{"id":12410,"date":"2020-07-15T00:30:00","date_gmt":"2020-07-14T22:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/article-le-toxicomane-et-le-migrant-deux-categories-de-l-exclusion\/"},"modified":"2020-07-15T00:30:00","modified_gmt":"2020-07-14T22:30:00","slug":"article-le-toxicomane-et-le-migrant-deux-categories-de-l-exclusion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=12410","title":{"rendered":"Le toxicomane et le migrant\u00a0: deux cat\u00e9gories de l\u2019exclusion"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">La crise du Covid-19 a mis en exergue une r\u00e9alit\u00e9 : celle de la continuit\u00e9, dans son aggravation, des conditions d&#8217;existence des toxicomanes et des migrants. Une situation d&#8217;exclusion \u00e9minemment politique, pour le professeur de philosophie Marouane Essadek.<\/p>\n<p>Il faudra un jour dresser le bilan de ce que cette crise a permis de (re)d\u00e9couvrir, de ce qu\u2019elle a d\u00e9voil\u00e9 de nos soci\u00e9t\u00e9s et de leurs conflits. L\u2019incomp\u00e9tence de nos gouvernants, l\u2019ignorance des pr\u00e9tendus experts, l\u2019impunit\u00e9 de certaines pratiques polici\u00e8res, l\u2019abandon du service public, l\u2019existence de travailleurs <em>n\u00e9cessaires<\/em>, etc. La liste est longue de ce qu\u2019on ne peut plus ne pas voir.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<strong>LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR<br \/>\n>><\/strong> <em><a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/politique\/article\/gouvernement-castex-la-parite-nivelee-par-le-bas\">Gouvernement Castex : la parit\u00e9 nivel\u00e9e par le bas<\/a><\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>S\u2019il existe bien un monde d\u2019apr\u00e8s, c\u2019est celui o\u00f9 l\u2019aveuglement n\u2019est plus possible, et o\u00f9 l\u2019ignorance est un choix qu\u2019il faudra assumer. Qu\u2019on nous permette pourtant d\u2019insister sur la triste banalit\u00e9 de cette crise.<\/p>\n<p>Il existe en effet deux cat\u00e9gories d\u2019individus pour lesquels cette p\u00e9riode a confirm\u00e9 que l\u2019extraordinaire peut devenir routinier. Ceux qu\u2019on appelle confus\u00e9ment toxicos et migrants illustrent, \u00e0 leur fa\u00e7on, \u00e0 quel point cette crise n\u2019en a pas \u00e9t\u00e9 une.<\/p>\n<p>Pourquoi rapprocher deux groupes si distincts\u00a0? Hormis une proximit\u00e9 g\u00e9ographique d\u00e9cid\u00e9e par certains, peu de choses semblent rassembler ces groupes qui n\u2019ont que la rue en commun. Et pourtant.<\/p>\n<h2>La rue et le m\u00e9pris en commun<\/h2>\n<p>L\u2019anti-crise que ces groupes ont travers\u00e9e, tout d\u2019abord. Quand une vie est d\u00e9finie par le mouvement, par l\u2019incertitude du futur imm\u00e9diat, par la pression constante de toutes les institutions, par l\u2019exclusion sociale permanente et par la pr\u00e9carit\u00e9 sanitaire, alors le Covid n\u2019est pas une crise \u2013 c\u2019est la continuit\u00e9 d\u2019un \u00e9tat de fait. Qu\u2019on se le dise avec honn\u00eatet\u00e9\u00a0: tout ce qui a rendu cette p\u00e9riode si insoutenable et si traumatisante pour les Fran\u00e7ais fournit le quotidien aux \u00eatres qui re\u00e7oivent leur m\u00e9pris. \u00catre contr\u00f4l\u00e9 pour la seule raison qu\u2019on est dehors, manquer de denr\u00e9es \u00e9l\u00e9mentaires, faire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un isolement subi, douter de sa propre sant\u00e9,  \u00eatre per\u00e7u comme une menace sanitaire pour autrui\u00a0: ce sont quelques uns des marqueurs de la vie du <em>tox<\/em> et du <em>migrant<\/em>.