{"id":1240,"date":"1999-02-01T00:00:00","date_gmt":"1999-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/casanova-le-magnifique1240\/"},"modified":"1999-02-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-01-31T23:00:00","slug":"casanova-le-magnifique1240","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1240","title":{"rendered":"Casanova le magnifique"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Le scandaleux V\u00e9nitien n&#8217;est pas seulement celui qu&#8217;on croit, aventurier, escroc, libertin. A c\u00f4t\u00e9 de ce Casanova, devenu mot commun, il y eut le po\u00e8te, le m\u00e9morialiste, le philosophe, le musicien&#8230; Tout naturellement, Philippe Sollers consacre un livre-\u00e9loge \u00e0 ce &#8220;philosophe en action&#8221; repr\u00e9sentatif du XVIIIe si\u00e8cle. <\/p>\n<p>Curieux destin que celui de Jacques Casanova (1725, Venise &#8211; 1798, Dux, Boh\u00e8me) : il na\u00eet de p\u00e8re inconnu, est \u00e9lev\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t en pension, \u00e9poque dont il ne dit \u00e0 peu pr\u00e8s rien. A peine m\u00fbr, il embrasse la carri\u00e8re eccl\u00e9siastique, puis celle des armes, avant de mener une vie que d&#8217;aucuns consid\u00e8rent comme &#8220;aventureuse&#8221;. Les esprits frileux, pour se donner quelques sensations dans une vie bien terne, en ont fait un &#8220;\u00e9rotomane&#8221;. C&#8217;est que cet homme, comme pour se venger, collectionne les &#8220;aventures&#8221;. Sauf que ce ne sont jamais, \u00e0 ses yeux, des aventures : il s&#8217;implique tout entier en elles et : soit la malchance (?), soit le hasard des circonstances : il se laisse prendre l&#8217;objet de ses vues. Chez un homme qui, venant de rien, a fr\u00e9quent\u00e9 tout le grand monde de l&#8217;\u00e9poque (la Cour, Louis XV compris, Voltaire, Rousseau, Cr\u00e9billon, Mozart&#8230;), cela a de quoi interroger. Philippe Sollers consacre \u00e0 cet homme un ouvrage : Casanova l&#8217;admirable (1). Le titre vaut programme et renforce la page 4 de couverture du tome 2 de Histoire de ma vie de Casanova (2) : &#8220;Je consid\u00e8re les M\u00e9moires de Casanova comme la v\u00e9ritable Encyclop\u00e9die du XVIIIe si\u00e8cle&#8221; y dit Blaise Cendrars. Aussi Sollers se demande-t-il pourquoi ce riche apport a pu \u00eatre, si longtemps, m\u00e9sestim\u00e9, voire ignor\u00e9.<\/p>\n<p>L&#8217;explication, on ne peut plus simple, mais r\u00e9elle : &#8220;Scandaleux et insolite Casa.&#8221; Autrement dit, les esprits fatigu\u00e9s se satisfont de cases toutes pr\u00eates \u00e0 y faire entrer quiconque. Et malheur \u00e0 celui ou celle \u00e0 qui cela ne convient pas. Sollers l\u00e9gitime, \u00e0 bon droit, Casanova : &#8220;La vie est une loterie, une roue permanente, le monde lui-m\u00eame n&#8217;est qu&#8217;un jeu sur fond de n\u00e9ant. Casanova en est convaincu, mais au lieu de s&#8217;abandonner, comme d&#8217;autres, \u00e0 la m\u00e9lancolie ou \u00e0 la d\u00e9pression, il va \u00e0 la table de jeu, il parie, il accepte les gains et les pertes, il suit son dieu, c&#8217;est-\u00e0-dire son d\u00e9sir.&#8221;<\/p>\n<p><strong> Les M\u00e9moires de Casanova, une v\u00e9ritable encyclop\u00e9 die du 18e si\u00e8cle <\/strong><\/p>\n<p>Reste qu&#8217;il conviendrait d&#8217;interroger celui-ci, \u00e0 quoi ne se risque pas plus Sollers que, avant lui, Roger Vailland qui s&#8217;\u00e9tait attach\u00e9, dans le Regard froid \u00e0 l&#8217;homme de quarante ans, \u00e9panoui et heureux. Il faudrait s&#8217;interroger aussi sur le fait que Histoire de ma vie s&#8217;ach\u00e8ve brutalement, \u00e0 la cinquantaine. Casanova n&#8217;a-t-il pas eu le temps d&#8217;achever ses m\u00e9moires ou a-t-il consid\u00e9r\u00e9 que