{"id":1239,"date":"1999-02-01T00:00:00","date_gmt":"1999-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/wp.muchomaas.com\/ames-juives-reflets-dans-un-miroir1239\/"},"modified":"1999-02-01T00:00:00","modified_gmt":"1999-01-31T23:00:00","slug":"ames-juives-reflets-dans-un-miroir1239","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/archives.regards.fr\/?p=1239","title":{"rendered":"Ames juives, reflets dans un miroir"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\"> Entretien avec Pierre Bourgeade <\/p>\n<p><strong> Adam, fils de Rachel-Marie, semblait oublier d&#8217;o\u00f9 il venait. Mais la vie se chargea de lui rappeler ce pr\u00e9cepte de la Torah, &#8220;Zahkor !&#8221;, &#8220;Souviens-toi !&#8221;. En un temps o\u00f9 l&#8217;antis\u00e9mitisme rel\u00e8ve la t\u00eate, les Ames juives, le dernier roman paru d&#8217;un auteur qui a toujours nourri son oeuvre de l&#8217;actualit\u00e9, est important. <\/strong><\/p>\n<p><strong> Pourquoi avoir fait le choix d&#8217;un tel sujet aujourd&#8217;hui ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> Pierre Bourgeade : <\/strong> Pour rester, d&#8217;abord, dans le droit fil d&#8217;un travail entrepris il y a trente ans puisque, d\u00e8s le d\u00e9but, je me suis efforc\u00e9 de mettre en jeu l&#8217;histoire que nous vivions, \u00e0 la fois dans le roman et au th\u00e9\u00e2tre. Ainsi, au th\u00e9\u00e2tre, la guerre civile espagnole (Orden), l&#8217;Allemagne nazie (Deutsches Requiem), la chute du Mur (le 9 novembre) ; dans le roman, la division de l&#8217;Allemagne (l&#8217;Armoire) la d\u00e9portation (le Camp), la torture en Alg\u00e9rie (les Serpents). Et combien d&#8217;autres projets n&#8217;ayant pu \u00eatre men\u00e9s \u00e0 leur terme, notamment un Staline : grand sujet s&#8217;il en est ! : auquel s&#8217;int\u00e9ressait Vitez&#8230;<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 l&#8217;on c\u00e9l\u00e8bre partout dans le monde occidental, (comme si c&#8217;\u00e9tait le seul qui existait&#8230;) la fin de l&#8217;histoire et o\u00f9 l&#8217;Europe, bient\u00f4t f\u00e9d\u00e9r\u00e9e sous la banni\u00e8re am\u00e9ricaine, s&#8217;appr\u00eate \u00e0 faire table rase de son pass\u00e9, il m&#8217;a sembl\u00e9 qu&#8217;il \u00e9tait bon de rappeler \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration nouvelle (j&#8217;ai deux enfants : dix-huit, quinze ans) ce qui s&#8217;\u00e9tait pass\u00e9 pendant ces terribles ann\u00e9es 30, 40, et en particulier ce qui \u00e9tait arriv\u00e9 aux juifs, d\u00e9sign\u00e9s comme sous-hommes par les nazis, et trait\u00e9s par eux comme tels. Comment, par exemple, un adolescent, en 1999, pourrait-il juger des principes et des paroles du Front national, s&#8217;il ignore \u00e0 quoi tout cela peut conduire ?<\/p>\n<p>Une derni\u00e8re raison pour laquelle j&#8217;ai \u00e9crit les Ames juives est la situation actuelle d&#8217;Isra\u00ebl. Comme tout homme de &#8220;gauche&#8221;, j&#8217;aime les Palestiniens, j&#8217;esp\u00e8re qu&#8217;ils auront une patrie, mais il n&#8217;est r\u00e9ellement pas de jour o\u00f9 je ne tremble en pensant \u00e0 l&#8217;an\u00e9antissement possible d&#8217;Isra\u00ebl. Et qui maintient Isra\u00ebl vivant ? La parole \u00e9crite dans un livre : auquel d&#8217;innombrables Isra\u00e9liens ne croient plus, au point qu&#8217;on a pu voir un jeune Isra\u00e9lien int\u00e9griste abattre, au nom de la Bible, pour la premi\u00e8re fois dans l&#8217;histoire, un h\u00e9ros vivant d&#8217;Isra\u00ebl. Les h\u00e9ros modestes de mon roman sont d\u00e9chir\u00e9s, mais pas plus que ne l&#8217;est Isra\u00ebl lui-m\u00eame, et pas plus que ne le sont, peut-\u00eatre, au profond d&#8217;eux-m\u00eames, nombre d&#8217;Isra\u00e9liens.