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 une seconde proximit\u00e9\u00a0: le m\u00e9pris. Certains pr\u00e9f\u00e9reront parler d\u2019ignorance, d\u2019indiff\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019une situation <em>\u00ab\u00a0devenue ing\u00e9rable\u00a0\u00bb<\/em>. Qu\u2019ils soient vite d\u00e9tromp\u00e9s\u00a0: il est des situations o\u00f9 l\u2019indiff\u00e9rence est un m\u00e9pris. Face \u00e0 des \u00eatres tra\u00een\u00e9s d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du p\u00e9riph\u00e9rique parisien depuis des ann\u00e9es, face aux tentes arrach\u00e9es \u00e0 l\u2019aube en plein hiver, face \u00e0 l\u2019interdiction de distribution alimentaire <em>\u00ab\u00a0pour cause de d\u00e9sordre\u00a0\u00bb<\/em>, face \u00e0 la rue, aucune indiff\u00e9rence n\u2019est tol\u00e9rable. Ces deux cat\u00e9gories sont bien unies par le m\u00e9pris silencieux que nos soci\u00e9t\u00e9s leur portent. <\/p>\n<p>Il n\u2019y a donc jamais eu de crise. Ou il n\u2019y a eu de crise que si l\u2019on reconna\u00eet que certaines vies sont toujours en crise \u2013 sans jamais m\u00e9riter notre attention, semble-t-il. Ces deux groupes se rejoignent par le m\u00e9pris et par l\u2019insupportable exclusion qu\u2019on ne veut pas voir. Ceux qu\u2019on appelle confus\u00e9ment tox, drogu\u00e9s, cam\u00e9s, r\u00e9fugi\u00e9s, migrants, exil\u00e9s sont \u00e0 la fois trop voyants et invisibilis\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce sont les angles morts de nos soci\u00e9t\u00e9s . Comme un angle mort, ils sont d\u00e9crits comme une menace, comme ce danger qu\u2019on ignore mais qui s\u2019approche. Comme un angle mort, ils t\u00e9moignent de ce que l\u2019on refuse de voir, de ce pour quoi on n\u2019a pas le temps\u00a0: l\u2019\u00e9chec des politiques sanitaires et sociales, le m\u00e9pris des droits de l\u2019homme, l\u2019inutilit\u00e9 des politiques polici\u00e8res et carc\u00e9rales, la production de groupes exclus, etc. Comme des angles morts, enfin, personne ne veut ni ne pense \u00e0 les regarder. Le tox et le migrant ont ceci de commun que la soci\u00e9t\u00e9 voudrait qu\u2019ils n\u2019existent pas, qu\u2019ils ne soient pas visibles. <\/p>\n<h2>Exister comme probl\u00e8me<\/h2>\n<p>On ne saurait nier une seule seconde les troubles et le malaise que connaissent ceux qui les c\u00f4toient au quotidien. Minimiser ou amplifier les d\u00e9rangements, les violences, les <em>\u00ab\u00a0probl\u00e8mes de riverains\u00a0\u00bb<\/em>, c\u2019est se tromper de d\u00e9bat. Car le <em>tox<\/em> et le <em>migrant<\/em> ne g\u00eanent pas tel ou tel quartier. C\u2019est tout notre monde qu\u2019ils mettent face \u00e0 ses \u00e9checs. Et notre monde le leur rend bien\u00a0: il les d\u00e9place o\u00f9 on ne les voit pas, il les laisse errer dans les quartiers d\u00e9j\u00e0 m\u00e9pris\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00c0 Paris comme partout ailleurs, c\u2019est leur simple existence qui pose probl\u00e8me.  Nos soci\u00e9t\u00e9s, comme d\u2019autres avant, acceptent ainsi que certains \u00eatres humains existent en tant que probl\u00e8me (comme le d\u00e9montre W.E.B Du Bois dans <a href=\"https:\/\/www.jstor.org\/stable\/44360259?seq=1\"><em>Les \u00e2mes du peuple noir<\/em><\/a>. Qu\u2019ils soient violents ou inactifs, demandeurs d\u2019emplois ou mendiants, \u00e0 la rue ou mal log\u00e9s, bruyants ou <em>shoot\u00e9s<\/em>, isol\u00e9s ou attroup\u00e9s, rien ne semble les rendre acceptables. <\/p>\n<p>Insistons donc sur la diff\u00e9rence qu\u2019il y a entre avoir et \u00eatre un probl\u00e8me. Quand on a un probl\u00e8me, on s\u2019en d\u00e9barrasse, on trouve des solutions. Mais quand on est le probl\u00e8me, doit-on dispara\u00eetre ? Toutes les actions et propositions politiques semblent confirmer cette distinction. L\u2019\u00c9tat, depuis des d\u00e9cennies, traite le toxico et le migrant comme des probl\u00e8mes dont il devrait se d\u00e9barrasser. Aussi les politiques s\u2019estiment-ils dispens\u00e9s de leur assurer les droits plus \u00e9l\u00e9mentaires  (s\u00fbret\u00e9 de la personne, acc\u00e8s aux soins, protection contre les traitements d\u00e9gradants, nourriture, logement, etc). Il est donc logique que les fonctions \u00e9tatiques les plus banales aient \u00e9t\u00e9 d\u00e9l\u00e9gu\u00e9es \u00e0 d\u2019innombrables associations surmen\u00e9es. Ainsi, tel riverain qui croise un <em>tox qui se shoot<\/em> en voudra aux centres de R\u00e9duction des risques. Ainsi, on d\u00e9noncera celles et ceux qui <em>encouragent<\/em> les migrants en leur fournissant des tentes. Situation ironique, o\u00f9 aider son prochain revient \u00e0 attiser un probl\u00e8me. Car on n\u2019aide pas un probl\u00e8me\u2026 <\/p>\n<p>Il existe donc une certaine proximit\u00e9 entre le tox et le migrant \u2013 c\u2019est celle d\u2019exister en tant que probl\u00e8me. On les dit omnipr\u00e9sents, sans jamais reconna\u00eetre leur existence.