{"id":1241,"date":"1999-02-01T00:00:00","date_gmt":"1999-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/collage1241\/"},"modified":"1999-02-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-01-31T23:00:00","slug":"collage1241","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1241","title":{"rendered":"Collage"},"content":{"rendered":"<p>On partira vers Venise de la lagune de Grado, qui commence par un cimeti\u00e8re de bateaux \u00e0 jamais immobiles, mais &#8220;il en passera, du temps, est-il \u00e9crit dans ce livre vagabond, avant que les mar\u00e9es, la pluie et le vent ne r\u00e9duisent ces barques en morceaux et plus encore avant qu&#8217;elles ne pourrissent et ne tombent en miettes. Gradualit\u00e9 de la mort, r\u00e9sistance t\u00eatue de la forme \u00e0 sa dissolution&#8221;. On croisera au passage l&#8217;ombre de Melville et celle d&#8217;un po\u00e8te local, Biagio Marin, qui, pour l&#8217;anniversaire d&#8217;un ami mort depuis dix-neuf ans, allumait sur sa tombe un feu de g\u00e9raniums et de roses et savait s&#8217;\u00e9merveiller devant la coquille, trouv\u00e9e sur le sable, d&#8217;un argonaute, aberrant mollusque qui flotte sur les eaux dans son berceau de nacre. L&#8217;\u00cele des Belli, ainsi nomm\u00e9e parce que ses habitants sont tous, inexplicablement, tr\u00e8s laids, vue au loin, rappellera que vivait l\u00e0 une sorci\u00e8re qui &#8220;faisait se lever les vents&#8221; et, croisant les quelques &#8220;casoni&#8221; maisons de bois et de joncs qui \u00e9chapp\u00e8rent \u00e0 la vigilance d&#8217;un hi\u00e9rarque mussolinien, jugeant qu&#8217;on ne pouvait &#8220;pas d\u00e9cemment aller civiliser l&#8217;Afrique et tol\u00e9rer chez soi ces esp\u00e8ces de huttes&#8221;, on pensera \u00e0 Pasolini, qui v\u00e9cut et travailla un temps dans l&#8217;un d&#8217;eux. A Pasolini et \u00e0 son film M\u00e9d\u00e9e, sur la magicienne que ramena d&#8217;Orient Jason, le chef de l&#8217;exp\u00e9dition des Argonautes, &#8220;le m\u00e9diocre Jason&#8221;, est-il dit, assez faible pour r\u00e9pudier cette femme qui avait tu\u00e9 par amour pour lui. Ainsi trouvera-t-on l\u00e0 trois des plus belles pages qui aient jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9crites sur cette femme d\u00e9vor\u00e9e de passion, &#8220;\u00e9trang\u00e8re dans le monde de l&#8217;homme qu&#8217;elle aime, et dans cette Gr\u00e8ce lumineuse qui resplendit dans les si\u00e8cles comme l&#8217;universelle patrie de chacun&#8221;.<\/p>\n<p>&#8220;Dans le film de Pasolini, \u00e9crit Claudio Magris dans Microcosmes (Gallimard, l&#8217;Arpenteur), puisque c&#8217;est de ce livre qu&#8217;il est ici question, la sauvage vengeance de M\u00e9d\u00e9e, c&#8217;est aussi la f\u00e9rocit\u00e9 que la violence occidentale provoque dans le tiers monde qu&#8217;elle ali\u00e8ne, le d\u00e9sordre barbare en r\u00e9action \u00e0 un ordre barbare&#8221;. Ce n&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;une des multiples histoires qui hantent ce livre. Livre vagabond, fut-il dit au d\u00e9but de cet article. Le mot n&#8217;est pas juste. Claudio Magris sait toujours o\u00f9 il va, m\u00eame si ses chemins ont l&#8217;air de venir \u00e0 sa rencontre. Et surtout toujours d&#8217;o\u00f9 il part : de ces r\u00e9gions fronti\u00e8res entre terre et eau &#8220;o\u00f9 tout est vie et menace la vie&#8221;, des pi\u00e9monts o\u00f9 gens des vall\u00e9es rencontrent les montagnards, de caf\u00e9s o\u00f9 se croisent les conversations. C&#8217;est \u00e0 la recherche de lui-m\u00eame qu&#8217;il est parti, en ces lieux familiers, \u00e0 la recherche de son histoire, et de l&#8217;histoire des hommes qui y v\u00e9curent, tour \u00e0 tour partageant et se d\u00e9chirant un territoire, comme l&#8217;eau le dispute \u00e0 la terre. Le livre commence au caf\u00e9 San Marco, \u00e0 Trieste, il s&#8217;ach\u00e8ve dans l&#8217;\u00e9glise de la via del Ronco, et dans un r\u00eave. A Trieste l&#8217;un et l&#8217;autre, ville ch\u00e8re \u00e0 l&#8217;auteur, entre Autriche et Italie, adoss\u00e9e au continent Europe, ouverte sur la mer. Fronti\u00e8re.