<\/p>\n<p><strong> Peut-on faire du romanesque avec l&#8217;holocauste ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.B. : <\/strong> A mon avis, non. Je n&#8217;ai jamais pu voir, malgr\u00e9 la &#8220;bonne intention&#8221; qui les inspire, la Liste de Schindler, ni m\u00eame le dernier film de Benigni, la Vie est belle, et je tiens Portier de nuit, le film o\u00f9 Liliana Cavani nous montre une pr\u00e9tendue ancienne d\u00e9port\u00e9e tomber amoureuse de son bourreau nazi, pour une abjection. Jamais plus je n&#8217;ai \u00e9t\u00e9 voir un film de cette cin\u00e9aste, \u00e0 jamais infest\u00e9e pour moi par le relent nazi. Mais l&#8217;holocauste, s&#8217;il ne peut \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9, doit au contraire inciter \u00e0 la r\u00e9flexion, \u00e0 la m\u00e9ditation. On approche alors cet indicible par l&#8217;absence, comme le firent Alain Resnais et Jean Cayrol dans leur Nuit et Brouillard&#8230; ou par toute autre approche oblique, l&#8217;interrogation, l&#8217;\u00e9vocation de souvenirs, etc., comme j&#8217;ai tent\u00e9 de le faire dans ce livre. Rachel, la fille des malheureux d\u00e9port\u00e9s, se met \u00e0 la recherche des photos, des noms, des lieux, des t\u00e9moignages, afin de retrouver le secret d&#8217;un pass\u00e9 qui rec\u00e8le sa propre identit\u00e9.<\/p>\n<p><strong> Ce roman n&#8217;est-il pas aussi un roman sur l&#8217;identit\u00e9 allemande ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P. B. : <\/strong> Comment pourrait-il en \u00eatre autrement ? Comment un grand peuple : musicien, philosophe, po\u00e8te entre tous : a-t-il pu, durant ces vingt-cinq ou trente ann\u00e9es, devenir le peuple du g\u00e9nocide programm\u00e9 ?<\/p>\n<p>Lors de mon premier voyage en Allemagne, apr\u00e8s la guerre, je fus stup\u00e9fait de voir que Dachau \u00e9tait situ\u00e9 dans une r\u00e9gion riante, et tr\u00e8s peupl\u00e9e, \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de Munich ! Il faisait donc &#8220;partie du d\u00e9cor&#8221; de la Bavi\u00e8re, r\u00e9gion paisible, romantique, tr\u00e8s catholique, dont les habitants ont la r\u00e9putation d&#8217;\u00eatre de &#8220;bons vivants&#8221;, et dont les paysages sont souvent d&#8217;une grande beaut\u00e9 : le lieu o\u00f9 le nazisme a pris son essor. Comment ne pas s&#8217;interroger sur cela ? Est apparue, apr\u00e8s la guerre, en Allemagne, une g\u00e9n\u00e9ration ardemment d\u00e9mocratique, passionn\u00e9e de culture fran\u00e7aise, o\u00f9 je compte de nombreux et tr\u00e8s chers amis. Mais, en d&#8217;autres esprits, un pass\u00e9 si r\u00e9cent n&#8217;est-il pas encore vivace ? En plusieurs r\u00e9gions, on signale aujourd&#8217;hui un regain de l&#8217;antis\u00e9mitisme. Il convient donc de rester vigilants, de l&#8217;un et de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 du Rhin !