<\/p>\n<h2>Hypocrite abandon<\/h2>\n<p>Qu\u2019on n\u2019aille surtout pas croire que l\u2019\u00c9tat a abandonn\u00e9 les usagers de drogues et les \u00e9trangers \u00e0 la rue. Une caricature du n\u00e9o-lib\u00e9ralisme voudrait qu\u2019il signifie un retrait de l\u2019\u00c9tat. Mais pour le tox et le migrant comme pour tout, l\u2019\u00c9tat n\u00e9olib\u00e9ral ne s\u2019est jamais retir\u00e9\u00a0: il s\u2019est d\u00e9plac\u00e9. Pour les soins, le logement d\u2019urgence, l\u2019alimentation, on ne le croise pas. <a href=\"https:\/\/www.education.gouv.fr\/un-plan-d-action-pour-une-politique-de-vie-associative-ambitieuse-et-le-developpement-d-une-societe-11822\">Il d\u00e9l\u00e8gue, subventionne, coordonne, voire il <em>encourage<\/em> avec insolence<\/a>. Il existe en revanche un domaine o\u00f9 l\u2019\u00c9tat n\u2019a jamais d\u00e9l\u00e9gu\u00e9, un champ dont le monopole lui est si cher \u2013 celui de la r\u00e9pression, de l\u2019incarc\u00e9ration, du contr\u00f4le et de la violence (comme l&#8217;explique Lo\u00efc Wacquant dans <a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/civilisations\/2249#xd_co_f=MGRjZDVmZDEtM2ExNi00YTUwLThlZWEtOWI0YzkwNDRkZTAx&nbsp;\"><em>La fabrique de l&#8217;Etat n\u00e9olib\u00e9ral<\/em><\/a>). Pour l\u2019\u00c9tat moderne, il n\u2019y a pas d\u2019usager de drogue ou d\u2019\u00e9tranger \u00e0 la rue\u00a0: il y a des tox et des migrants qui ne m\u00e9ritent que la police. Quand on gaze les points d\u2019eau, quand on \u00e9vacue d\u2019une porte de Paris \u00e0 l\u2019autre, quand on n\u2019a que la r\u00e9pression \u00e0 proposer, c\u2019est qu\u2019on a remplac\u00e9 des \u00eatres humains par des probl\u00e8mes. <\/p>\n<p>Que la soci\u00e9t\u00e9 montre son m\u00e9pris \u00e0 leur \u00e9gard \u2013 et nos gouvernants l\u2019\u00e9coutent avec attention. <\/p>\n<p>La situation du tox et du migrant est donc \u00e9minemment politique. Et le silence de nos politiques \u2013 de tous bords &#8211; est significatif. On n\u2019est silencieux que devant un probl\u00e8me qui g\u00eane, un probl\u00e8me qu\u2019on conna\u00eet mais pour lequel on n\u2019a pas de solution. Mais surtout, l\u2019apparent silence de nos politiques cache des actions bien concr\u00e8tes. Ainsi, certains \u00e9voqueront le <em>\u00ab\u00a0probl\u00e8me des migrants\u00a0\u00bb<\/em> ou le <em>\u00ab\u00a0probl\u00e8me des drogues\u00a0\u00bb<\/em>, se donnant l\u2019apparence du courage et de la lucidit\u00e9. Mais ces formules recouvrent des recettes vagues, r\u00e9pressives et inefficaces \u2013 g\u00e9rer <em>\u00ab\u00a0l\u2019ins\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em> qu\u2019on dira croissante, contr\u00f4ler l\u2019immigration, en finir avec la <em>\u00ab\u00a0salet\u00e9\u00a0\u00bb<\/em> des rues, mettre fin au <em>\u00ab pouvoir des dealers\u00a0\u00bb<\/em>\u2026 <\/p>\n<p>Bref, rien de nouveau pour les damn\u00e9s de la rue \u2013 m\u00eame en temps de crise. A cet \u00e9gard, l\u2019inaction et le silence de la gauche sont troublants. La mouvance politique d\u00e9finie par la lutte contre l\u2019exclusion sociale et la d\u00e9fense des opprim\u00e9s semble partager l\u2019indiff\u00e9rence de notre soci\u00e9t\u00e9. Soyons honn\u00eate &#8211; on n\u2019a rien \u00e0 attendre des forces conservatrices quant au tox et migrant. Mais il est grand temps que nos soci\u00e9t\u00e9s r\u00e9apprennent \u00e0 voir l\u2019humain derri\u00e8re ces \u00eatres probl\u00e9matiques.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\n<a href=\"https:\/\/wp.muchomaas.com\/auteur\/marouane-essadek\"><strong>Marouane Essadek<\/strong><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La crise du Covid-19 a mis en exergue une r\u00e9alit\u00e9 : celle de la continuit\u00e9, dans son aggravation, des conditions d&#8217;existence des toxicomanes et des migrants. 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