<\/p>\n<p>Ordre barbare : le lendemain du jour o\u00f9 avait \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9e, avec la d\u00e9valuation du &#8220;r\u00e9al&#8221;, l&#8217;ampleur de la crise br\u00e9silienne et o\u00f9 &#8220;le moral des boursiers, \u00e9crivait le Monde, (16 janvier) s&#8217;\u00e9tait s\u00e9rieusement d\u00e9grad\u00e9&#8221;, ce m\u00eame journal reprenait un article de l&#8217;hebdomadaire br\u00e9silien Veja, r\u00e9v\u00e9lant comment &#8220;un homme d&#8217;affaires douteux tentait de s&#8217;approprier un morceau de for\u00eat vierge \u00e9quivalant \u00e0 la Belgique et aux Pays-Bas r\u00e9unis&#8221;. Cet homme, Cecilio do Rego Almedio, &#8220;ma\u00eetre-chanteur et sp\u00e9cialiste des coups tordus et des transactions louches&#8221;, \u00e9tait-il pr\u00e9cis\u00e9, avait employ\u00e9 une m\u00e9thode courante au Br\u00e9sil pour s&#8217;approprier des terres indiennes (mais jamais jusqu&#8217;alors utilis\u00e9e \u00e0 cette \u00e9chelle). C&#8217;est celle qui consiste \u00e0 faire fabriquer des documents l\u00e9gitimant un droit de propri\u00e9t\u00e9, de les faire enregistrer et de faire expulser, par des miliciens arm\u00e9s, les Indiens qui y vivent. D\u00e8s lors sans occupants, ces terres peuvent \u00eatre &#8220;mises en valeur&#8221;. Monsieur do Rego Almedio avait pouss\u00e9 le raffinement jusqu&#8217;\u00e0 distribuer des armes \u00e0 des Indiens de terres voisines pour qu&#8217;ils chassent ceux qui oseraient revenir sur &#8220;ses&#8221; terres. C&#8217;est qu&#8217;il est bien de son si\u00e8cle, cet homme, amoureux de la nature et des terres vierges dont on ne voit pas pourquoi elles seraient r\u00e9serv\u00e9es \u00e0 quelques peuplades ennemies du progr\u00e8s. Il a en effet fond\u00e9 la soci\u00e9t\u00e9 &#8220;Rondon Projetos Ecologicos&#8221; qui se propose de faire de ces sept millions d&#8217;hectares au coeur de la for\u00eat amazonienne un &#8220;paradis de vacances avec h\u00f4tels de luxe, a\u00e9roport et sentiers ouverts afin que les touristes puissent conna\u00eetre de pr\u00e8s l&#8217;exub\u00e9rance de la for\u00eat&#8221;. A quoi il ajoute, car rien n&#8217;est plus payant aujourd&#8217;hui que l&#8217;humanisme bien compris : &#8220;Tout cela pour pr\u00e9server la beaut\u00e9 naturelle, la faune et les peuples indig\u00e8nes&#8221;.<\/p>\n<p>Ce paradis s&#8217;appellera, dit-il, &#8220;Amazon Dream&#8221;. Ainsi, pendant que les Indiens d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s mourront sous les balles d&#8217;autres Indiens poss\u00e9d\u00e9s par Monsieur do Rego Almedio, et que la plupart des Br\u00e9siliens supporteront l&#8217;aust\u00e9rit\u00e9 impos\u00e9e par le FMI, les boursiers au moral d\u00e9grad\u00e9 pourront aller se refaire une petite sant\u00e9 la conscience tranquille, assur\u00e9s qu&#8217;ils seront de prot\u00e9ger la beaut\u00e9 naturelle, la faune et les peuples indig\u00e8nes.<\/p>\n<p>On revient aux barbares : au onzi\u00e8me si\u00e8cle de notre \u00e8re, dans un de ces grands mouvements de peuples que connaissait alors l&#8217;histoire des hommes, l&#8217;une des tribus turques des &#8220;Neuf Clans&#8221;, partie trois cents ans plus t\u00f4t du coeur des steppes d&#8217;Asie centrale, conqu\u00e9rant l&#8217;Arm\u00e9nie, s&#8217;ouvrait ainsi les portes de l&#8217;Anatolie, et, au-del\u00e0, de la M\u00e9diterran\u00e9e, de la mer Eg\u00e9e, la &#8220;mer Blanche&#8221; des Turcs. Un immense empire allait na\u00eetre, s&#8217;ossifier et mourir, l&#8217;empire ottoman. Un cycle de l\u00e9gendes chant\u00e9es il n&#8217;y a pas si longtemps encore en Turquie par des conteurs allant de village en village a saisi ce peuple au moment o\u00f9 il \u00e9tait jeune et remuant, dans ce douzi\u00e8me si\u00e8cle o\u00f9 il s&#8217;islamisait, et o\u00f9 pourtant les coutumes ancestrales restaient vivantes. De cet archer des steppes toujours \u00e0 cheval, les Arabes disaient quand ils le virent arriver &#8220;qu&#8217;il avait deux paires d&#8217;yeux : une devant et une derri\u00e8re la t\u00eate. [&#8230;.] S&#8217;il tourne bride, c&#8217;est un poison mortel, le tr\u00e9pas infaillible, car il place la fl\u00e8che derri\u00e8re lui aussi exactement qu&#8217;il la place en avant&#8221;.