<\/p>\n<p><strong> Vous avez dit r\u00e9cemment : &#8220;L&#8217;essentiel, pour un \u00e9crivain, est d&#8217;arriver au myst\u00e8re par la clart\u00e9.&#8221; Qu&#8217;est-ce \u00e0 dire ? <\/strong><\/p>\n<p><strong> P.B. : <\/strong> C&#8217;est un point que j&#8217;avais d\u00e9velopp\u00e9, il y a quelques ann\u00e9es, dans l&#8217;Infini, et qui m&#8217;est revenu \u00e0 l&#8217;esprit l&#8217;autre jour, alors que je bavardais avec Philippe Sollers des Ames juives, et aussi de l&#8217;Argent, un recueil de brefs textes \u00e9rotiques qu&#8217;il a publi\u00e9, dans sa collection, ce m\u00eame automne. Etaient avec nous les jeunes animateurs des \u00e9ditions Tristram, Jean-Hubert Gailliet et Sylvie Martigny. Sollers, dont chacun conna\u00eet l&#8217;\u00e9poque plus ou moins joycienne du discours-continu-ininterrompu (Paradis), fit une br\u00e8ve apologie du texte &#8220;elliptique&#8221; nous renvoyant au nouveau (et ancien) ma\u00eetre du genre, para\u00eet-il, l&#8217;ap\u00f4tre Saint Paul.<\/p>\n<p>Rentr\u00e9 chez moi, j&#8217;ouvris le Nouveau Testament bilingue que je lis quotidiennement, bien s\u00fbr, et retrouvai sans peine &#8220;l&#8217;Epitre aux Eph\u00e9siens&#8221;, o\u00f9 Paul \u00e9non\u00e7a en quatre mots, il y a deux mille ans, ce qui semble devoir \u00eatre (j&#8217;en suis persuad\u00e9 depuis longtemps) l&#8217;art po\u00e9tique du troisi\u00e8me mill\u00e9naire : &#8220;Per speculum in inegmas&#8221;.<\/p>\n<p>De cette formule, en vingt si\u00e8cles, on a propos\u00e9 d&#8217;innombrables traductions. Pour moi, cette traduction est des plus simples : Par le miroir, l&#8217;\u00e9nigme. \u00e7a signifie, en mati\u00e8re litt\u00e9raire (car la maxime est d&#8217;application quasiment infinie&#8230;) : c&#8217;est en refl\u00e9tant la r\u00e9alit\u00e9 de la mani\u00e8re la plus claire, comme le ferait un miroir, que l&#8217;on se trouvera au coeur du myst\u00e8re humain. C&#8217;est vrai pour la vie des peuples (l&#8217;histoire), pour la vie de l&#8217;homme (le sexe) et pour la litt\u00e9rature elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>* Ecrivain.<\/p>\n<p>Pierre Bourgeade a eu, l&#8217;an pass\u00e9, le grand prix Paul F\u00e9val de litt\u00e9rature populaire, pour son roman policier Pitbull, dans la collection S\u00e9rie Noire\/Gallimard (137 p.). Cette m\u00eame ann\u00e9e 1998, il a publi\u00e9 une s\u00e9rie de nouvelles \u00e9rotiques, l&#8217;Argent, dans la collection l&#8217;Infini\/Gallimard (88 p.,58 F) et les Ames juives, \u00e9ditions Tristran (122 p., 79 F). Est annonc\u00e9e la sortie d&#8217;un nouveau polar, dans la collection S\u00e9rie Noire, intitul\u00e9 T\u00e9l\u00e9phone rose.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p> Entretien avec Pierre Bourgeade <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[141],"tags":[],"class_list":["post-1239","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives-web"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1239","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1239"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1239\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1239"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1239"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/archives.regards.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1239"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}