les ann\u00e9es post\u00e9rieures ne m\u00e9ritaient pas&#8230; la post\u00e9rit\u00e9 ? A notre connaissance, le myst\u00e8re demeure entier. A lire les trois volumes de plus de mille pages chacun et les nombreuses notes fouill\u00e9es de plusieurs ex\u00e9g\u00e8tes, on peut se dire que Casanova a cach\u00e9 : s&#8217;est cach\u00e9 ? : un probl\u00e8me fondamental : celui d&#8217;une f\u00ealure pr\u00e9coce, faite de l&#8217;absence du p\u00e8re et de l&#8217;abandon de la m\u00e8re. A partir de quoi, il lui a fallu, seul, se construire. D&#8217;o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de s\u00e9duire ; d&#8217;o\u00f9, peut-\u00eatre, son d\u00e9sir de ne jamais s&#8217;attacher d\u00e9finitivement. Tout se passe comme s&#8217;il craignait plus que tout l&#8217;attachement d\u00e9finitif, certain qu&#8217;il para\u00eet \u00eatre de devoir conna\u00eetre la d\u00e9ception. On n&#8217;insiste pas suffisamment sur les larmes qu&#8217;il verse, notamment lors de ses arrachements douloureux d&#8217;avec des compagnes avec lesquelles il pouvait esp\u00e9rer finir ses jours. Et pourtant, que de larmes vers\u00e9es ! Et quelle fid\u00e9lit\u00e9, en m\u00eame temps, envers toutes ses partenaires. Il va jusqu&#8217;\u00e0 aider, plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s, celles qui sont dans la difficult\u00e9 et la reconnaissance de celles-ci t\u00e9moigne des liens profonds qu&#8217;il cr\u00e9e \u00e0 chaque fois.<\/p>\n<p><strong> Bourreau de soi-m\u00eame, suivant son dieu, le d\u00e9sir <\/strong><\/p>\n<p>Mais pourquoi donc n&#8217;a-t-il jamais abouti, autorisant en quelque sorte les caricatures que nous v\u00e9hiculons toujours \u00e0 son propos ? Il nous livre un semblant de r\u00e9ponse, qui laisse entier le myst\u00e8re, dans le troisi\u00e8me volume : &#8220;Elle ne pouvait pas comprendre, et elle me le r\u00e9p\u00e9tait toujours, comment je pouvais \u00eatre ainsi le bourreau de moi-m\u00eame ; et elle avait raison, car je ne le comprenais pas non plus.&#8221; Pourquoi ne pas consid\u00e9rer que ce sacrifice volontaire, outre qu&#8217;il t\u00e9moignait de l&#8217;angoisse d&#8217;une rupture dont il craignait les cons\u00e9quences terribles pour sa sensibilit\u00e9 et compte tenu de son histoire personnelle, reproduisait le sacrifice infantile qu&#8217;il avait d\u00fb subir, rejet\u00e9 qu&#8217;il avait \u00e9t\u00e9 par ses parents ? On ne se sort jamais de ces choses sans dommage. Mais on ne dit rien, on n&#8217;en parle \u00e0 personne ; on souffre en silence, essayant de prendre une revanche sur de difficiles d\u00e9buts. Comme si c&#8217;\u00e9tait au pouvoir de l&#8217;homme. Mais, dira-t-on, pourquoi est-il \u00e0 ce point homme de plaisir ? Parce qu&#8217;il est homme de son temps, le XVIIIe si\u00e8cle, lequel fournit tant de penseurs h\u00e9donistes, connus ou injustement m\u00e9connus : Sade, le cur\u00e9 Meslier, Condillac et consorts. Casanova, bien que de tendance monarchiste : mais il abhorre surtout la Terreur : ne d\u00e9pare pas dans le paysage des Lumi\u00e8res. Mieux : il leur appartient et contribue, si l&#8217;on veut bien le lire, \u00e0 l&#8217;histoire de la pens\u00e9e du si\u00e8cle.<\/p>\n<p><strong> D\u00e9sespoir de la pens\u00e9e et optimisme de l&#8217;action <\/strong><\/p>\n<p>Freud a signal\u00e9, plus tard, le lien qu&#8217;entretiennent pulsion de conna\u00eetre et pulsion sexuelle. Nous y sommes. Et ne nous \u00e9tonnons pas si d&#8217;aucuns se d\u00e9tournent du sexe comme ils se sont d\u00e9tourn\u00e9s de la connaissance. Sollers a raison de r\u00e9sumer : &#8220;plut\u00f4t mort que mouton&#8221;. Et cela d\u00e9range \u00e0 l&#8217;envi. Dans la Guerre du go\u00fbt (3) d\u00e9j\u00e0 on lisait : &#8220;Le corps trop cru, trop pr\u00e9sent, trop en relief, voil\u00e0 le danger.