<\/p>\n<p>Ces l\u00e9gendes conserv\u00e9es, le Livre de Dede Korkut, r\u00e9cit de la Geste oghuz, nous les rend. Traduites et pr\u00e9sent\u00e9es par Louis Bazin et Alan Gokalp, pr\u00e9fac\u00e9es par Yachar Kemal, le dernier grand romancier \u00e9pique turc, elles paraissent dans la collection &#8220;L&#8217;Aube des peuples&#8221;(Gallimard). Il y a de tr\u00e8s belles histoires, dans ce livre, et aussi d&#8217;intelligentes introductions qui savent le mettre dans les grands r\u00e9cits fondateurs du temps o\u00f9 un sang jeune coulait dans les veines d&#8217;une humanit\u00e9 s&#8217;essayant \u00e0 r\u00eaver son histoire, \u00e0 sa place, c&#8217;est-\u00e0-dire pas tr\u00e8s loin de l&#8217;Iliade ou des sagas nordiques. La plus belle peut-\u00eatre, de ces histoires, est celle de Domrul le fou, fils de Dokha Koca, qui se battait avec tout le monde car il voulait &#8220;que sa gloire s&#8217;\u00e9tende jusqu&#8217;\u00e0 Rome et jusqu&#8217;\u00e0 Damas&#8221;. Affrontant un jour, par bravade, Azra\u00ebl, &#8220;l&#8217;ange \u00e9carlate&#8221;, il est vou\u00e9 \u00e0 la mort, \u00e0 moins qu&#8217;il ne trouve un rempla\u00e7ant pour sa tombe. Il demande \u00e0 son p\u00e8re puis \u00e0 sa m\u00e8re, tr\u00e8s \u00e2g\u00e9s, pour qui, lui semble-t-il, le sacrifice des quelques mois qui leur restent \u00e0 vivre ne sera pas tr\u00e8s lourd. Refus successifs. Il va faire alors ses adieux \u00e0 sa jeune femme, qui lui a donn\u00e9 deux gar\u00e7ons : &#8220;J&#8217;ai demand\u00e9 sa vie \u00e0 mon p\u00e8re, il ne me l&#8217;a pas donn\u00e9e\/J&#8217;ai demand\u00e9 la sienne \u00e0 ma m\u00e8re, elle ne me l&#8217;a pas donn\u00e9e\/. Ils m&#8217;ont dit : \u00ab Ce bas monde est agr\u00e9able, la vie y est charmante\u00bb\/Maintenant, que mes noires montagnes si hautes soient tes estivages\/[&#8230;] Que ma grande tente au fa\u00eete d&#8217;or soit ton ombrage\/Que les blancs moutons de mes parcs soient la viande de tes banquets\/[&#8230;] Si ton regard se fixe sur un homme,\/Si ton coeur en aime un,\/\u00c9pouse-le donc\/Ne laisse pas orphelins les deux gar\u00e7onnets&#8221;. Et elle, au terme d&#8217;un long po\u00e8me d&#8217;amour o\u00f9 elle dit tout ce qu&#8217;il lui a donn\u00e9, conclut : &#8220;Que soit sacrifi\u00e9e ma vie pour ta vie&#8221;. Ce que bien s\u00fbr il refuse. Sur quoi Azra\u00ebl, d&#8217;ordre de Dieu, accorde un sursis aux deux \u00e9poux. &#8220;Azra\u00ebl, aussit\u00f4t, prit les vies du p\u00e8re et de la m\u00e8re. Dormul le fou v\u00e9cut encore cent quarante ann\u00e9es d&#8217;\u00e2ge avec sa compagne&#8221;, conclut ce r\u00e9cit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On partira vers Venise de la lagune de Grado, qui commence par un cimeti\u00e8re de bateaux \u00e0 jamais immobiles, mais &#8220;il en passera, du temps, est-il \u00e9crit dans ce livre vagabond, avant que les mar\u00e9es, la pluie et le vent ne r\u00e9duisent ces barques en morceaux et plus encore avant qu&#8217;elles ne pourrissent et ne [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[288],"class_list":["post-1241","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web","tag-spectacle-vivant"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1241","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1241"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1241\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1241"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1241"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1241"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}