 Buenos-Aires en 1936) et dans Recherche dans la po\u00e9sie contemporaine publi\u00e9e la m\u00eame ann\u00e9e. &#8220;Forme exorcisante de la pens\u00e9e, [&#8230;] elle va nous rendre habitable l&#8217;inhabitable, respirable, l&#8217;irrespirable&#8221; ; et si nous ne savons gu\u00e8re aujourd&#8217;hui ce qu&#8217;elle est, Michaux affirme, en r\u00e9solument moderne qu&#8217;il est, qu&#8217; &#8220;elle devient surtout une m\u00e9thode de recherche&#8221;, et compl\u00e8te cet axiome par cet acte de foi : &#8220;La grande po\u00e9sie appartiendra toujours \u00e0 ceux qui ont cherch\u00e9 plus que la po\u00e9sie, \u00e0 ceux qui ont domin\u00e9 ou d\u00e9pass\u00e9 la nature humaine, aux savants ou aux mystiques&#8221; ; sans oublier que &#8220;la po\u00e9sie doit moins s&#8217;\u00e9couter que se faire&#8221;, chacun devant &#8220;trouver sa po\u00e9sie&#8221;. On pourrait se dire que cette adresse \u00e0 la majorit\u00e9 humaine, dont chacun est promu \u00e9crivain potentiel, est toute rh\u00e9torique. Mais un &#8220;faiseur&#8221; n&#8217;aurait pas tenu : il aurait manqu\u00e9 de sinc\u00e9rit\u00e9. Michaux \u00e9crivit un jour cette phrase programmatique : &#8220;Quand un homme s&#8217;est mis en alexandrins il a beaucoup de peine \u00e0 rentrer dans le civil.&#8221;<\/p>\n<p><strong> &#8220;Quand un homme s&#8217;est mis en alexandrins il a beaucoup de peine \u00e0 rentrer dans le civil&#8221; <\/strong><\/p>\n<p>La guerre de 1939-1945 allait rappeler \u00e0 cet homme, pourtant en prise avec la r\u00e9alit\u00e9, celle de &#8220;l&#8217;humain, l&#8217;inhumain, la beaut\u00e9, les maisons, les \u00e9chafaudages, les ruines, les vieux, les jeunes, les bateaux, les restes de naufrages, les voiliers&#8221; (6), qu&#8217;il y avait des r\u00e9alit\u00e9s (civiles) plus dures encore. Devant ces r\u00e9alit\u00e9s, les r\u00e9ponses litt\u00e9raires furent multiples. Il y eut la voix des &#8220;po\u00e8tes de la R\u00e9sistance&#8221;, Aragon, Char, Eluard, Jouve, Moussinac ; celle des po\u00e8tes prisonniers, Desnos, Fr\u00e9naud. Michaux, lui, ne se d\u00e9partit pas de sa position discr\u00e8te. Or, s&#8217;il voulut entrer en r\u00e9sistance, le gouvernement de Vichy eut t\u00f4t fait de lui rappeler sa belgitude et donc de l&#8217;assigner \u00e0 r\u00e9sidence dans le Var. Et pourtant Michaux ne resta pas muet, comme en t\u00e9moigne la Marche dans le tunnel, et plus largement Epreuves, exorcismes (1946) : &#8220;Les pens\u00e9es, les propos \u00e9taient mitraill\u00e9s. L&#8217;air m\u00eame \u00e9tait devenu policier.&#8221; Mais l\u00e0 aussi, Michaux fit encore de soi un laboratoire et, fort de son exp\u00e9rience, il pr\u00f4na l&#8217;exorcisme, &#8220;r\u00e9action en force, en attaque de b\u00e9lier [&#8230;] le v\u00e9ritable po\u00e8me du prisonnier [&#8230;] \u00e0 ceux qui vivent en d\u00e9pendance malheureuse&#8221;, soulignant toutefois que &#8220;la mise en marche du moteur est difficile, le presque d\u00e9sespoir seul y arrive&#8221;.<\/p>\n<p>On le voit, au-del\u00e0 des plaisirs de la lecture, la pr\u00e9sente \u00e9dition nous aura permis de d\u00e9couvrir une oeuvre dont on savait fort peu qu&#8217;elle \u00e9tait si humaine.<\/p>\n<p>Henri Michaux, OEuvres compl\u00e8tes, tome I, Gallimard, Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade, 1584 p., 440 F<\/p>\n<p>1. Andr\u00e9 Gide, D\u00e9couvrons Henri Michaux, Gallimard, 1941.<\/p>\n<p>2. Andr\u00e9 Gide, op.cit.<\/p>\n<p>3. Henri Michaux, Plume pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de Lointain int\u00e9rieur, 1938, 1963, etc.<\/p>\n<p>4. Etrange, mais je retrouve les m\u00eames mots chez un voyageur suisse qui, au XVIIIe si\u00e8cle, s\u00e9journa \u00e0 Worpswede, un village au nord de Br\u00eame qui, au d\u00e9but de notre si\u00e8cle, allait accueillir temporairement Rilke et plus longuement les peintres Fritz Mackensen, Otto Modersohn, Fritz Overbeck, Hans am Ende et Heinrich Vogeler.<\/p>\n<p>5. En Belgique, 1930 (ici p. 268)<\/p>\n<p>6. Recherche dans la po\u00e9sie contemporaine, ici p. 974.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> La Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade publie le premier tome des OEuvres compl\u00e8tes d&#8217;Henri Michaux, po\u00e8te majeur de notre si\u00e8cle. 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