&#8221; C&#8217;est une oeuvre de salubrit\u00e9 absolue qui consisterait \u00e0 entendre enfin la voix de Casanova, dans son int\u00e9gralit\u00e9. D&#8217;autant plus que, comme tout grand \u00e9crivain, ou grand penseur, il sert l&#8217;existence de ceux et celles qui le suivent dans le temps, f\u00fbt-ce plusieurs si\u00e8cles apr\u00e8s lui. Pas de risque de &#8220;perte de rep\u00e8res&#8221; avec le V\u00e9nitien, fort attach\u00e9 \u00e0 la propret\u00e9 (pas seulement physique), \u00e0 la courtoisie et au respect des autres, \u00e0 la culture tous azimuts (philosophie, po\u00e9sie, litt\u00e9rature, musique, etc.), et toujours d&#8217;une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 incroyable dans tous les domaines. A croire que l&#8217;enfant qui restait en lui ne voulait pas faire subir un sort qu&#8217;il ne souhaitait \u00e0 personne mais qui avait \u00e9t\u00e9 le sien. Ce qui peut marquer, par cons\u00e9quent, chez cet homme, c&#8217;est moins ses exploits physiques que la tendresse qu&#8217;il y met toujours, car il ne supporte les femmes qu&#8217;intelligentes (motif de refus : qu&#8217;elles ne sachent ni lire ni \u00e9crire), \u00e9l\u00e9gantes et cultiv\u00e9es. Et il ne leur demande pas d&#8217;\u00eatre aussi f\u00e9rues que lui de sciences occultes, de cabale&#8230; Cet homme ouvert \u00e0 tout s&#8217;est juste ferm\u00e9 au malheur que peut comporter, selon lui, une union : &#8220;le mariage est un sentiment que j&#8217;abhorre (&#8230;) Parce qu&#8217;il est le tombeau de l&#8217;amour.&#8221; Sans doute beaucoup de ses compagnes ont-elles senti ce que nous interpr\u00e9tons comme un d\u00e9sespoir, celui de la pens\u00e9e, mais qu&#8217;il joint \u00e0 un optimisme de l&#8217;action. Initiateur \u00e0 la vie, il a v\u00e9cu la reconnaissance de pratiquement toutes les femmes qu&#8217;il a fr\u00e9quent\u00e9es. De m\u00eame en mati\u00e8re d&#8217;Etat : le cardinal de Bernis n&#8217;a pas regrett\u00e9 de l&#8217;envoyer en mission en Hollande pour renflouer les caisses royales. Etonnant homme, d\u00e9cid\u00e9ment, que celui-l\u00e0, mais qui n&#8217;a pas encore d\u00e9but\u00e9 le parcours qui doit \u00eatre le sien : celui d&#8217;un tout-grand, d&#8217;un tout-premier de ce si\u00e8cle qui n&#8217;en est pourtant pas avare.<\/p>\n<p>1. Philippe Sollers, Casanova l&#8217;admirable, \u00e9ditions Plon, 1998, 265 p., 120 F.<\/p>\n<p>2. Giovanni Casanova, Histoire de ma vie, \u00e9ditions Robert Laffont, Bouquin, 1993, 3 volumes sous coffret, 469 F. Casanova n&#8217;a \u00e9t\u00e9 red\u00e9couvert en France que vers 1960. Jusqu&#8217;en 1991 (!), seule \u00e9tait disponible l&#8217;\u00e9dition &#8220;r\u00e9\u00e9crite&#8221; de Jean Laforgue dans la Biblioth\u00e8que de La Pl\u00e9iade (Gallimard). La pr\u00e9sente \u00e9dition a \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie d&#8217;apr\u00e8s le manuscrit original et non d&#8217;apr\u00e8s la traduction de l&#8217;allemand qui pr\u00e9valait jusque-l\u00e0. A noter que Histoire de ma vie a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite directement en fran\u00e7ais par Casanova. Autant dire que cela fait moins de dix ans qu&#8217;il est possible d&#8217;acc\u00e9der \u00e0 l&#8217;une des oeuvres majeures du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res.<\/p>\n<p>3. Philippe Sollers, la Guerre du go\u00fbt, \u00e9ditions Gallimard, 1994, 642 p., 145 F. Collection Folio, 1996, 706 p., 49 F.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Le scandaleux V\u00e9nitien n&#8217;est pas seulement celui qu&#8217;on croit, aventurier, escroc, libertin. 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